Crawl : Alexandre Aja, le Français qui a réussi à Hollywood... a t-il été bouffé par Hollywood ?

Geoffrey Crété | 28 juillet 2019
Geoffrey Crété | 28 juillet 2019

La Colline a des yeux, Mirrors, Piranha 3-D, Horns, La Neuvième Vie de Louis Drax, et Crawl : la carrière d'Alexandre Aja a suivi une trajectoire étrange.

Qu'Alexandre Aja retourne à la modeste petite série B avec Crawl n'est pas anodin. Après vingt ans de carrière comme réalisateur, et une quinzaine d'années à flirter avec les studios hollywoodiens et enregistrer quelques cartons, le réalisateur français révélé avec Haute tension semble retourner en arrière, vers un film à formule facile, impersonnel même.

Horns et La 9ème vie de Louis Drax sont passés par là. Les sorties compliquées de ces deux films ont-elles rectifié la trajectoire ascendante du cinéaste derrière Mirrors et Piranha 3D ? L'impossibilité de monter le film Cobra, le pirate de l'espace est-elle une explication ? Va-t-il revenir en France, comme évoqué l'année dernière autour d'une superproduction avec Jean Dujardin ? Petit retour sur la carrière du fameux frenchy qui a séduit Hollywood, et continue à tracer une route (même cabossée) pas comme les autres.

 

 

LA TÊTE HORS DE L'EAU

Si Crawl avait été un premier film, ou une production estampillée Alexandre Aja comme 2ème sous-solPyramide ou The Door, personne n'aurait été véritablement surpris. Ce film de crocodile mixé avec un home invasion, où une femme est piégée dans une maison face à quelques bestioles en plein ouragan, est une honnête série B bien ficelée. Pas d'éclat dans la mise en scène, mais un savoir-faire réel. Pas de surprise dans le scénario, mais une efficacité certaine. Pas de grande réussite qui révolutionne le genre, mais un petit spectacle nerveux qui saura contenter les amateurs.

Sauf que Crawl est le huitième film d'Alexandre Aja. Ce modeste budget d'environ 14 millions de dollars le rapproche de La Colline a des yeux, et l'éloigne des productions plus coûteuses de Piranha 3D et Mirrors. Avec Horns et La 9ème vie de Louis Draxil y avait comme une montée en puissance - un cauchemar adapté de Joe Hill qui ne ressemble à aucun autre film de genre, une histoire qui flirtait avec le genre, mais ouvrait des horizons plus larges. Avec le croco, il y a comme un plongeon dans le passé.

Signe d'une boucle qui se referme et revient au point de départ : Crawl est une production Ghost House Pictures, la société de Sam Raimi et Robert Tapert (derrière The Grudge ou Don't Breathe - La Maison des ténèbres), avec qui Aja avait failli travailler après Haute tension. Appelé par les sirènes hollywoodiennes à l'époque, il avait le choix entre La Colline a des yeux à la demande de Wes Craven, et Les Messagers pour Raimi. Il avait choisi le premier, et une grosse décennie plus tard, Ghost House lui rouvre ses portes.

 

photo, Alexandre AjaAlexandre Aja sur le tournage de Crawl

 

LA COLLINE A LES YEUX SUR TOI

Rien ne dit que Crawl n'est pas un choix entier d'Alexandre Aja bien sûr. Mais tout ou presque indique le contraire, à commencer par sa trajectoire. Propulsé par Haute tension qui a été très remarqué sur la scène internationale en 2003, il a réussi haut la main son exportation avec le remake de La Colline a des yeux. 15 millions de budget pour un tournage au Maroc (et non en Californie comme prévu, ce qui lui a permis de ne pas tomber dans les filets étouffants des studios sur leur territoire), près de 70 millions au box-office, une critique très positive et un public charmé : c'est un triomphe, surtout dans le cadre des remakes horrifiques qui tombent comme des mouches à l'époque.

Il enchaîne avec un autre remake : Mirrors. Plus gros budget (35 millions) avec Kiefer Sutherland, plus grosses recettes (plus de 77 millions), accueil doux, voire positif. Aja se place discrètement, mais sûrement comme un nom qui monte, et compte. C'est ce qui attire l'attention de la Weinstein Company, qui prépare une nouvelle version de Piranhas de Joe Dante.

