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Avant le Snyder Cut : 10 films détruits par les producteurs, et fantasmes éternels

Par La Rédaction
30 septembre 2020
MAJ : 21 mai 2024
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Photo Sigourney Weaver

Justice League n’est que l’un des plus récents d’une longue liste de films brisés par les producteurs. Et tous n’ont pas eu la chance d’être ressuscités.

Le point commun entre Justice LeagueSuperman IIBrazil, La Porte du paradisAbyssApocalypse NowDaredevil et Studio 54 : tous ont eu droit à une seconde vie, grâce à une version director’s cut qui a plus ou moins réparé l’injustice et le carnage de la production, en redonnant le pouvoir au réalisateur (dans une certaine mesure…).

Mais tous les films détruits par les producteurs n’ont pas eu cette chance, et nombre d’entre eux resteront à jamais des fantasmes pour les cinéphiles. Retour sur 10 exemples frappants d’œuvres détricotées, abîmées, métamorphosées par le studio et les businessmen.

 

photoMythique Porte du paradis, sauvée depuis

 

ALIEN 3

C’était quand : En 1992, quand la Fox se démenait pour mettre sur les rails un nouvel épisode de la saga. Une affaire gérée avec un haut sens de l’irresponsabilité durant des années (pour rappel, un premier teaser annonçait l’arrivée des xénomorphes sur Terre, pour une sortie en 1992). Après plusieurs versions et même un film entier arrêté après des mois de travail avec le réalisateur Vincent Ward (les détails sur cette vision incroyable d’Alien dans ce dossier), le studio a mixé plusieurs idées et éléments pour enfin lancer la machine. David Fincher faisait ses premiers pas comme réalisateur au cinéma, avec un projet au budget déjà alourdi (plus de 7 millions étaient déjà dépensés à cause de ce développement infernal).

Qu’est-ce qui s’est passé : Le tournage d’Alien 3 a été une rude épreuve à tous les niveaux, la faute à un scénario réécrit au fil de la production, et des luttes constantes entre Fincher et le studio, parmi d’autres mauvaises surprises – le départ imprévu du directeur de la photo Jordan Cronenweth après deux semaines, à cause d’un problème de santé. La Fox pensait sûrement avoir trouvé un petit soldat heureux d’une telle opportunité, mais le réalisateur au caractère bien trempé a résisté jusqu’au bout pour défendre sa vision. Alex Gillis, des effets spéciaux, racontait encore récemment à quel point le cinéaste n’avait pas peur d’envoyer promener les patrons.

 

Photo Charles Dance, Sigourney WeaverObéis à la Fox, ou je te plante dans l’œil

 

Cette guerre qui avait lieu dans les studios Pinewood, en Angleterre, s’est envenimée au fil du tournage, avec les pontes de la Fox présents sur le plateau face à Fincher pour régulièrement le contredire, ou au minimum le surveiller. Le making of (qui avait d’abord été gentiment censuré par la Fox) montre que le producteur et scénariste David Giler a fini par quitter la production à cause de désaccords (notamment sur le personnage d’Aaron, l’assistant du directeur), et que Fincher était souvent exaspéré (on le voit dire sur le plateau que la Fox est un studio d’incapables). Les producteurs ont fini par stopper le tournage avant la fin.

La production a alors été ramenée à Los Angeles, pendant que Fincher devait monter une version d’Alien 3 avec ce qui était déjà tourné. Il a rendu un montage de trois heures que le studio a détesté. La dernière ligne droite aura donc été la pire, puisque le réalisateur et la Fox avaient chacun leur idée de ce qui devait être tourné pour conclure ce cauchemar, dont le budget avait déjà grimpé. Pendant ce temps, les cheveux rasés de Sigourney Weaver avaient repoussé et devenaient un problème, d’autant qu’elle soutenait Fincher dans cette guerre, et avait un poids énorme dans pas mal de décisions. Bref, un enfer à gérer, jusqu’au bout.

Dans un des trop rares moments où il a reparlé du film, lors d’une séance de questions-réponses en 2009, Fincher restait sur un souvenir amer : « J’ai travaillé dessus pendant deux ans, j’ai été viré trois fois, et je me suis battu pour chaque petite chose. Personne ne détestait ce film autant que moi. Encore aujourd’hui, personne ne le déteste autant que moi. »

 

Photo Sigourney Weaver et David Fincher« Promis, plus jamais je reparle de xénomorphe, jugé craché »

 

Ce que ça aurait pu être : Un film nettement plus riche et complexe, avec une intrigue plus tordue, et des personnages secondaires plus fouillés. Conscient d’avoir salopé la chose (d’autant plus que Fincher était depuis devenu un cinéaste prestigieux), la Fox a essayé de créer une director’s cut pour un coffret événement en 2003. Mais comme Fincher a refusé (contrairement à Ridley Scott, James Cameron et Jean-Pierre Jeunet, tous revenus), le studio a monté une version longue, rafistolée avec plus de 37 minutes de scènes coupées. Une version nommée « Assembly Cut » qui n’a rien d’une director’s cut, puisqu’assemblée sans le regard du réalisateur, lequel disait en 2009 : « Je ne sais pas qui l’a fait, je ne l’ai jamais vue, je n’ai rien à en dire. »

Une version bancale qui offre néanmoins beaucoup de choses différentes : une intro montrant à quoi ressemble l’aride planète Fury 161, une naissance différente du xénomorphe (venu d’un bœuf, et pas un chien), ou encore un suicide final sans chestburster. Et surtout, le personnage de Golic est totalement différent et ouvre une brèche dans l’intrigue puisque l’alien est ici capturé, grâce au plan qui échoue totalement dans la version cinéma. C’est parce que Golic voit en la créature une entité divine qu’il tue un prisonnier qui gardait la porte, et s’offre à la bête pour la libérer. De quoi passer une couche diabolique et fascinante sur la mythologie du xénomorphe, pour renforcer la thématique de la foi aveugle du scénario.

