Oscars : de Shakespeare in Love à Black Panther, pourquoi la cérémonie est une vaste blague

La Rédaction | 24 février 2019 - MAJ : 26/02/2019 09:43
La Rédaction | 24 février 2019 - MAJ : 26/02/2019 09:43

Et si les Oscars étaient une vaste blague pour les cinéphiles ? Et si ça n'était pas nouveau ?

Entre l'annonce d'un Oscar du film populaire finalement reporté et la nomination historique à l'Oscar du meilleur film de Black Panther, l'édition 2019 des Oscars aura relancé bien des débats sur la légimité supposée de ce cirque hollywoodien créé en 1929. Et le palmarès (notamment Green Book : Sur les routes du Sud, meilleur film) ne fera que les nourrir.

L'occasion parfaite pour revenir sur les problèmes plus ou moins évidents de cette grande messe, à la manière de notre critique des César en 2018.

On décrypte pourquoi les Oscars c'est donc une vaste blague, en quelques points importants.

 

PhotoChut le chat, on va parler entre adultes

 

LE LOBBYING

C'est le premier problème évident : les Oscars ne récompensent pas les meilleurs films (ce qui serait déjà un défi vu la définition hautement instable de la chose), mais les films qui ont les moyens d'être aimé et récompensé. Arriver à décrocher une nomination relève moins du talent et de l'art que du lobbying pur et dur, sur des mois et des mois, à coup de pages "For Your Consideration" publiées dans de grands magazines, de projections privées, d'interviews et couvertures dans tous les sens.

Le succès de The Artist de Michel Hazanavicius aux Oscars 2012 puis Happiness Therapy de David O. Russell l'année d'après, ont été une occasion idéale pour observer ce cirque. Pour arriver à leurs Oscars, Jean Dujardin et Jennifer Lawrence ont été emmenés dans un marathon promo de plusieurs mois, à écumer les soirées, serrer des mains, promener leurs plus beaux sourires et répondre aux plus idiotes des questions.

 

Image 618909Elle est cool, drôle, un peu différente mais surtout pas trop : donnez-lui l'Oscar

 

Un édifiant article de Vulture, publié en novembre 2012, détaille une soirée parmi d'autres où Happiness Therapy était projeté au gratin hollywoodien - c'est-à-dire ceux qui voteront aux Oscars. Jennifer Lawrence est passée 30 minutes avant de redécoller pour tourner Hunger Games. Le réalisateur James Toback expliquait avec une sincérité troublante que même s'il trouvait déjà l'actrice douée, lui avoir parlé quelques minutes l'a convaincu de "faire quelque chose" pour la soutenir. Pourquoi ? Parce qu'elle était charmante et drôle.

Que le talent de Jennifer Lawrence en public (ses plaisanteries, ses anecdotes pseudo-gênantes, son naturel presque naturel) ait été central dans son ascension n'enlève rien à son talent d'actrice.

Mais le cirque hollywoodien des récompenses est parfaitement résumé par Toback : "Tous ceux qui vous disent que ce n'est pas un concours de popularité vous mentent comme des arracheurs de dent. Les gens votent pour leurs amis et contre ceux qu'ils n'aiment pas. Je dirais presque qu'un votant sur dix le fait de manière légitime, si une telle chose existe".

Il va même jusqu'à dire que Happiness Therapy avait ses faveurs puisque Robert De Niro était un ami, que Bradley Cooper avait qualifié l'un de ses films de chef d'oeuvre, et que le réalisateur David O. Russell lui a chanté ses louanges. Qu'il ose raconter ça ouvertement à un gros média en dit long sur le manège assumé de ces récompenses.

A noter que Toback a depuis été accusé par des dizaines de femmes d'agressions sexuelles.

 

Image 551903Il est français, dans un hommage à Hollywood : donnez-lui un Oscar

 

Même chose pour Jean Dujardin. Le sacre de The Artist aux Oscars a coûté des millions à Harvey Weinstein et sa boîte, avec une armée d'experts en communication qui ont travaillé à forger l'image de marque du film français. L'acteur, Michel Hazanavicius et Bérénice Bejo ont donc participé à cette campagne pendant des mois. 

