Alien 3 : l'incroyable version de Vincent Ward, abandonnée au dernier moment par David Fincher et le studio

Geoffrey Crété | 10 juillet 2016
Geoffrey Crété | 10 juillet 2016

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Cette semaine : arrêt exceptionnel sur le cas Alien 3 de David Fincher, et la version abandonnée de Vincent Ward, qui a failli voir le jour.

 

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LE RESUME DETAILLE

Une verrerie antique, dans un décor moyen-ageux. Une cloche signale une pause déjeuner et tandis que tous les moines rejoignent le hall, frère John monte dans le monastère pour aller dans la bibliothèque, retrouver son chien Mattias. Abbot, le chef de la communauté, lui permet exceptionnellement d'emprunter un livre.

John remonte vers la surface : le monastère est une gigantesque station spatiale nommée Arceon, bâtie principalement en bois et dénuée de toute technologie. John s'assoit près d'un grand lac pour lire à son chien lorsqu'il remarque une étoile anormale dans le ciel. Au fil des jours, les moines observent cet objet se rapprocher d'eux, jusqu'à ce qu'un vaisseau s'écrase dans le lac.

John prend une petite barque et explore l'épave. Il découvre des vêtements d'enfant tachés de sang ainsi que la tête d'une poupée - signes de Newt. Il trouve un message enregistré par Ripley, où elle explique que le Sulaco était infesté d'aliens, et que Hicks et Bishop sont morts. Elle parle encore de sauver Newt. John découvre ensuite Ripley dans sa capsule d'hypersommeil et décide de la ramener, malgré les protestations des autres moines.

 

Vincent Ward - concept art

Vincent Ward - concept art

Concept art du film de Vincent Ward

 

Après le premier d'une série de cauchemars où elle est confrontée à un alien, Ripley se réveille dans le monastère. Elle voit par la fenêtre un champ de blé et comprend que la communauté vit sous la surface, avec un plafond peint pour ressembler à un ciel où filtre la lumière du soleil. Elle aperçoit le Sulaco, descendu par les moines. Abbot arrive : il présente la communaurité, et explique qu'ils n'ont aucun moyen de contacter l'extérieur. Ripley tente de l'avertir qu'un alien a forcément tué Newt mais Abbot refuse de la croire. Il est par ailleurs convaincu que la Terre a été détruite des décennies plus tôt suite à un événement qui a poussé les moines à rejeter la technologie. Il enferme Ripley et interdit à John de communiquer avec elle.

Au cours de la nuit, John et un autre moine voient un alien sortir d'un mouton. Ils parviennent à le tuer en le brûlant. Suite à cet événement, Ripley est accusée d'avoir amenée le Mal sur Arceon. Personne n'écoute sa version des faits, et elle est désignée coupable. Emprisonnée dans les bas fonds du monastère, elle se résigne. Mais John ne pense pas comme Abbot et les siens, et va parler à Ripley.

Alors que l'alien tue plusieurs moines, Ripley découvre un autre prisonnier avec elle : Anthony, un androïde condamné à cause de sa nature par les moines. Elle lui raconte toute son histoire jusqu'à ce que John vienne demander de l'aide. Après avoir d'abord refusé d'affronter une fois de plus une créature increvable, elle accepte. John la libère, ainsi qu'Anthony.

A la recherche d'un quelconque moyen de se défendre, ils se dirigent vers la salle qui gère l'air et la gravité d'Arceon. John explique que leur communauté est née sur Terre comme un mouvement anti-technologie, qui a grandit lorsqu'virus informatique a détruit la majorité des données stockées sur la planète. Menacée par cette contestation de plus en plus forte, Weyland-Yutani a décidé de bannir les membres de l'organisation sur Arceon pour hérésie politique.

 

Vincent Ward - concept art

 

Sans défense, les moines sont exterminés par l'alien, notamment lors d'une chasse dans les champs qui ressemble à celle dans les hautes herbes du Monde perdu. Dans le chaos, un champ de maïs prend feu. Abbot s'échappe et retrouve Ripley, John et Anthony dans les niveaux inférieurs. Arrivés à l'entrée de la salle des machines, ils sont attaqués par l'alien, qui a la capacité de se fondre dans le décor comme un caméléon. Il est ralenti grâce à des pièces à ours posés pour empêcher les moines d'aller vers les machines. Anthony est gravement endommagé mais ils parviennent à s'enfermer dans la salle pour se protéger. Là, ils ne découvrent que du bois et des machines rudimentaires, et comprennent la vérité : Arceon n'a pas été créée pour durer, et les moines étaient condamnés à y mourir tôt ou tard par manque d'air. Ils réalisent également que le feu provoqué par l'alien a consommé une grande partie des réserves d'oxygène.