Là encore, ce Piranha 3D est un succès : cette dose de légèreté assumée, agrémentée de litres de sang festif, est un événement en 2010. Plus de 83 millions encaissés en salles, une critique conquise, un public ravi... Aja n'est plus en train de décoller : il plane.

 

photo La douce Colline de Hollywood 

 

NAGER À CONTRE-COURANT

Mais la mutation a déjà eu lieu. Dès 2010, il obtient les droits de Cobra de Buichi Terasawa, très courtisé par Hollywood, et écrit le scénario avec son fidèle Grégory Levasseur. C'est l'histoire à la Total Recall d'un homme ordinaire qui se rend chez Dream Corp. pour obtenir un rêve artificiel, et devenir un légendaire aventurier du nom de Cobra... qui se révèlera être sa vraie identité.

C'est son projet rêvé, et il semble prêt à patienter. Il a compris que l'indépendance et le dollar sont rois, et se lance donc dans la production.

Alexandre Aja devient une petite marque collée sur les affiches de 2ème sous-sol en 2007 et Maniac en 2013 (tous deux réalisés par Franck Khalfoun), ou encore Pyramide en 2015 (signé par Levasseur). Il forme sa petite bande, mais la formule peine à prendre, et les films rencontrent un succès plus que modeste.

 

Image 640247Entrer dans la tête des pontes des studios

 

Comme cinéaste, Aja avance en parallèle. Arrive ainsi Horns, adaptation de l'histoire de Joe Hill avec Daniel Radcliffe. Après trois remakes plus ou moins clairs, c'est son premier film hors de la niche. L'élément fantastique est central dans cette fable où un jeune homme accusé du meurtre de sa petite amie voit des cornes maléfiques lui pousser sur le crâne, lesquelles forcent les autres à dire la vérité. Mais le désir de sortir de ce territoire et élargir les horizons est là. Ce premier pas qui ressemble au début d'un deuxième mouvement dans sa carrière est aussi son premier gros échec. Avec à peine 4 millions au box-office, et une critique au mieux très mitigée, c'est une douche froide. 

À noter qu'Aja n'en a pas signé le scénario, contrairement à La Colline a des yeux et Mirrors, et comme Piranha 3D.

Il enchaîne avec La 9ème vie de Louis Drax, une autre adaptation de livre, de Liz Jensen cette fois. L'ambition est encore plus claire dans cette histoire centrée sur un thérapeute qui tente de percer le mystère d'un enfant pas comme les autres. Nouvel échec. Le film se ramasse en salles, ne sort même pas dans les cinémas français. La magie s'est envolée.

 

daniel radcliffe horns À jouer avec le feu, on se brûle avec la queue du diable

 

CRAWL BACK

En 2018, Alexandre Aja enterrait tout espoir de donner vie à son Cobra. Interviewé par Mick Garris, il expliquait que ce projet rêvé avait bien été lancé avec Lionsgate et un budget de 130 millions, mais que la direction du studio avait changé, et la foi s'était écroulée. Il s'y était accroché, mais la sortie des Gardiens de la Galaxie en 2014 a été le coup fatal puisque son film devenait d'un coup du réchauffé. Et Star Wars : Le Réveil de la Force a enterré tout espoir.

 

photo Cobra promoL'affiche teaser lâchée à l'époque

 

Loin du trip spatial à 130 millions, il y a donc le croco dix fois moins cher. Et à y regarder de plus près, Crawl porte les cicatrices de ces coups. C'est l'histoire d'une héroïne brisée, qui a perdu la soif de se battre. C'est l'histoire d'une pure survie, d'un retour aux sources (familiales, personnelles, et même symboliques dans l'Homme vs la nature). C'est l'histoire d'une bataille contre un ennemi pas tant rusé que ravageur et glouton, prêt à avaler le premier qui passe. Ce n'est peut-être pas un hasard si ces crocodiles des enfers bouffent de petits malins venus braquer un distributeur, et punis pour leur naïveté de voler au système.