Le cinéaste dira au Monde avoir été "un soldat de la Weinstein Company", manié par les équipes hollywoodiennes professionnelles afin d'apparaître, dire et faire ce qu'il faut, quand il faut, où il faut. Ou l'art du storytelling absolu, établi avec la complicité des artistes, dans une interminable mise en scène qui flatte tous les intervenants. L'acteur vient sur un plateau télévisé pour entendre la sérénade d'un présentateur ravi d'avoir un futur oscarisé sur son plateau, le tout dans une interview faussement spontanée garantie 100% sans risque ni mot de travers.

 

photo, Joseph Fiennes, Gwyneth PaltrowJe suis Shakespeare in Love : DONNEZ-MOI SEPT OSCARS

 

Une campagne pour les Oscars est une campagne électorale, selon l'adage désormais connu des initiés. Les moyens : organiser des projections et cocktails VIP, appeler les journalistes, mettre en scène les apparitions des acteurs et réalisateurs, envoyer des DVD aux votants avec des cadeaux, étaler des avalanches de citations positives sur les affiches...

L'idée est simple : créer et vendre le prestige d'un film, inciter les personnes importantes à le voir plus qu'un autre, établir un lien sentimental avec l'équipe. Il faudra donc prendre les puissants par la main, les arranger au maximum, savoir leur parler, et être capable d'inscrire le film dans la réalité qui plaît aux votants, afin de leur donner bonne conscience. 

Une couche politique ou sociale est un bonus, qui peut prendre des formes étonnantes : Bradley Cooper et David O. Russell avaient ainsi été reçus par le vice-président Joe Biden pour parler des troubles bipolaires, pour en fond vendre l'importance de la mignonne comédie romantique Happiness Therapy.

 

Photo Natalie Portman"Je suis exceptionnelle, donnez-moi un Oscar"

 

Et si le film n'a rien de très politique, la performance et l'engagement physique devront être étalés comme une valeur absolue. De Natalie Portman dans Black Swan à Christian Bale dans Fighter, le storytelling aura vendu l'investissement immense des acteurs. Peu importe la polémique sur la doublure de Natalie Portman, Sarah Lane, et le doute sur l'exagération de ses exploits. Le mythe était créé, l'actrice était une danseuse surdouée, et l'Oscar est arrivé sur un plateau.

Il n'y a qu'à voir les méthodes de Netflix, jeune loup arrivé dans l'arène depuis peu, pour constater que le système tourne toujours. The New York Times et d'autres estiment que le service de SVoD a dépensé entre 10 et 20 millions pour que Roma (10 nominations) décroche la statuette du meilleur film. Projections présentées par des stars, boîtes de chocolat de luxe, décidaces d'Alfonso Cuarón... personne à Hollywood n'y a échappé.

 

Photo Yalitza AparicioOn est Netflix on veut UN OSCAR 

 

LE PROBLÈME DES RÈGLES

Les César sont perclus de règles qui n'ont aucun sens. Si vous n'avez pas vu notre dossier complet sur la question l'année dernière, on vous rappelle juste qu'une œuvre ne peut pas recevoir le César du meilleur réalisateur et celui du meilleur film. Une règle d'une logique absurde, et qui ne fait partie que d'une ribambelle d'autres inepties de ce type.

Du côté des Oscars, force est de constater que les règles sont plutôt logiques. A dire vrai, un film peut remporter absolument tous les Oscars à partir du moment où il y est nommé (à l'image du Seigneur des Anneaux : Le retour du roi en 2004 qui avait reçu 11 Oscars pour 11 nominations). Et quand on feuillette les 36 pages qui composent le règlement des Oscars à ce jour, tout semble réglé au millimètre et bien rodé.

De plus, les nominations sont organisées par branche - les monteurs désignent les meilleurs montages par exemple, afin d'avoir un regard pro et précis, au contraire des César là encore. Autant dire qu'à quelques exceptions près (comment expliquer l'éviction de la bande originale de First Man - Le premier homme sur la Lune cette année à l'Oscar de la meilleure musique ?), la plupart des meilleurs films, techniciens, acteurs... ou autres font partie des prétendants finaux. Ce qui pose essentiellement problème vient donc d'ailleurs.