 

Photo Sigourney WeaverUne épreuve jusqu’au bout des cheveux et reshoots

 

DE SI JOLIS CHEVAUX

C’était quand : En 2000, alors que Billy Bob Thornton sortait du succès de sa première réalisation, Sling Blade, un petit film indépendant tourné en 12 jours pour 1 million, et qui en a encaissé plus de 24 en salles. Thornton sera nommé comme meilleur acteur aux Oscars, et gagnera le prix du meilleur scénario adapté. Il avait donc le vent en poupe, et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé à la tête d’une adaptation de Cormac McCarthy à 50 millions, avec Matt Damon et Penelope Cruz.

Qu’est-ce qui s’est passé : Weinstein aux mains d’argent est passé par là. Le producteur superstar n’a pas apprécié la version de trois heures de Billy Bob Thornton, et a demandé une heure en moins, ainsi qu’une nouvelle musique. La rumeur dit que Harvey Weinstein s’est en partie vengé du réalisateur, qui avait refusé de remonter Sling Blade, et avait eu raison vu le succès du film. L’orgueil.

De si jolis chevaux sera un bide, avec même pas 20 millions au box-office.

Matt Damon a, depuis, largement pris la défense du film original et n’a pas hésité à en reparler au fil des années. Il a raconté à Entertainment Weekly qu’on ne pouvait pas couper un tiers d’un film et ne pas causer des dégâts énormes. Il expliquera aussi qu’il discutait avec le réalisateur et Harvey Weinstein tous les soirs, depuis le tournage de La Mémoire dans la peau, pour essayer de trouver une issue à l’époque de la post-production.

 

photoLa mélancolie des cowboys brisés

 

En 2012, il expliquait à Playboy que ça restait l’une des pires expériences de sa carrière : « Tous ceux qui ont travaillé sur De si jolis chevaux y ont mis tellement de temps et d’attention. Comme vous le savez, le livre de Cormac McCarthy se déroule en 1949 et parle d’un mec qui s’accroche à son ancien mode de vie. La guitare électrique est devenue populaire en 1949, et le compositeur Daniel Lanois avait une vieille guitare de 1949, et il a écrit cette musique simple et entêtante. On a fait le film en écoutant sa musique. Elle a dicté tout ce qu’on a fait.

On a fait ce film très sombre, austère, mais le studio voulait un truc épique avec des violons et de grandes émotions. Ils ont vu le casting, le réalisateur, les 50 millions du budget, et n’ont jamais sorti notre film – même si cette version existe toujours. Billy avait un problème cardiaque à l’époque, et c’était parce que son cœur a été brisé par cette bataille pour le film. Ça l’a vraiment foutu en l’air. Ça me dérange encore aujourd’hui. »

En 2016, il redisait à CinemaBlend : « Putain, ça a brisé le cœur de Billy. Il a dit à Harvey, ‘J’ai l’opportunité de faire quatre, peut-être cinq belles choses avant de mourir. Et vu ce que tu me dis, ce film n’en fera pas partie’. J’en ai tremblé. » À GQ, il affirmait : « Je ne m’en suis pas remis 18 ans après, donc clairement je ne m’en remettrai jamais. J’ai vu la version de Billy une seule fois, et je me souviens m’être dit que c’était la meilleure chose à laquelle j’avais participé. »

 

photo, Penelope CruzPenelope a cruz qu’elle ferait un bon film

 

Ce que ça aurait pu être : Quelque chose de moins niais et sirupeux, de toute évidence. Probablement un film à Oscars, vu le sujet, l’équipe, et l’ampleur du roman.

Par la suite, Billy Bob Thornton s’est vu proposer de remonter le film lui-même pour le DVD, mais Daniel Lavois a refusé de lâcher les droits de sa musique. « Si ma musique n’était pas assez bien pour eux au cinéma, alors je ne sais pas si je veux la mettre sur le DVD« . Le réalisateur le soutiendra sans hésitation. Vu comme le film est gentiment oublié depuis, difficile d’imaginer que quiconque relancera tout ça. D’autant que Billy Bob Thornton a quasi abandonné sa carrière de réalisateur, avec Jayne Mansfield’s, Car discrètement sorti en 2013.

 

photoAllégorie de Harvey Weinstein qui aide un réalisateur à obéir

 

LE 13ÈME GUERRIER

C’était quand : En 1999, avec Touchstone Pictures (filiale de Disney) qui met en chantier l’ambitieuse adaptation du roman Eaters of the Dead de Michael Crichton, avec John McTiernan à la barre. Les deux hommes sont de fortes têtes, tous deux en haut de la chaîne alimentaire hollywoodienne. Crichton sort du succès faramineux de Jurassic Park qu’il a co-écrit à partir de son livre, du carton de Twister et sa série Urgences est un phénomène. McTiernan, lui, a réalisé Une journée en enfer – Die hard 3, et est courtisé de tous les côtés.

Qu’est-ce qui s’est passé : Beaucoup de zones d’ombre sur les faits et les responsabilités, mais tout aurait véritablement vrillé une fois le film en boîte, suite aux classiques projections-tests. Face aux résultats négatifs, le studio commande des reshoots, et là commence une lutte entre McTiernan, Crichton et les producteurs. L’écrivain aurait eu le soutien du studio pour gérer les reshoots, et modifier de nombreuses choses (une intro raccourcie, une romance éclipsée, la foi musulmane du héros quasi effacée…).