Alors que la panique s'installe et que les survivants cherchent un moyen de s'échapper, un nouveau type d'alien sort du crâne d'Abbot. Ripley et John décident de rejoindre le Sulaco pour utiliser sa capsule afin de s'échapper. Trop endommagé pour continuer, Anthony reste dans la salle des machines, où il sera tué par l'alien.

Ripley et John retrouvent le xénomorphe dans la bibliothèque. Lors de l'affrontement, le sang de la créature déclenche un feu qui détruit l'endroit. Ils tombent tous les trois à travers le sol dans la verrerie, l'alien disparaissant dans une cuve de verre en fusion. Il en ressort et tente d'attaquer Ripley, qui lâche sur lui des trombes d'eau. Le xénomorphose explose.

Alors qu'elle arrive à la capsule avec John, Ripley réalise qu'elle a un alien en elle. Elle demande au moine de la laisser mourir ici, mais il refuse. John lui explique que c'est son unique chance de corriger une erreur qui le hante : l'homme qui l'a formé est décédé avant qu'il n'ait acquis les connaissances pour le sauver. Grâce à un vieux livre, John concocte une potion et se lance dans ce qui ressemble à un exorcisme. Il parvient à faire sortir l'alien du corps de Ripley, qui vomit littéralement le Mal. L'alien passe dans la gorge de John. Il marche vers les flammes qui consument toute la planète. Ripley s'échappe avec la capsule du Sulaco, avec le chien de John à ses côtés, en espérant que la Terre existe encore.

Version complète du scénario original ici.

 

LES COULISSES

Après Aliens de James Cameron, le studio cherche naturellement à lancer une suite. Mais personne, à commencer par Sigourney Weaver, n'est particulièrement enchanté. Avant même d'avoir un scénario terminé, la Fox lance même un teaser un brin prématuré : "En 1979, nous avons découvert que dans l'espace, personne ne vous entend crier. En 1992, nous découvrirons que sur Terre, tout le monde vous entend crier".

  

 

Avec une date de sortie prévue, plusieurs idées sont lancées : un film centré sur Bishop et Hicks par l'auteur de SF William Gibson (probablement le seul à vraiment tenter d'expliquer la présence d'aliens dans le Sulaco, avec le concept du code-barre sur la nuque qui sera gardé), Ripley et Newt dans une mégalopole sur Terre, ou encore une station spatiale qui ressemble à l'Amérique du début du XXème siècle (considéré comme l'une des pires propositions, écrite dans la hâte et la panique). Au fil des années et versions, le projet se complique de plus en plus, poussant notamment Renny Harlin à abandonner le film - il avait de son côté le désir de filmer la planète d'origines des aliens, avec Ripley, des scientifiques et des soldats pour comprendre les xénomorphes.

Après la version de David Twohy, qui se déroule dans une prison spatiale sans Ripley, le studio décide que la saga ne peut continuer sans l'héroïne et convainc Weaver de signer. Impressionné par Le Navigateur, projeté à Cannes, Walter Hill contacte le réalisateur néo-zélandais Vincent Ward. Celui-ci raconte en 1993 à The Independent : "J'étais fauché, je vivais dans un sous-sol en Australie, et on m'a appelé. J'ai refusé. Ils m'ont rappelé, et m'ont dit qu'ils allaient m'envoyer le scénario quand même. Je l'ai lu, j'ai encore dit non. Ils m'ont rappelé une troisième fois, et m'ont dit 'Tu peux changer le scénario si tu veux'". Dans l'avion pour Los Angeles, il imagine sa version de l'histoire en y injectant sa passion pour l'époque médiévale. L'ambition surprend, mais séduit les producteurs.

Sauf qu'après plusieurs mois, alors que la machine est lancée et les décors en cours de construction, Vincent Ward décide d'abandonner. D'abord enchantée, la Fox commence à lutter pour modifier le film, et le cinéaste comprend qu'il n'aura pas ce contrôle créatif promis. Il expliquait en interview : "Quand on travaille dans le système des studios, ils ont ces mots très puissants : l'un est "oui", l'autre est "non". Et quand on veut que quelque chose ne perde pas de sa substance, il faut savoir utiliser le second. Il faut aussi que tout le monde soit sur la même longueur d'onde, parce que c'est très corporate. L'un de mes producteurs l'était, mais pas l'autre."