 

photo, Ryan GoslingEchantillon typique des membres de l'Académie des Oscars il y a 50 ans

 

Après l'annonce des nominations, tous les membres actifs de l'Académie sont invités à voter à bulletins secrets dans chaque catégorie. C'est ici que le système des Oscars perd en logique.

Le premier soucis vient de la légitimité de chaque votant : en quoi un directeur de la photo est bien placé pour désigner le meilleur mixage sonore ? Idem de l'acteur qui va récompenser les meilleurs maquillages et coiffures, ou du scénariste qui va voter pour les meilleurs effets spéciaux ? La notion d'expertise est donc biaisée.

Deuxième souci : difficile de véritablement savoir qui sont les membres de l'Académie. A l'exception des personnes nommées à un Oscar qui peuvent y postuler directement, les candidats doivent être parrainés par deux membres actifs de l'Académie, avant d'espérer voir leur dossier accepté par le Conseil des gouverneurs. Autant dire qu'il semble assez aisé de faire du copinage. Et même si depuis 2016, l'Académie a décidé de bannir le droit de vote "à vie" pour une période de 10 ans renouvelable, le conservatisme ambiant actuel (69% d'hommes, 84% de personnes blanches) est loin d'être terminé.

 

Photo Bruce DernEchantillon typique des membres de l'Académie des Oscars aujourd'hui

 

Enfin, depuis la grande réforme de 2009, l'Oscar du meilleur film n'est plus désigné comme les autres. Parmi les 24 récompenses, 23 d'entre elles sont décernées grâce au plus grand nombre de votes obtenus. Simple et efficace. Seul l'Oscar du meilleur film fait exception et laisse place à un système préférentiel à tours multiples.

Pour essayer de faire simple : chaque membre classe par ordre de préférence les films nommés (en 2019 huit films, en 2018 c'était neuf). A moins qu'un film n'obtienne la majorité absolue dès le premier tour, ce n'est pas le film classé le plus de fois premier qui l'emporte automatiquement. En effet, à chaque tour, le film qui a le moins de première place est éliminé, puis les voix qui lui étaient attribuées sont dispatchés en fonction du deuxième présent sur les bulletins en question. Ce processus continue jusqu'à ce qu'un film obtienne 50% +1 des votes.

Ric Robertson, responsable de la réforme de 2009, avait expliqué que "l'idée de ce scrutin était de refléter les voeux du plus grand nombre de votants" et d'éviter "d'avoir un film que 25% des gens adoraient mais que les autres ne pouvaient pas supporter" qui remporte l'Oscar. L'idée est tout à son honneur mais les Oscars, ce n'est pas le pays des bisounours.

Résultat : ce n'est pas forcément le meilleur film qui l'emporte mais celui qui fait le plus consensus. L'Oscar du meilleur film ressemble désormais plus à un Oscar du film le plus fédérateur qu'à autre chose. Dommage.

 

Photo Michael Keaton, Rachel McAdamsSpotlight ou le bon film moyen ?

 

L'ÉQUATION PRÉVISIBLE DES PRIX

L'Oscar a beau être la récompense la plus prestigieuse du cinéma mondial (en tout cas aux yeux d'une grande partie de l'industrie et du public), la cérémonie est devenue au fil des années des plus prévisibles. Si l'année 2019 est assez exceptionnelle, tant la course est indécise après des nominations parfois inattendues, force est de constater que les Oscars ressemblent à un bilan statistique.

Rares sont les surprises lors de la remise des prix. La plupart des films récompensés l'ont été lors des Golden Globes, des BAFTA ou des multiples guildes de chaque branches. Autant dire qu'à quelques exceptions près lors de courses extrêmement serrées, le suspense n'existe plus vraiment chaque année.

Et de fait, les Oscars arrivant en dernier, ils semblent bloqués dans une sorte de consensus basique qui ne voudra pas changer l'ordre établi par les autres cérémonies depuis plusieurs mois.

 

photo Démineurs : 6 Oscars, dont meilleur film et meilleure réalisatrice

 

Avant même l'annonce des nommés, il est d'ailleurs assez facile de prédire quels seront les films qui feront la course aux Oscars. Ces dix dernières années, le vainqueur de l'Oscar du meilleur film est toujours sorti entre octobre et décembre aux Etats-Unis (à une exception près avec Démineurs en 2010, sorti en juin, mais qui avait été poussé par son passage à Venise début septembre).