McTiernan aurait été complètement écarté des reshoots, McTiernan et Crichton auraient chacun tourné des scènes en parallèle avant que le studio ne tranche : le mythe autour des coulisses persiste. D’autant que le réalisateur était aussi engagé sur Thomas Crown, ce qui a probablement laissé le champ libre aux producteurs.

 

photo, Vladimir Kulich, Antonio BanderasNe pas se mêler de la querelle avec les prod, ne pas se mêler de la querelle avec les prod…

 

Le film sera un échec cuisant au box-office, avec moins de 62 millions pour un budget qui aurait grimpé jusqu’à 80 millions avant le marketing. Omar Sharif en sera traumatisé, et y verra une raison de quasiment arrêter le cinéma : « Les mauvais films sont humiliants. J’étais vraiment malade. C’est terrifiant de devoir réciter les dialogues d’un mauvais scénario, faire face à un réalisateur qui ne sait pas ce qu’il fait, dans un film qui est si mauvais qu’il ne vaut même pas la peine d’en parler. »

Ce que ça aurait pu être : Un film plus sombre et horrifique, comme vendu dans le premier teaser, lorsque le titre était encore Eathers of the Dead. Plusieurs éléments ont été changés, comme la mère des Wendolls censée être une vieille femme à l’origine, et la musique orientale de Graeme Revell remplacée par une composition plus hollywoodienne de Jerry Goldsmith.

McTiernan a depuis démenti qu’il existait une version de 2h30, parlant de 10 minutes supplémentaires et des scènes alternatives. Néanmoins, il expliquait la fin dont il rêvait à Allociné en 2013 : « Il y a eu beaucoup de soucis sur ce film. Ça arrive parfois… Et je ne préfère pas parler de ma vision du film, je préfère ne pas aborder ce chapitre… (…) En fait, je voulais rendre hommage au film Zoulou de Cy Endfield. Vous savez, la reconstitution de la bataille de Rorke’s Drift… Il reste trois survivants qui doivent affronter des milliers d’assaillants. On sait qu’ils ne résisteront pas à un autre assaut. Ils regardent tous ces Zoulous rassemblés autour d’eux, et l’un des survivants leur crie, ‘Pourquoi nous torturer ainsi ? Venez nous achever !’. Et l’un de ses compagnons d’armes lui répond : ‘Vous n’avez rien compris, ils saluent notre courage’. Et les Zoulous se retirent… Et on comprend alors qu’ils chantaient une chanson aux trois survivants assez courageux pour continuer à se battre alors que la bataille est perdue… C’est un final fabuleux. Et c’est ce que j’aurais aimé faire sur Le 13e Guerrier ».

Retrouvez notre dossier complet sur Le 13ème guerrier par ici.

 

photo, Antonio Banderas Acteur essayant de comprendre où il va dans ce foutu film

 

EVENT HORIZON

C’était quand : En 1997, alors que Paul W.S. Anderson sortait du succès de Mortal Kombat et voyait tout un tas de portes s’ouvrir pour lui. Il cherchait un projet de vrai film d’horreur bien sale, et Paramount lui a envoyé le scénario d’Event Horizon écrit par Philip Eisner, vendu comme « une maison hantée dans l’espace », avec des aliens à tentacules sous forte inspiration Alien, qui se sont échappés de leur planète et dimension. Anderson aimait l’idée, mais pas le scénario, et s’est donc lancé dans une grosse réécriture.

Le projet a été lancé en quatrième vitesse, Paramount voulant assurer une sortie en août 1997, pour remplir l’été, puisque Titanic avait été décalé de juillet à décembre.

 

photoMortal Kombinaisons

 

Qu’est-ce qui s’est passé : Tout s’est bien passé, jusqu’à l’étape du montage. Pressé par le temps pour tenir la date de sortie et avancer la post-prod, Paul W.S. Anderson rend une version très grossière de 2h10 au studio, qui a la brillante idée de la passer à l’épreuve des projections-tests, alors que le réalisateur savait qu’il devait peaufiner tout ça. Le résultat à la sortie de séances sera catastrophique. Avec en plus une dose de violence apparemment extrême, qui a mis en PLS les producteurs et spectateurs, Paramount exige une version beaucoup plus courte. Trop courte, selon Anderson, qui regrette ce traitement précipité et proche de la panique. Le film sort donc dans une version d’environ 1h35.

Event Horizon est un bide en salles (60 millions de budget, et même pas 25 au box-office domestique), mais cartonne tellement en DVD que le studio songe à une director’s cut. Ce qui se révèlera impossible pour une raison particulièrement cocasse : les images inédites ont en grande partie été perdues. Seules quelques scènes coupées seront lâchées en édition spéciale en DVD.

En 2011, Anderson confirme encore une fois que tout ça est bel et bien perdu et donc impossible, malgré le vague espoir d’une VHS avec le tout premier montage, que le producteur Lloyd Levin aurait chez lui. Le réalisateur en reparlait encore en 2017, disant être curieux de la voir, sans pour autant espérer en tirer une director’s cut.

 

Photo Sam Neill« Et là, la marmotte elle met la VHS dans le papier d’alu… »

 

Ce que ça aurait pu être : Quelque chose de bien plus violent et sale, de toute évidence. Pas mal de détails ont été donnés sur les scènes manquantes, avec plus d’informations sur le passé des personnages, la nature des événements, des hallucinations plus longues et graphiques, et globalement plus de sang et de brutalité.