 

photo, Kaya ScodelarioÉclairer la route de l'avenir

 

Crawl parle aussi d'une renaissance dans la douleur. L'héroïne a en elle la force et la capacité de survivre, mais a perdu la foi. Une figure d'autorité l'a étouffée sous prétexte de l'aider, et ce n'est qu'une fois qu'elle est au bord du précipice, prête à tomber, qu'elle se relève. Elle a ça en elle, et elle avait besoin de tout perdre pour ressortir la tête de l'eau. 

Dans une fin alternative, un croco venait la bouffer, elle et son père, dans la dernière scène. Alexandre Aja n'a même pas tourné cette conclusion sanglante, qui aurait pourtant été parfaite pour une petite série B comme ça. Que les deux protagonistes réchappent de cet enfer grâce à une main tendue du ciel (littéralement) est un cliché. C'est une fin trop gentille, et une perspective de futur presque trop lumineuse vu l'horreur qui a eu lieu. Mais ce salut, cette survie, et ces lendemains heureux, c'est tout le mal qu'on souhaite à Aja.

Notre critique de Crawl est par ici.

 

Affiche française

commentaires

bort
30/07/2019 à 00:33

@Greg

Mirrors est un film sympa à voir et même si le film n'a pas cassé la baraque ce n'est pas un échec. Surtout avec un Kiefer Sutherland qui n'a plus cartonné au ciné depuis L’expérience interdite ou Des hommes d'honneur et encore ce n'était pas la star du film pour ce dernier. À part deux films, Aja s'en sort plutôt bien financièrement. Sur le succès de Gunn avec Les gardiens de la galaxie, c'est un peu comme si les USA partait en guerre contre une petite île de l'océan indien, c'est facile avec la grosse machine médiatique pour te couvrir. Et, Les gardiens de la galaxie ce n'est que de la série B pétée de thunes, rien de nouveau.

yannski
29/07/2019 à 13:41

J'espère qu'un film Cobra se fera au final. Hors Hollywood. Parce que l'amérique puritaine nous impose quand même du Avengers et du Star Wars bien planplan. On veut du nichon (*) de l'espace ! D'ailleurs, Cobra n'est-il pas le OSS 117 de l'espace ?

(*) ou ce que vous voulez hein, ce n'était pas un commentaire sexiste

Simon Riaux - Rédaction
29/07/2019 à 12:07

@Joe nie

En effet, par le passé, le site a proposé énormément d'interviews. Mais le contexte économique a beaucoup changé, et il est impossible aujourd'hui de proposer ce type de contenus, qualitativement, sur un média pur player (gratuit). C'est aussi pour ça qu'on a lancé les abonnements, en espérant qu'ils génèrent à terme des revenus qui nous permettent d'investir en temps sur des entretiens avec les artistes qui nous intéressent.

Joe nie
29/07/2019 à 12:02

Je rejoins ce qui a été dis plus bas...
Ce serait intéressant d'avoir des interviews par moment. Des interviews carrières sur des cinéastes dont on entend plus trop parler par exemple. Il n'est pas forcément nécessaire d'attendre une sortie pour interviewer un artiste. J'aimerai par exemple savoir ce que deviens Florent Siri et qu'il explique à quoi il joue depuis cloclo... ou encore que Gans nous raconte ses dernières années de développement interrompu...
Je suis votre site depuis très longtemps et j'ai souvenir d"une époque où ce que vous proposiez était beaucoup plus riche... Interview régulière, test des éditions DVD collector (bon le format est mort aujourd'hui donc je vais pas vous le reprocher)
Après, ce n'est que mon avis et je comprends qu'il faille des moyens. Vous devez également composé avec l'actualité cinéma... ce qui ne doit pas être forcément simple

Greg
29/07/2019 à 11:24

@Bort
La différence entre Gunn et Aja, c’est que les films de Gunn n’ont jamais sous-performé. Soit il était dans une économie très reduite, soit qu’il a eu l’opportunité d’un gros budget, il a eu un immense succès à la clé.
Aja n’a pas converti l’essai avec Mirrors, et surtout la hype autour de son nom est sans doute retombée. Hollywood attendait beaucoup de lui au début des années 2000, et il est un peu passé de mode malheureusement. Il n’a pas su se défaire de l’etiquette Serie B, comme l’a fait un James Gunn par exemple.