La sélection à certains festivals est d'ailleurs souvent synonyme de présence aux Oscars. En tête de cortège, les trois prestigieux festivals de août-septembre : Toronto, Venise et Telluride. Ainsi, sur les dix derniers vainqueurs de l'Oscar du meilleur film, tous ont été présentés en avant-première dans un des trois. Seul The Artist avait d'abord eu le droit à un passage par le prestigieux Festival de Cannes avant de se révéler aux yeux américains à Toronto.

 

Image 551770 The Artist : 5 Oscars, dont meilleur film, et meilleur réalisateur

 

Ainsi, la rédaction d'Ecran Large (et l'auteur de ce paragraphe en particulier) mettrait sa main à couper que le vainqueur du meilleur film 2019 sera Roma ou BlacKkKlansman (le système préférentiel empêche d'être catégorique). Le meilleur réalisateur sera Alfonso Cuarón, l'acteur sera Rami Malek (même si Christian Bale pourrait le recevoir), l'actrice sera Glenn Close et l'acteur dans un second rôle sera Mahershala Ali. (NDLR : le rédacteur concerné attend une greffe de main depuis.)

Parmi les majeures, seule la catégorie de meilleure actrice dans un second rôle semble encore très indécise : les pronostics penchent pour Regina King, les statistiques penchent plus pour Rachel Weisz. On passe notre tour sur celui-ci même si l'actrice de La Favorite a notre préférence.

Bref, tout ça pour dire que les Oscars, c'est surtout une élite qui se congratule elle-même sans se soucier réellement du commun des mortels, que la cérémonie ne surprend presque jamais, et qu'il est facile de calculer chaque année les résultats, avec une petite marge.

 

PhotoRoma, parti pour remporter le meilleur film ? Les statistiques sont presques formelles

 

LA POLITIQUE QUI PRIME

Depuis ses débuts, le cinéma s’est affirmé comme un art politique par essence. Bien sûr, les auteurs de tout temps se sont emparés de questions sociétales et ont ausculté leur époque, quitte à donner parfois naissance à de véritables mouvements esthétiques (du néo-réalisme italien en passant par le Nouvel Hollywood), mais c’est peut-être du côté du grand public et du divertissement de masse que le médium puise ses grands gestes politiques.

En effet, de par ses origines foraines et la dimension rapidement devenue industrielle d’Hollywood, le cinéma américain s’est instantanément vécu comme un art populaire, désireux de s’adresser à tous et obligé de le faire pour s’assurer une rentabilité. Et par extension, le cinéma est devenu un bras armé de la puissance américaine, le premier représentant du soft power, c’est-à-dire un vecteur surpuissant de propagation de ses idées, de ses principes, et in fine de ses produits.

 

photo Barack Obama"Bien joué les gars"

 

Barack Obama ne s’y trompait d’ailleurs pas quand, en 2013, il définissait l’industrie hollywoodienne comme un « rouage fondamental de la diplomatie nationale » depuis le campus de Dreamworks, à Glendale, indiquant à son auditoire « vous nous aidez à façonner la culture mondiale ».

Dès lors, on ne peut s’étonner que les Oscars aient des ramifications politiques évidentes, voire que la cérémonie fasse de ces questions un de ses étendards. Que la cérémonie de récompenses la plus suivie et commentée d’une industrie dominante culturellement se vive comme une manifestation politique, paraît dès lors logique.

Mais ces dernières années, un changement de paradigme semble s’opérer, indiquant une potentielle perte d’équilibre de l’Académie. Que les réseaux sociaux taclent collectivement le manque de femmes nommées, ou l’absence de nommés afro-américains (le dévastateur #OscarsSoWhite) : à chaque fois l’organisation a donné le sentiment d’être incapable d’anticiper des mouvements pourtant durablement à l’œuvre dans le corps social.

 

photo, Christian BaleVice serait-il là sans la politique de la cérémonie ?