Le mythe est grand autour de la fameuse scène d’orgie infernale, avec des seins coupés, des membres bouffés, des corps broyés, des gens violés, et des têtes perforées. Sans oublier des acteurs réellement amputés et des acteurs porno utilisés pour rendre tout ça plus saisissant et crédible. Paul W.S. Anderson et son producteur affirment fièrement que des gens se sont évanouis face à la scène, lors d’une projection-test.

 

SpaceshipEn attente d’un portail vers le monde parallèle où Paul W.S. Anderson fait encore des films bien

 

LA SPLENDEUR DES AMBERSON

C’était quand : En 1942, alors que le séisme Citizen Kane vient de créer le mythe Orson Welles. À peine un an après le tournage de son premier film, et quelques mois après sa sortie, il enchaîne avec La Splendeur des Amberson, adapté du livre de Booth Tarkington, toujours pour la société de production RKO Pictures (il a signé un contrat avec eux en 1939). Et c’est bien là le problème.

Qu’est-ce qui s’est passé : Welles avait eu un contrôle extraordinaire sur Citizen Kane, qui lui donnait le final cut – le Graal de tout réalisateur, empêchant les producteurs de changer le montage. Tout sera différent sur La Splendeur des Amberson, puisqu’avant le tournage, le cinéaste signe un nouveau contrat avec RKO, mais bien moins à son avantage. Car Citizen Kane, malgré son triomphe critique et sa place dans l’Histoire du cinéma depuis, n’a pas été un succès financier à sa sortie.

Le reste de l’histoire est bien trop familier : suite à des projections-tests désastreuses et un remontage du cinéaste (qui avait déjà décidé de couper une vingtaine de minutes), RKO reprend tout en main, coupe 40 minutes, et retourne une fin moins noire, sans Welles. Occupé sur un autre projet pour le studio (It’s All True, un documentaire tourné au Brésil, qui ne sera jamais terminé), le réalisateur se sentira totalement trahi, comme expliqué dans la biographie de Barbara Leaming : « Bien sûr, je m’attendais à des problèmes sur ce film qui, selon les standards américains, était bien plus sombre que tous les autres films. (…) Et RKO m’a absolument trahi et ne m’a jamais laissé une chance. Tout ce que je pouvais faire, c’était envoyer des télégrammes, mais je ne pouvais pas quitter un job qui avait une valeur diplomatique. Je représentais l’Amérique au Brésil. (…) C’est ce qui en a fait un cauchemar ». Car It’s All True est un film lancé dans le cadre de la « politique du bon voisinage » du président Roosevelt, visant à réduire l’intervention et l’influence américaine en Amérique latine.

 

photo, Tim HoltSeul au monde

 

La Splendeur des Amberson sortira donc dans une version très différente de la vision d’Orson Welles, et le compositeur Bernard Herrmann exprimera lui aussi son mécontentement, son travail ayant été profondément modifié et coupé par les producteurs.

Ce conflit prend des proportions spectaculaires puisque George Schaefer, le président de RKO et soutien de Welles, est viré en 1942. Le studio rejette le cinéaste (sa société Mercury Productions sera poussée vers la porte de la sortie), refuse de continuer à financer It’s All True (qui sera abandonné), et Orson Welles racontera par la suite avoir été simplement viré par RKO, qui l’a en plus fait passer pour un irresponsable.

Pour compliquer encore plus la situation, Welles était engagé sur plusieurs projets RKO, dans une organisation complexe. Il était notamment acteur sur Voyage au pays de la peur, tourné début 1942, et sur lequel il a eu une place centrale : co-scénariste, producteur… voire même réalisateur sur pas mal de scènes, même s’il a lui-même (un peu) calmé cette idée au fil des années. Il devait d’ailleurs le réaliser, à l’origine.

Les scènes coupées des Amberson seront par la suite détruites, si bien que la version originale d’Orson Welles a été perdue à jamais.

 

photo, Dolores Costello, Tim Holt« Comment ça t’as jeté les bobines ? »

 

Ce que ça aurait pu être : Orson Welles avait donc prévu une conclusion bien plus amère, qui était parmi ses scènes préférées du film. Après avoir vu George à l’hôpital, Eugene rendait visite à Fanny dans la maison, où elle s’était installée, et le réalisateur mettait en scène leur profonde tristesse face à un monde enterré, où plus rien n’était possible – hormis la contemplation de leur désoeuvrement et solitude. C’est très loin de la fin vue en salles, où Eugene et Fanny se voient à l’hôpital, rassurent sur l’état de George et partent dans une impression d’heureuse conclusion.

Par ailleurs, d’autres scènes et idées ont été retirées ou édulcorées, comme le caractère oedipien de la relation entre Isabel et George, la transformation de la ville et la lutte des Amberson contre le déclin. Une grande scène de bal a également été coupée, alors que c’était un tour de force technique – un long plan qui balayait les trois niveaux de la maison, autour des personnages.

Dans le livre This is Orson Welles, qui compile des discussions entre lui et Peter Bogdanovich depuis la fin des années 60, Welles racontait avoir eu l’opportunité de retourner la fin originale des Amberson, mais n’avait pas pu trouver la force. Il évoquait néanmoins son idée d’origine : « L’intention première était de faire le portrait de ce monde doré, et montrer ce qu’il devient. Après avoir construit cette ville rêvée du bon vieux temps, toute l’idée était de montrer l’automobile qui détruit tout – pas seulement la famille, mais la ville. (…) Tout mon troisième acte est perdu, et sans ça, il n’y a plus d’intrigue. Vers le moment où le Major Amberson meurt, ça devient un autre film. Ça devient leur film. »

Et même si La Splendeur des Amberson est considéré comme un grand film (malgré son échec financier à l’époque), le rêve de cette version perdue demeure. À Vanity Fair, William Friedkin racontait en 2010 : « C’est clairement le Graal maintenant. Beaucoup de réalisateurs rêvent de la trouver – Bogdanovich, Coppola, on en a parlé. » Scorsese aurait même songé à réaliser une nouvelle version du film, avec Robert De Niro, pour (re)donner vie à la version de Welles. Un téléfilm d’Alfonso Arau suivra cette idée, en reprenant le scénario de Welles… en partie (puisque la fin restera moins noire, proche du roman).