 

Vincent Ward - concept art

 

De la dizaine de versions, Alien III de Vincent Ward et John Fasano reste la plus importante car largement recyclée par Walter Hill et David Giler pour construire le film de David Fincher - avec également des éléments du scénario de David Twohy. C'est la première version avec Ripley au premier plan, et la première à placer cette idée de fécondation par l'alien. Et les points communs sont nombreux : la planète isolée, dénuée de technologie, constituée d'hommes chastes, réunis autour d'une foi commune. L'alien est tué d'une manière similaire, la mort de Newt et Hicks y sont présents et plusieurs personnages semblent directement tirés des moines.

Vincent Ward sera mentionné au générique : "J'ai fini par être crédité pour l'histoire, mais ça ne ressemble en rien à ce que j'avais en tête. Ces films sont si chers que les comptables finissent pas prendre les décisions. Mon idée était de faire du Bosch dans l'espace pour 40 millions. Je voulais utiliser chaque centime pour terroriser les gens. Apparemment le studio avait autre chose en tête. Quand je leur ai pitché mon film, j'ai dit "Oui, je vais foutre la trouille aux gens, et oui, je peux les terrifier et il y aura des aliens et oui, je peux faire tout ça, mais je veux vraiment créer un monde spécial et différent'. Au final ils ont créé ce monde de prisonniers aux crânes rasés qui ne pouvaient pas aligner trois mots. J'ai trouvé que c'était vraiment ennuyeux, et tellement mal écrit..."

L'origine du suicide de Ripley à la fin du film reste un mystère. D'un côté, la première version de Vincent Ward se serait terminée par l'héroïne marchant dans les flammes sous les yeux du moine. De l'autre, Sigourney Weaver expliquait en interview en 1992 qu'elle a eu le désir d'en finir avec Ripley en lisant la scène où John se suicide. Dans tous les cas, Fincher expliquait à l'époque dans une précieuse interview avoir lutté pour défendre cette fin, certainement épaulé par l'actrice.

Ailleurs, il sera intéressant de noter quelques points communs entre la version de Ward et Alien, la résurrection, l'épisode mal-aimé de la saga : la sensualité de l'alien mise en avant notamment dans les cauchemars très évocateurs, et la présence des champs qui rappelle une scène coupée du film de Jeunet où Ripley affrontait des aliens dans une moissonneuse-batteuse.

 

Fincher

David Fincher et "son Alien"

 

LE RESULTAT

Lorsque Fincher, 28 ans, est engagé pour mener cette superproduction chaotique, il décide d'abandonner la vision de Ward, pour le plus grand plaisir de la Fox. En cours de construction, les décors du monastère sont abandonnés, parfois recyclés pour obéir au calendrier imposé par la date de sortie. Le scénario sera en partie réécrit pendant le tournage, parfois pour prendre place dans des décors déjà existants qu'il fallait exploiter. Le budget atteint finalement les 50 millions, avec notamment des reshoots compliqués (la fin a été retournée à peine une semaine avant la sortie, Sigourney Weaver a refusé de se raser à nouveau le crâne pour les raccords).

Alien 3 rapporte près de 160 millions au box-office, dont 55 aux Etats-Unis. Un score loin d'être honteux, mais qui reste (inflation ou pas) inférieur aux précédents épisodes. Sans parler de son statut de film malade dans le coeur des fans, confirmé par la décision quasiment officielle de Neill Blomkamp d'évacuer ce film pour le futur Alien 5.

 

Photo Sigourney Weaver et David Fincher

David Fincher et Sigourney Weaver

Le troisième opus occupe donc une place à part dans la saga. David Fincher est le seul réalisateur absent de l'édition quatrilogie de 2003, qui révèle néanmoins un joyau : une version longue et rafistolée du film (Assembly Cut, avec environ 30 précieuses minutes supplémentaires), qui n'est pas une director's cut mais permet de mieux comprendre l'ambition brisée d'un cinéaste qui a aujourd'hui renié son film.

 

Alien 3 Ripley

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

commentaires

Fredouardo
21/04/2018 à 12:03

Très intéressant votre article. Je regarderai la version uncut du 3ème film sous un autre jour. Jusqu'à présent, je vais être honnête, je la trouvais longue et assez barbante.

Fisher
31/12/2016 à 16:27

@Vlad

C'est bien ton avis, parce que pour ma part je considère bel et bien Aliens comme un grand film.

Peu importe ce qu'on pense des éléments qui auraient vieilli : ça ne viendrait pas à l'esprit de dire qu'un Hitchcock ou un De Palma n'est pas si bien que ça parce que 20 ou 30 ans après, on voit qu'il date. C'est assez logique.
Ce que je vois, c'est que c'est à mes yeux un modèle de construction, de narration, d'équilibre. La manière dont il saisit les personnages et les caractérise dans et par l'action, dont il établit ce superbe parallèle entre Ripley et la Reine via la maternité. Ce décor de complexe abandonné, la découverte du nid, cette montagne russe follement excitante à la fin, avec une escalade de l'horreur et de l'angoisse. Ripley prend une dimension profondément humaine et féroce dans cette histoire.