 

Soupçonnée de désuétude, l’institution paraît encore en grande difficulté en 2018, quand elle choisit pour présenter sa cérémonie Kevin Hart. Non seulement les organisateurs n’ont pas tiqué en sélectionnant un artiste dont les propos homophobes avaient déjà fait grincer des dents des décennies plus tôt, mais elle a agi avec une équivalente précipitation, renvoyant Hart, avant de paraître hésiter, pour finalement annoncer qu’il ne serait pas remplacé. Un siège vacant en forme d’aveu d’impuissance face des sujets politiques que l’Académie souhaite manifestement aborder, mais ne parvient pas à maîtriser.

Ainsi, l’écume médiatique se forme autour de ces sujets, donnant parfois le sentiment qu’ils constituent l’essentiel des Oscars. Il faut dire qu’ils auront occupé quantité d’articles, d’analyses et de réflexions. Qu’il s’agisse de retirer leur carte aux membres jugés problématiques (Harvey Weinstein, Kevin Spacey, Roman Polanski), ou tout simplement de faire entrer plus de diversité au sein du collège des votants, l’essentiel de l’actualité des Oscars ces 24 derniers mois aura concerné pour l’essentiel de la tambouille politicienne.

 

Photo Sally HawkinsSacre d'un pur film de genre ou tract zoophilo-masturbato-communiste ?

 

Pour autant, toute réflexion politique n’est pas nécessairement politicienne ou bêtement calculatrice. Ainsi, on aura beau voir dans l’Oscar du meilleur film accordé à Spotlight un choix très « politiquement correct », cette même motivation aura accouché de récompenses prestigieuses.

Ces 15 dernières années, la volonté d’ouverture et de questionnement de la société américaine, et de sa représentation, auront probablement présidé aux honneurs faits à 12 Years a SlaveMoonlight, éventuellement La Forme de l'eau. Non seulement ces trois propositions sont d’excellents films, dont les tenants et aboutissants politiques sont passionnants et n’écrasent jamais de vrais gestes de cinéma, mais ils n’ont pas empêché l’Académie de choisir d’autres années des propositions comme Argo, BirdmanNo Country For Old Men ou Les Infiltrés.

Quant à Black Panther, si on peut légitimement remettre en cause ses strictes qualités esthétiques, impossible d'oublier combien le film s’est imposé comme un phénomène culturel aux airs d’ouragan outre-Atlantique. Ne pas le mettre en avant eût été perçu aux Etats-Unis comme un grave symptôme de déconnexion avec la réalité du public. Car c'est bien lui qui en a fait ce monstre culturel.

 

Photo Trevante Rhodes Moonlight, ou quand politique et cinéma font très bon ménage

 

Car si théoriquement, l’Académie nomme les meilleurs dans chaque catégorie, la nature même de l’évènement exige de lui qu’il soit une photographie de l’année cinématographique. Les Oscars ont donc fait le pari que le choix politique de Black Panther serait plus cohérent que son ignorance. Un choix critiquable, mais fruit d’un dilemme difficilement soluble.

Si la politique peut être perçue comme centrale dans le fonctionnement des Oscars, c’est peut-être du fait d’une certaine obsolescence dans le fonctionnement de l’organisation, d’où un sentiment de précipitation et d’opportunisme, plus que par la réalité de la situation.

 

Photo Chadwick Boseman Marvel et Disney en guet-apens culturel

 

LE SHOW+BUSINESS

D’après Variety, les Oscars 2018 ont rassemblé aux Etats-Unis 26 millions de spectateurs. Pour pas mal de programmes, il s’agirait d’un score pharaonique, mais pour la cérémonie, cela signifie une baisse de 20% par rapport à l’année 2017. Année elle-même plus faible que la précédente, elle-même très loin des 44 millions de spectateurs rassemblés en moyenne entre 1988 et 2007. Aucun doute, les Oscars sont en rapide perte de vitesse.

Les raisons sont multiples et vont aussi bien de la multiplication des plateformes, en passant par la domination croissante des séries sur le divertissement populaire, ainsi que le décrochage entre le gros des succès hollywoodiens (les super-héros et consorts) et l’ADN des nommés (un cinéma ressenti comme plus adulte).