 

photo, Anne BaxterLe sourire qui devait laisser place au drame existentiel

 

LES 4 FANTASTIQUES

C’était quand : Après la déception des 4 Fantastiques et le Surfer d’Argent à l’été 2009, la Fox annule le troisième volet des aventures du quatuor et prévoit d’ores et déjà la conception d’un reboot. Début 2012, Josh Trank, réalisateur du frais Chronicle, est choisi pour réaliser le film. Après l’éviction de Jeremy Slater, le scénario est confié à Simon Kinberg à l’automne 2013. Quelques mois plus tard, le casting est annoncé et le tournage se termine en août 2014, soit dix mois avant la sortie initiale du film en juin 2015, finalement repoussée à août 2015.

Qu’est-ce qui s’est passé : Les 4 Fantastiques a fait un énorme four au box-office (167 millions de dollars pour un budget de 120 millions hors marketing) et a reçu des critiques terribles (9% sur Rotten Tomatoes, 27% sur Metacritic). Un accueil qui a détruit toutes les velléités de la Fox, à l’époque, à étendre l’univers et à produire la suite du film qui était pourtant prévue initialement pour 2017 (soit deux ans après la sortie du film).

Les causes et raisons de l’échec divergent entre les versions de Josh Trank et celles de la Fox. Face à la déferlante de critiques accablantes, le cinéaste a d’abord balancé un tweet assassin la veille de la sortie du film aux États-Unis : « Il y a un an j’avais une version fantastique du film et elle aurait reçu d’excellentes critiques. Mais vous ne la verrez jamais. C’est vraiment dommage. » Puis, il a finalement publié une lettre aux fans pour briser le silence et expliquer comment s’était déroulée la production et comment il avait été trompé par la Fox :

« Je leur ai dit que je prendrais le projet s’ils me laissaient le contrôle créatif et ils ont dit oui. La Fox adorait mes idées. Mais la Fox a rapidement commencé à interférer avec mon projet. […] Tout d’abord ils ont dit que je faisais un film trop dramatique et que je devais rajouter des scènes d’action. Je leur ai dit que je prenais le film très au sérieux et qu’ils devaient me faire confiance sur le produit final. Cependant de nombreuses scènes que j’ai tournées n’ont pas été approuvées par la Fox.

 

photo, Kate Mara, Miles Teller, Michael B. Jordan« Bon, c’est l’heure de faire le bilan de cette cata »

 

Et puis est arrivé le Comic Con 2014. Ni les acteurs ni moi n’y sommes allés, car à ce stade le film était déjà devenu un vrai merdier. […] Sans mon accord les acteurs ont été rappelés pour refaire certaines scènes du film à la dernière minute (en avril, deux mois avant la sortie du film). C’était une tentative de couper de gros morceaux du film et de faire des raccords. […] Ce que vous voyez est une version saccagée du film. »

Du côté de la Fox, le son de cloche n’était pas tout à fait le même selon des sources internes d’Entertainment Weekly et retranscrites par BrainDamaged : « L’un des problèmes rencontrés était le comportement de Trank. Il aurait été abusif envers les équipes techniques, les studios et les acteurs. Selon des personnes sur place, il aurait été hostile et porté toute sa frustration sur eux. Ses problèmes étaient en grande partie avec la présidente de la production de la Fox Emma Watts, qui aurait retardé les castings et mis du temps à approuver le scénario. Des réductions de budgets et d’autres soucis d’entente entre la 20th Century Fox et Trank ont nui au déroulement du tournage. »

Pour autant, il semble clair, selon des informations de sources concordantes, que le scénario a été retravaillé par la Fox sans l’accord de Trank. Toujours selon EW, il semblerait même que “le film n’était plus celui de Trank et ne l’a jamais vraiment été », la production ayant pris le contrôle du montage et Trank ayant été quasi-débouté.

 

photoLa Chose, plus grosse victime des coupes de la Fox

 

Ce que ça aurait pu être : Un film très loin des standards Marvel de l’époque, le réalisateur ayant « détesté chaque seconde » de Avengers,  selon ce qu’a expliqué Slater à Polygon en mai 2020. A priori, le long-métrage de Trank aurait été beaucoup plus dramatique et sombre. Dans sa version, comme il l’explique dans sa lettre aux fans, il était, par exemple, question de largement développer le personnage de Ben/La Chose (incarné par Jamie Bell) et notamment un passé d’enfant battu, élément que la Fox aurait estimé trop noir pour ce genre de blockbuster. Tout l’arc de La Chose aurait d’ailleurs été coupé, car la Fox ne voulait pas dépenser plus pour terminer les effets spéciaux.

Le méchant Doctor Fatalis/Doctor Doom incarné par Toby Kebbell devait également avoir beaucoup plus de scènes, elles aussi coupées par la Fox. L’acteur a d’ailleurs confirmé la noirceur de la version originelle de Trank à The Daily Beast en 2016 : « Je vais vous dire la vérité, Trank avait fait un super film que vous ne verrez jamais. C’est vraiment dommage. Une version beaucoup plus sombre et vous ne la verrez jamais ».