Donc je ne dis pas que tu n'as pas le droit d'avoir ton avis, bien évidemment, mais en revanche, dire "il est très clair qu'il a le plus mal vieilli"... Ce n'est pas un fait. J'aime le 3, mais les effets spéciaux numériques y sont régulièrement affreux.

Quant à Cameron, je t'invite à aller sur n'importe quelle news sur ce site au sujet d'Avatar : tu verras qu'il y a une horde gens qui détestent ce film et le critiquent à la moindre occasion. Preuve que non, Cameron n'est pas intouchable du tout.

Vlad
31/12/2016 à 16:03

Salut,
Le problème est surtout que "à cause" de la notoriété du réalisateur personne ne met en cause le film de Cameron !
J'ai revu toute la saga et il est très clair que le film qui à le plus mal vieilli c'est le Aliens de Cameron ! Il à un coté Kitch que n'ont pas les autres épisodes et on se retrouve dans un film militaire proche d'un terminator sans l'élaboration de celui-ci. Le film est très lent à démarrer !!! et il est très connoté année 80 dans son traitement, dans son image...
Je ne dis pas que le film est mauvais, il y a des bonnes scènes mais il est globalement en deçà des autres !
Caméron a fait des chefs d’œuvre mais celui-ci n'en fait pas parti

Benichou
13/07/2016 à 22:01

Le comble est que le 4 avait obtenu un 5/5 par Ciné Live à l'époque.
La version longue est très éclairante, l'hôte de l'alien n'y est d'ailleurs pas le chien...
Et quand je l'ai revu, je me suis dit que le docteur disparaissait trop tôt, c'est d'une cruauté. Mais en même temps comme le dit un commentaire, ça apporte une épaisseur à RIpley. Après la femme malmenée du premier et la maman du deux (une scène de la version longue du deux aborde la question de la maternité), on a la ripley amoureuse.

the défenders
11/07/2016 à 11:14

j aurai aimé voir la version de VINCENT WARD vraiment superbe... il n est pas trot tard pour le faire!!!

Ben
11/07/2016 à 09:39

Le traitement de l'alien en mode quadripède perdant ainsi toute ambiguïté sexuelle et pseudo humaine a, à mon avis, déprécié fortement l'impact du monstre. Que d'ailleurs Cameron avait aussi complètement effacé mais pour apporter un côté insectoide et un combat de reines inoubliable.
Après il y a ambiance incroyable dans ce film, la photo ne vieillit pas, le final est beau et cohérent, le docteur apporte une épaisseur au personnage de Ripley amoureuse, le bishop final est troublant.

Roro
11/07/2016 à 09:10

Le premier que j'ai vu étant gosse et qui m'a vraiment foutu la trouille... Faut que je vois la VL maintenant!

Colonel Stuart
10/07/2016 à 23:48

Pour moi ALIEN3 est de loin mon favori et à mes yeux le meilleur de cette formidable saga!

Geoffrey Crété - Rédaction
10/07/2016 à 20:44

@olivier

Si vous cliquez sur le lien "Alien 4 le mal-aimé", vous verrez ce qu'on entend par là. Cette appellation renvoie à nos petits rendez-vous du week-end, et se base sur l'accueil critique et public d'un film à sa sortie.
Par ailleurs, il suffit d'aller voir les réactions à cet article consacré à Alien 3 sur Facebook, lire les commentaires du "Alien 4 mal-aimé" ou écouter globalement les fans pour voir que oui, le film de Jeunet est considéré comme un ratage par certains (et nettement plus que pour les deux premiers, ce qui n'est pas anodin). Là encore, on explique notre avis nuancé dans l'article en lien.

Le terme de "catastrophe industrielle" concerne la production houleuse et extraordinaire du film de Fincher, au sein de l'industrie des superproductions. Le fait que le réalisateur ait quasiment renié son premier film, les nombreux détails connus et l'Assembled cut confirment que le film est un triste exemple de chaos hollywoodien. C'est un fait pour le coup. On reviendra très prochainement sur le film lui-même pour info.

olivier
10/07/2016 à 20:33

"alien 3 une catastrophe industrielle", "alien 4 le mal-aimé"... arretez de dire n'importe quoi, les 4 films sont super cohérents. Chacun apporte quelque chose. Le 3 est top et la fin couillue! Le 4 est vraiment atypique et ose des choses, tout est réussi. Merci jeunet!

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