 

Photo Christian Bale"M'en fous j'ai Vice sous le coude"

 

Conséquence directe : les Oscars veulent ramener le public à la maison. Et cela se sent. Première ridicule tentative de revigorer l’ensemble : l’annonce de la mise en place d’un Oscar du film populaire. L’initiative fut perçue comme méprisante à l’égard du grand public, opportuniste en diable, terriblement opaque… si bien que les organisateurs ont reculé, démontrant l’inanité de la démarche.

On évoquait plus haut le lobbying. Au-delà du manque de transparence de la pratique, se pose la question des films que ce système favorise... La conséquence directe est terrible : les films n’ayant pas remporté un gros paquet de dollars ne se sont pas soutenus par leurs producteurs dans ces démonstrations de force à base de projection privée aux quatre coins du monde, de cadeaux et autres dépenses somptuaires.

C’est notamment ce qui explique l’absence de films tels que Les Frères SistersHostiles ou First Man - Le premier homme sur la Lune. Avec leurs résultats relativement modestes au box-office, ils représentent un risque estimé trop grand pour leurs studios respectifs, quand bien même leur visionnage pourrait convaincre des votants.

Le résultat est pervers pour les Oscars, qui donnent alors l’impression de n’être qu’une chambre d’écho des arcanes du box-office, sorte de bureau d’encaissement venant féliciter les plus riches. Et pas les meilleurs. Une situation d'autant plus problématique qu'elle se double de la prime au succès ancrée dans une certaine mythologie de la réussite typiquement américaine (voir partie suivante).

 

Photo Joaquin Phoenix, John C. ReillyDeux chercheurs d'or repartis bredouilles

 

On évoquait le poids politique de la sélection de Black Panther dans de multiples catégories (7 nominations), mais il s’agit aussi d’un choix commercial, visant à attirer le public des blockbusters, désireux de soutenir son champion. Son casting est adoré mais encore jeune et peu habitué à ce type d’honneurs, sa côte de popularité est immense… Tout ce que Black Panther griffe, il le transforme en or, et on sent bien que l’Académie en croquerait volontiers un bout.

Malheureusement, cette course à l’audience est arrivée en ce début d’année 2019 à des extrémités absurdes. D’approximativement 4 heures, l’évènement est connu pour être interminable, scindé d’innombrables coupures publicitaires. Afin de réserver les meilleurs moments à un public susceptible de zapper, pas forcément cinéphile jusqu’aux bout des ongles, l’Académie a d’abord annoncé, le 11 février, sa décision de reléguer les statuettes des meilleurs court-métrage de fiction, maquillage et coiffures, montage et photographie durant les coupures pub. Difficile de paraître plus méprisant pour son corps de métier.

Résultat : la colère des cinéphages et une bronca menée notamment par Quentin Tarantino, Martin Scorsese et Alfonso Cuarón, qui aura poussé les organisateurs à revenir sur leur décision le 18 février. Encore une fois, la cérémonie bégaie, prend des décisions opportunistes, qu’elle ne peut assumer et doit se dédire.

 

Photo Ryan Gosling L'Oscar de Roger Deakins pour la photo de Blade Runner 2049 aurait ainsi été "épargné" aux spectateurs

 

LA DÉPENDANCE AU SUCCÈS

Autre donnée majeure pour qu'un film accède aux Oscars : un succès au box-office. Même un film adoré par la critique, soutenu par une campagne promo énorme, verra ses chances écrasées si c'est un bide en salles. Et l'engouement de la presse (qui a son mot à dire pour une partie de la saison des récompenses) joue aussi un rôle.

Steve Jobs est un exemple récent qui a nourri cette idée. A priori, il cochait toutes les cases : un biopic sur une figure majeure, un réalisateur oscarisé (Danny Boyle), un acteur prestigieux qui était entré au club des nommés (Michael Fassbender, nommé pour 12 Years a Slave) et s'était transformé à l'écran, des seconds rôles eux aussi prestigieux. Il a même eu très bonne presse. Au final, seuls Fassbender et Kate Winslet ont été nommés. Le film avait coûté une trentaine de milliions, n'en avait engrangé que 34 dans le monde (dont 17 côté US). Bref, il n'avait pas intéressé le public.