Dans sa lettre aux fans, Trank explique aussi que son film était beaucoup plus long : « Ma version originale du film faisait 140 minutes, et je comptais la réduire à 120 ou 130 minutes. La version que vous pouvez voir en salles dure 98 minutes [ndlr : 101 en réalité] » pour mieux développer les personnages et leurs interactions comme le passé de Johnny (Michael B. Jordan), la romance entre Reed et Sue (Miles Teller et Kate Mara) ou la découverte des pouvoirs de Sue. La cavale de Reed était aussi plus longue, donnant plus de sens au récit :« Dans la version finale du film l’équipe trouve Reed immédiatement. Dans ma version on suit le périple de Reed assez longtemps ». Enfin, Harvey Elder (Tim Blake Nelson) survivait pour devenir L’Homme-taupe, a priori dans la suite, avortée depuis. 

 

photoSeul moyen trouvé à ce jour pour garder les spectateurs devant la version cinéma du film

 

FREAKS, LA MONSTRUEUSE PARADE

C’était quand : En 1931, après une carrière déjà impressionnante qui en fait un cador hollywoodien, le réalisateur Tod Browning sort L’Homme de fer, mais surtout Dracula pour le compte d’Universal. Première adaptation officielle du chef-d’œuvre de Bram Stocker, le film finit de le propulser au sommet et de l’imposer comme personnage clé de la construction culturelle cinématographique américaine.

Pourtant pressé de parts et d’autres par des projets alléchants, il préfère par la suite adapter une nouvelle de Tod Robbins, Les éperons. Le texte, se déroulant dans le milieu du cirque itinérant, fait écho au début de carrière de Browning, homme de spectacle avant de tâter de la pellicule. La MGM officialise la chose, avide de produire le nouveau succès de l’auteur star et espérant en tirer un bon thriller ou un bon film d’horreur.

 

photoUn couple iconique

 

Qu’est-ce qui s’est passé : Difficile de savoir ce qui est passé par la tête du réalisateur, qui en recrutant de vrais « freaks », en faisant référence aux spectacles de Barnum et en mettant en scène un scénario d’une cruauté de chaque instant, viole l’absolue intégralité des règles qui régissent le cinéma mainstream de l’époque. Entre dépassements de budgets, ségrégation des acteurs et autres péripéties, les anecdotes et rumeurs dingues qui entourent le tournage sont nombreuses et parfois passionnantes, même si ce n’est pas vraiment le sujet ici. Reste que dans sa conception même, Freaks reste un cas de refus du conformisme unique en son genre et assurément inédit en son temps.

Mais le vrai problème qui entoure le long-métrage, c’est sa fameuse projection-test, étape obligatoire pour toute production américaine qui se respecte. Ce fut une catastrophe. Une femme ayant participé à la projection aurait même menacé d’attaquer en justice la MGM, tenant la firme responsable de sa fausse couche !

Irving Thalberg, producteur exécutif, a donc décidé de couper 24 minutes du film. Sa durée est par conséquent passée de 90 minutes à 64 minutes. Parmi les séquences coupées, des développements de personnages et la version intégrale de certaines séquences, jugées bien trop horribles pour le public. Un comble, pour une production qui se voulait horrifique. Loin de ressembler au type de films d’horreur que MGM visait, le montage proposé par le cinéaste était une telle anomalie qu’il a fini par lui coûter sa carrière.

 

photoLes freaks, c’est chic

 

Un cinéma de San Diego, où le film a été montré en premier, a pu projeter la version originale, et s’est donc imposé comme le seul endroit où l’essai a eu du succès. La version massacrée est par la suite devenue la norme, et les scènes coupées ont malheureusement été perdues avant la réhabilitation du film comme classique de la contre-culture dans les années 1960. La version longue de Freaks est donc devenue une sorte de mythe, Graal des cinéphiles déjà marqués au fer rouge par la proposition ahurissante d’audace de Browning.

Ce que ça aurait pu être : Il y a de quoi fantasmer le « Browning Cut » de Freaks, promettant un traitement plus ambigu et trouble encore des personnages considérés comme « monstrueux ». L’aspect immersif et radical dans sa description du sentiment de cette petite troupe, clairement la principale cause de sa censure, devait être encore plus accentué, proposant un spectacle d’autant plus interrogateur de nos habitudes de spectateurs, et bien plus centré autour des acteurs handicapés concernés.

Toutefois, en y réfléchissant, Freaks a peut-être ainsi échappé à un oubli général pur et simple. En effet, la version finale a déjà été interdite à sa sortie dans certains états américains ou en Grande-Bretagne, par exemple. Qui peut prévoir ce qui serait advenu d’un montage bien plus offensif ? Le rétropédalage du studio nous aura au moins permis de découvrir une œuvre essentielle, qui raisonne étrangement bien avec l’actualité, presque 90 ans après.

 

photoUn must-see

 

LEATHERFACE

C’était quand : Très récemment. On ne présente plus Alexandre Bustillo et Julien Maury, petits effrontés du cinéma de genre français ayant osé ouvrir les vannes d’hémoglobine avec À l’intérieur. Après quelques films bien de chez nous très remarqués, le duo s’est fait repérer par Hollywood, qui lui a confié plusieurs projets de remakes de films d’horreur classiques, comme la période le dictait. Les deux compères ont eu dans les mains un reboot d’Halloween ou même de l’intouchable Hellraiser de Clive Barker.

Finalement, Millenium leur propose de bosser sur une franchise pas beaucoup moins sacrée : Massacre à la tronçonneuse. Il est donc question d’un remake, qui sort finalement en 2017.