bort
29/07/2019 à 00:26

@Greg

Je ne pense pas que c'est lié à une réticence de donner plein de thunes à Aja parce qu'il serait un peu novice. Quand on compare sa filmo à celle de James Gunn, la balance penche plus vers le français et ça n'a pas empêché ce dernier de faire Les gardiens de la galaxie. Je pense sincèrement qu'il est armé pour porter un gros budget. Peut être qu'il n'avait pas l'assurance vis à vis des producteurs de faire le film qu'il voulait parce que le projet lui tient à cœur.

coco
28/07/2019 à 17:37

moi je veux voir un film sur COBRA!!!!!!!

Geoffrey Crété - Rédaction
28/07/2019 à 14:27

@Joachim

Deux choses :
- On soutient effectivement le cinéma français de genre, et on parle au maximum des (rares) tentatives. L'Heure de la sortie, Grave, Revenge, Dans la brume, Cold Skin... on saisit la moindre occasion pour parler de ces films, publier critiques et dossiers, aborder les problématiques de distribution et de business, encourager le public à être curieux et se faire son avis en salles.
- Soutenir ce cinéma, c'est aussi le respecter. Le respecter, pour nous, ce n'est pas le considérer comme une chose fragile qui doit être aimée par principe, pour de mauvaises raisons et en dépit des problèmes. Une critique à deux vitesses, qui "excuse" plus ces films et ces projets, juste pour soutenir l'industrie, ne sera jamais possible pour nous. Par respect pour les cinéastes, le public, les lecteurs, et le cinéma de genre. Ça ne serait ni malin, ni honnête.

C'est pour cela qu'on a aucun problème à dire en toute sincérité quand un film nous semble raté.

Par ailleurs, on n'a aucun problème avec Besson. Trouver que ses récents films sont mauvais, c'est simplement un avis sur son travail. On a déjà consacré de longs dossiers à ses réussites passées, ou à sa place dans l'industrie. Rien qu'à l'annonce du rachat d'EuropaCop par des américains, on écrivait que c'était triste de ne pas voir de repreneur en France (Pathé a essayé, mais...)

Joachim
28/07/2019 à 14:19

Pour moi, Écran Large devrait soutenir envers et contre tous, les réalisateurs Français qui ont de l'ambition, et qui surtout mettent tout l'argent à l'écran pour le spectateur (je ne dis pas que vous ne le faites pas là, au contraire, comme vous l'avez fait pour le dernier Gens également). C'est d'un medium comme celui ci dont le cinéma français a aussi besoin. Et même si vous n'aimez vraiment pas Besson (...), sans lui, pas de Aja (qui a signé le plus gros bide de l'année pour son premier film et qui a été sauvé par Besson qui a produit Haute Tension), pas de Gens (qui a pu finir et sortir Frontières grâce a Besson), et bien d'autres. Et force est de constater que Besson a toujours su donner le plus dont les réalisateurs de genre avaient besoin. Certains ce sont bien plantés (trops ambitieux mais surtout trop feignants... La génération Kassovitz...), ceux qui ont suivi ont pour le coup eu plus de succès dans la durée car plus... Okay... Beaucoup beaucoup beaucoup plus travailleurs... ! Tout ça pour dire quoi? On est pas d'accord sur Besson, ça ne m'empêche pas de vous lire et de savoir dire que c'est quand même cool de voir des gens rappeler qu'il y a quelques réalisateurs Français qui méritent d'être plus mis en avant ! ;)

Chris
28/07/2019 à 13:46

Ce que je n'ai pas compris à l'époque et ne comprend toujours pas avec "Haute tension" c'est que le scénario est signé Alexandre Aja et Gregory Levasseur, alors que le scénario est la copie exact (sauf la fin) d'un roman de Dean Koontz sorti 8 ans avant le film (Intensité, trouvable en poche chez pocket). Plusieurs scènes du film sont identique en plus (dans la maison au début où elle se cache, à la station service, etc) seules les 20 dernières minutes du films diffèrent du roman. Plagiat ou accord de l'auteur de ne pas voir sont nom à l'affiche?

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