 

Photo Michael FassbenderMichael Fassbender dans un rôle que DiCaprio et Christian Bale ont abandonné

 

Truth, un Pentagon Papers avant l'heure avec Cate Blanchett et Robert Redford, a été complètement écarté des récompenses en 2015, et même des Golden Globes pourtant pas bien difficiles (le navet The Tourist avait été nommé trois fois, dont meilleur film comique). Le duo d'acteurs et le sujet très politique étaient pourtant gagnants sur le papier, mais la presse relativement tiède et surtout le bide en salles (moins de 6 millions pour un budget d'environ 10) l'ont enterré. Les frictions avec la chaîne CBS quant à la véracité du scénario n'ont pas aidé, le film ayant probablement souffert des tensions et jeux de pouvoir en coulisses.

Même chose pour Lions et agneaux, là encore tiercé gagnant sur le papier : retour de Robert Redford acteur et réalisateur, avec Tom Cruise et Meryl Streep, autour d'une histoire de politiciens, journalistes, guerre et terrorisme. Un film majeur en théorie, qui a pourtant été étrillé par la critique, et n'a pas convaincu le public (environ 35 millions de budget et seulement 63 dans le monde, dont 15 côté US). Que Meryl Streep n'ait même pas été nommée aux Golden Globes où elle a certainement une carte de fidélité (elle a été nommée pour Mamma MiaTous les espoirs sont permis ou encore Pas si simple) en dit long sur l'échec.

 

FreeheldCouple à Oscar (sauf que non)

 

Free Love, drame avec Ellen Page et Julianne Moore qui cochait là aussi bien des cases (homosexualité, histoire vraie et forte, devenue un documentaire oscarisé), est passé à la trappe. Là encore, il avait été un bide en salles (budget de 7 millions et même pas 2 au box-office).

Le lien entre Oscar et box-office n'est pas une règle absolue, et des films aux succès très modestes ont déjà été salués. Mais un échec retentissant abîme considérablement les chances de voir un film poussé jusqu'à la cérémonie. Et à l'inverse, un succès les fait monter en flèche. L'Oscar de Sandra Bullock pour The Blind Side (même pas sorti en salles en France) est un indice, ce mélo ayant encaissé près de 256 millions au box-office domestique, alors qu'il n'en avait coûté que 29.

La critique, elle, a un rôle plus nuancé, puisque bien des navets ont permis au moins à leurs interprètes de briller jusqu'au sommet. Mais là aussi, c'est un facteur potentiellement redoutable. Tout cela entretient la sensation que l'Oscar n'est pas destiné aux meilleurs films, mais aux films qui cochent le plus de cases au fil de la saison des prix, dans un effort pour contenter et s'adresser à tous. Et c'est bien le meilleur moyen de ne parler à personne, au final.

 

Image 236029Une affiche 100% Oscar... sauf que non

commentaires

captp
21/09/2019 à 15:33

super dossier !!!
merci .

Chris
24/03/2019 à 16:48

"Faut arrêter avec The Departed, remake US faiblard et caricatural de Infernal Affairs."

@Wladyslaw Bonita : merci merci merci. Exemple parfait du remake qui n'arrive pas à la cheville de l'original, ou comment transformer la subtilité et la finesse en grosses ficelles pour être bien certain que le spectateur us moyen abruti comprenne bien ce qui se passe pendant qu'il entame son 3e sachet de pop corn.