 

Photo James BloorUne dimension psychiatrique simple, mais intéressante

 

Qu’est-ce qui s’est passé : Jurant de se détacher d’un autre prequel qui servait plus de prétexte à un énième massacre adolescent, le duo de cinéastes a décidé, très tôt, d’éviter de faire trop référence aux gimmicks de la saga. Dans un entretien avec Capture Mag, Maury explique très bien ses intentions de départ : « Donc on s’est dit que le meilleur hommage qu’on puisse rendre au film original, pour rester fidèle à son esprit, c’est de ne pas essayer de lui ressembler, mais de faire un film qui ne ressemble qu’à lui-même. Voire un petit peu à nous, puisqu’on a essayé de le ramener dans notre univers. »

Et étrangement, la production est très conciliante, les laissant remanier le scénario proposé et tourner en toute liberté. Il faut dire que le budget, estimé par les concernés à moins de 3 millions de dollars, ne fait pas du projet une priorité pour le studio, très occupé sur La Chute De Londres. Malheureusement, comme souvent, c’est en post-production que ça se gâte. Le montage des réalisateurs, trop long et pas assez incisif, ne convainc pas réellement les exécutifs, persuadés qu’un Massacre à la tronçonneuse doit forcément trancher dans le lard.

 

PhotoDes passages obligatoires

 

La production remonte donc intégralement le film, pour lui donner un peu plus de punch, et surtout, un peu plus de jumpscares, matière première de tout film d’épouvante américain qui se respecte. Pire, elle engage un réalisateur de seconde équipe pour confectionner quelques séquences signature de la franchise, comme la poursuite dans les bois ou encore la fameuse scène de dîner, parodiée à outrance dans les opus précédents. Une décision en total désaccord avec les exigences des deux artistes, qui s’étaient pourtant fait bien entendre avant de signer…

À 20 Minutes, le tandem explique bien l’état d’esprit des pontes de Millenium : « Ce n’est que lorsque nous avons proposé un premier montage que la production a trouvé que le film était trop poétique et trop français, bien que nous ne comprenons pas bien ce qu’ils entendaient par là… ». Certains films d’épouvante récents ont dû leur donner tort.

 

Photo Stephen DorffVoulu ou pas voulu ?

 

Ce que ça aurait pu être : Le film le plus original de la saga, une analyse plus complexe que prévu des sources du mal, fonctionnant grâce à une intrigue particulièrement humaniste et un traitement en forme de road movie. Évitant des excès de manichéisme repérables à plusieurs kilomètres dans la version remontée, le long-métrage original aurait également tenté d’imposer une esthétique différente, et aurait peut-être débarrassé la franchise de sa nostalgie envahissante.

Finalement, les cinéastes savent gré à la production et au distributeur d’avoir laissé des scènes coupées dans l’édition vidéo, scènes utiles pour se faire une idée de l’orientation voulue en pré-production et pendant le tournage. Si ces quelques bonus suffisent à motiver l’achat d’un film loin d’être douloureux à regarder, il faut reconnaître que proposer un director’s cut aurait été bien plus décent.

Retrouvez notre dossier sur la franchise Massacre à la tronçonneuse ici.

 

Photo

 

THE DAY THE CLOWN CRIED

C’était quand : En 1971, Jerry Lewis est au fait de sa gloire, tient le haut de l’affiche au cinéma, se produit à Las Vegas, et se produit régulièrement en Europe (en France tout particulièrement), où il est adulé tel le ré-inventeur d’une clownerie tombée en désuétude. Mais faire rire des millions de spectateurs ne suffit pas à l’artiste, qui rêve de consécration artistique, de respectabilité, et d’émotions “sérieuses”. Désespérément, comme il l’expliqua durant une conférence de presse lors du Festival de Cannes 2013, il cherche le scénario que “l’Académie des Oscars ne pourra ignorer”. 

Cette occasion, il croit la tenir avec l’adaptation du roman The Day the Clown cried de Joan O’Brien et Charles Denton, publiée en 1962. Le sujet est complexe, puisqu’on y suit le destin d’un clown en fin de carrière, interné dans un camp de travail après avoir moqué Hitler. Après avoir fait rire de jeunes prisonniers juifs pour passer le temps, il se voit confier une tâche terrible : accompagner les convoyages vers les camps d’extermination en divertissant les enfants, facilitant ainsi l’entreprise génocidaire du Reich, en échange de quoi, il pourra être libéré. 

Égoïste et insensible, le vieux clown accepte, mais, alors qu’il accompagne vers Auschwitz des enfants, son humanité prendra le dessus et il jouera pour eux son spectacle jusque dans les chambres à gaz, choisissant de périr avec eux. 

 

photo, Jerry LewisC’est parti pour une grosse marrade

 

Qu’est-ce qui s’est passé : Un indescriptible chaos. Après avoir payé une partie des droits d’auteur et avancé une fraction du budget nécessaire à la production, le producteur Nathan Wachsberger disparaît purement et simplement et cesse tout paiement. Jerry Lewis se voit alors contraint de financer la suite de la production de sa poche, réduisant d’un côté les ambitions du récit pour limiter la catastrophe économique, tandis qu’il devient de fait le producteur de la chose.  

Chose qui n’a plus d’existence légale, puisque les droits d’auteurs n’ont jamais été achevés de régler aux écrivains originaux. Au fur et à mesure de l’avancée du tournage, Jerry Lewis doute de plus en plus ouvertement, et ajoute compulsivement quantité de gags, afin d’alléger le ton résolument pathétique de l’intrigue. Difficile de savoir avec exactitude quand et comment le projet tombe totalement à l’eau, ou quelle est la part du ratage artistique et du délire économique dans sa disparition, sinon qu’il n’en restera finalement qu’une unique copie au montage pas totalement finalisé, que conserva Lewis sans jamais la montrer. 