Sébastien
06/03/2019 à 04:08

Hollywood est juste en train de couler. Les films sont de moins en moins bons, de moins en moins intéressants.
La créativité et le talent ont quasi totalement disparu, et je pèse mes mots.
Les causes? Le pognon, l'entre-soi, le pognon, Disney, le pognon, la bêtise, le marketing, Disney, le pognon....
Je trouve par exemple très révélateur votre mention et note à "The Artist", film de soumission béate de la France envers Hollywood, et un Hollywood du passé le plus lointain Un sketch, une imitation luxueuse, pour ne pas dire un pur plagiat. L'exemple parfait de ce que tout votre long article dénonce: un clip qui se met à quatre pattes la bouche ouverte sur Hollywood Boulevard. Difficile de descendre plus bas.
Car il n'y a même plus rien à parodier dans le Hollywood actuel tellement tout n'est qu'auto-parodie, clins d'yeux, hommages, références, fans services (suivez mon regard). Je pourrais vous donner 1000 exemples, pas forcément parmi les pires productions d'ailleurs.
Même les séries n'y échappent pas. Même les réalisateurs auto-parodient leur style et leur carrière. Que se passe-t-il quand on tourne en rond sur un cercle qui s'enroule sur lui-même? Et si on ne s'arrête pas? On passe à travers le sol après avoir usé le parquet.
Hollywood est usé, tant sur le fond que sur la forme. A l'image de l'Amérique d'ailleurs. Il est d'ailleurs assez remarquable qu'une bonne partie de la production se divise entre films "futuristes" qui se cherchent un avenir ou en décrivent un quasi-inexistant et une nostalgie inhabituelle, voire un passéisme complaisant aussi bien dans la grandeur que dans l'horreur. Ce n'est pas nouveau il est vrai, cela fait bien 30 ans que ce genre de films existe (Malick mais pas que). Bref, on peut continuer l'analyse longtemps.

blues
02/03/2019 à 15:33

Évacuer les catégories techniques de la diffusion ne me choque pas, elle est même logique: qu'est-ce que le grand public en a à faire du meilleur montage son ou de la meilleure photo? Et surtout: qu'est-ce qu'il y connaît? Connaissent-ils les nommés de ces catégories? S'en souviendront-ils? Absolument pas. Il est donc inutile de les diffuser, ils intéressent plus l'industrie qui, elle, connaît ces personnes, et n'a pas besoin de les voir à la télé.
Nous savons tous que les Oscars sont une messe commerciale, comme vous l'expliquez très bien. Qu'elle est si longue et ennuyeuse que le public la boude. Si, lassé par tant de récompenses qui ne l'intéresse pas, le public la fuit définitivement et qu'elle n'est plus diffusée, sera-ce mieux?
Les Emmy et Les Grammy n'ont pas tant d'état d'âme.

Wladyslaw Bonita
26/02/2019 à 18:43

@Raoul

Faut arrêter avec The Departed, remake US faiblard et caricatural de Infernal Affairs. Scorsese se chope la statuette pour un de ses films les plus médiocres. L'Oscar, 80% du temps, c'est du vote consensuel mou et 'tape dans le dos' pour les gros plus lèche-culs des syndiqués des guildes hollywoodiennes. Jurisprudence cf. Les Chariots de feu, Shakespeare in Love ou cette blague absolue de Collision de Paul Haggis.

Les 15% restants, on nage en plein dans le syndrome "n'oublie pas que tu vas mourir" ou le bien connu "Ouh, bordel, on l'a oublié !" en le récompensant un artiste alors que son pic créatif est déjà derrière lui un bon moment. Genre Scorsese avec The Departed...

Le dernier 5% restant est une corruption qui a de la gueule (cf. Le Silence des Agneaux, Vol au dessus d'un nid de coucou, Impitoyable, etc.) A noter que les corrompus avaient un peu plus de cojones dans les années 1970.

Bref, les Oscars, c'est une putain de blague.

Raoul
26/02/2019 à 12:17

On peut noter que certains des plus grands réalisateurs de l'histoire deviennent complètement absent des palmarès des Oscars: Scorcese (2007 The Departed), Spielberg (dernier oscar en 1999!). Pourtant, ils demeurent des pourvoyeurs de films énormes...

UGOLIN
26/02/2019 à 02:55

Bel article de fond
Merci
Perso je me méfie comme la peste des affiches de films
qui placardent tous les prix ou dérivés accumulés des divers festivals
Le seul a qui j'accorde encore une relative confiance dans ses sélections: Sundance

Bobleponge
26/02/2019 à 01:25

Très bon article. Vraiment instructif et révélateur. Par contre, je veux voir cette main maintenant ????

V le visiteur
25/02/2019 à 17:40

Résultats tellement prévisibles que l'auteur atteint tout juste les 50% de réussite en n'ayant pas vu venir Green Book;)
Dossier très intéressant cela dit, c'est de la bonne lecture merci.

Romeo
25/02/2019 à 17:22

Très intéressant !
Pas de chance pour votre main. Essayez peut-être les pronostics de la grand roue des kermesses à la place ? C'était quand même très intéressant.

Plus

votre commentaire