 

photo, Jerry LewisUn humour barbelé de bonnes intentions

 

Il juge le résultat trop abominable pour être visible, estime que la nullité de l’ensemble et son ton bancal pourraient être synonymes de scandale voire d’une fin de carrière anticipée. Coincé entre une performance sérieuse qu’il considère comme ratée et des gags hors sujet, il se persuade d’avoir accouché d’un des pires films de tous les temps, même s’il caresse durant de longues années le fantasme de réussir à rattraper cette embarrassante copie et achever tout à fait le projet. Une pirouette qui n’aura jamais lieu. Il confiera une copie du long-métrage à la bibliothèque du Congrès américain, stipulant que la chose ne pourra être visionnée avant 2025. 

Légendes et rumeurs s’accumuleront. Au fil des années, plusieurs metteurs en scène expliqueront avoir vu le film, notamment Xavier Gianolli, qui déclara sur France Inter, dans l’excellente émission Pendant les travaux le cinéma reste ouvert, avoir une copie en sa possession, qu’il aurait notamment montrée au journaliste Jean-Michel Frodon. 

Ce que ça aurait pu être : Précisément ce qu’ambitionnait Jerry Lewis, soit l’occasion de dévoiler une tout autre facette de sa personnalité, de son talent. Mais The Day the clown cried souhaitait également devenir un des premiers grands films humanistes dédiés à l’Holocauste, un témoignage conçu pour les générations qui grandiraient dans un monde où le devoir de mémoire devait encore s’inventer. 

 

photo, Jerry Lewis« Encore 5 ans à attendre ? »

 

WATERWORLD

C’était quand : Au mitan des années 90, quand Kevin Costner, star de Danse avec les loups et Robin des Bois : Prince des Voleurs, peut monter sur son seul nom des projets pharaoniques. Originellement script de série B destiné à Roger Corman dans les années 80, dérivé d’un potentiel spin-off de la saga Mad maxWaterworld en conjugue quantité d’éléments, ce qu’assume pleinement un de ses scénaristes, David Twohy. Croyant dans le potentiel du projet et de son comédien principal, la Warner investit 100 millions de dollars dans le blockbuster, une somme considérable en 1995. 

Qu’est-ce qui s’est passé : À l’issue d’un tournage où se seront succédé pépins techniques, retards, dépassements, véritables catastrophes (une tempête détruisant le décor principal), le film a presque doublé de budget. Le studio a dû débourser 175 millions de dollars, et n’est pas encore au bout de ses peines. 

La post-production s’avère aussi rocambolesque que le filmage. Kevin Costner désapprouve plusieurs des choix du réalisateur Kevin Reynolds, provoquant d’innombrables affrontements et de nouveaux retards. Les tensions atteignent un niveau d’intensité tel que le metteur en scène jette l’éponge, laissant la star seule aux commandes. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Kevin fait table rase de la vision de Reynolds. 

 

photoUn film qui prend l’eau

 

Il commence par limoger le musicien Mark Isham, dont il considère les partitions “trop multiculturelles et glauques”. Le studio espère tenir un rouleau compresseur pour le box-office, et demande un film le plus Mad Maxien possible, mais Costner veut redresser la barre en direction de la fable écologique. Joss Whedon, qui avait participé à la demande de la star à des réécritures express à même le plateau, qualifiera plus tard l’expérience de “véritable enfer”

Et il va en résulter une multitude de versions. La première, de 2h16, est celle sortie dans les salles, chapeautée par le comédien. Un an plus tard, la télévision américaine diffusera une version augmentée, plus longue de quarante minutes, dont certaines séquences et accès de violence du premier montage ont été expurgés. C’est finalement un internaute anonyme qui se lancera le défi de fusionner ces deux versions, aboutissant au désormais célèbre montage “Ulysse”, de 2h51, intégré à l’excellente édition anglaise du film en 2019. 

 

photoThe Water Warrior

 

Ce que ça aurait pu être : Waterworld ayant commencé à muter dès les multiples imprévus ayant mutilé son tournage, il est plus que risqué d’affirmer quelle teinte aurait pris le projet si son metteur en scène avait pu mener à bien sa vision. Néanmoins, les raisons des affrontements entre Costner et son metteur en scène, la direction artistique des décors, certaines saillies verbales ainsi que la violence des rapports entre les personnages nous donnent quelques pistes. 

En effet, il y a fort à parier que le film sur lequel travaillait Kevin Reynolds était beaucoup moins “apaisé” et désireux d’offrir une résolution chaleureuse à ses spectateurs, que celui que nous connaissons aujourd’hui. La note d’intentions à la Mad Max tend d’ailleurs à le confirmer, tout comme le scénario lui-même, qui allait jusqu’à dupliquer comment George Miller baptisait ses personnages.  Alors que se sont accumulées les versions de Waterworld, il demeure celle de son premier réalisateur, qui plane au-dessus du film, tel un fantôme, et que nous ne découvrirons jamais. 

 

photoMad Splash

Rédacteurs :
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Commentaires
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43 Commentaires
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Gregdevil

Bon dossier, merci.
A noter que sur Alien 3 Fincher ne voulais pas que l’Alien sorte du torse de Ripley quand elle tombe dans la cuve, la scène a été tourné juste avant la sortie ciné.

Marvelleux

Bon dossier

oss-sans-disquette

« Penelope a cruz qu’elle ferait un bon film » elle est de Simon Riaux celle-là je parie o_O

Geoffrey Crété

@oss-sans-disquette

Eh non, il n’a pas le monopole de jeux de mots pourris 😉

Nico1

ça me fait penser au cas de la forteresse noire