Cannes 2019 : après la Palme d'or de Parasite, un festival en pleine renaissance ?

Simon Riaux | 27 mai 2019 - MAJ : 27/05/2019 16:18
Simon Riaux | 27 mai 2019 - MAJ : 27/05/2019 16:18

Il y a quelques mois, les moins enthousiastes s’inquiétaient ouvertement de l’avenir du Festival de Cannes. L’édition 2019 leur aura donné de sérieuses raisons d’espérer.

Il y a tout juste un an, la Croisette se rassurait en honorant le grand Kore-Eda à l’occasion d’Une affaire de famille, film réussi mais mineur, sommet d’une compétition globalement terne et parfois indigente. Quelques mois plus tard, la Mostra de Venise alignait une sélection en béton armé, qui donnait le sentiment d’avoir littéralement dépouillé Cannes de ses super auteurs.

Après le sacre de La Forme de l'eau de Guillermo del Toro, on retrouvait à Venise Damien ChazelleLászló Nemes (auteur littéralement biberonné par Cannes), Alfonso Cuarón, Jacques Audiard, Olivier Assayas, les Coen, Luca Guadagnino, Yorgos LanthimosMike Leigh ou encore Paul Greengrass.

 

photoParasite

 

Jusqu’en France, la suprématie de la manifestation paraît contestée, ou sur le point de l’être. Les César font à ce titre office de thermomètre, et on note le peu de productions découvertes à Cannes parmi les nommés, quand le Festival d’Angoulème fait une fois de plus figure de défricheur au nez creux.

Autant dire que l’édition 2019 du Festival de Cannes avait intérêt à bander ses muscles afin d’enrayer son déclin annoncé et de faire taire les oiseaux de mauvais augure.

 

PhotoAtlantique, Grand prix de Cannes 2019

 

MASTERS RACE

Ronronnante, souvent dépassée en audace ou en originalité par son pendant Un Certain regard, quand La Quinzaine des Réalisateurs et la Semaine de la Critique n’alignent pas un line up beaucoup plus électrique, la compétition officielle fait depuis de nombreuses années office de cure thermale pour auteurs fatigués.

2019 aura pas mal changé la donne, grâce à une sélection parmi les plus éclatantes, stimulantes et puissantes jamais alignées par le Festival. Les Misérables, AtlantiqueLe Traitre, Le Lac aux oies sauvages, Bacurau, Matthias & Maxime, It Must Be Heaven, Sybil… la compèt a aligné les excellents métrages, et s’est même permis de balancer du gros chef d’œuvre.

 

photoUne Vie Cachée

 

Une vie cachée, Portrait de la jeune fille en feu, Parasite, Douleur et gloireOnce Upon a Time in... Hollywood se sont imposées comme des œuvres majeures, qui devraient demeurer au firmament de leurs auteurs respectifs et être longuement discutées. Au cœur de cette sélection d’une richesse roborative, aux cinéastes venus d’un peu partout, on a bien trouvé quelques vilains petits canards, mais on n’est pas loin de penser qu’ils ont surtout souffert de l’éclat de leurs camarades, et qu’ils seront largement réévalués à la hausse lors de leur sortie.

Ainsi, Little JoeRoubaix, une lumière et Les Siffleurs devraient s’épanouir beaucoup mieux dans le cœur des spectateurs loin de la furie cannoise et se voir évalués à la hausse très prochainement. Ainsi, exception faite d’une poignée de proposition, on est bien en peine d’être déçus par cette compétition, qui aura alterné tenue et variété.

Pour le dire simplement, on ne voit pas quelle manifestation sera en mesure dans les prochains mois de rivaliser. Et si d’aventure Venise parvient à aligner une belle collection de prétendants aux Oscars, on doute franchement que son contingent européen et international puisse se mesurer à ce que Cannes vient de balancer. Evidemment proclamer l’année cinéphile pliée si tôt serait ridicule, mais force est de constater que la Croisette (les compétitions parallèles n’étant pas en reste) a frappé un grand coup.

 

Photo Brad PittOnce upon a time in... Hollywood

 

FIERE PALMADE

Pour retrouver une Palme d’or marquante, capable de jouer un rôle quelconque au sein de la cinéphilie mondiale, il faut remonter à 2011 avec The Tree of Life. Depuis, la Croisette s’est égarée entre indécision, palmarès tièdes, absurdes, ou marqué par un agenda social qui ne fait à peu près jamais bon ménage avec le 7e Art, comme en témoigne la seconde Palme de Ken Loach, attribuée à l’un de ses films les plus faibles : Moi, Daniel Blake.

Par conséquent, la récompense suprême décernée à Parasite fait figure de petit miracle. Non seulement le métrage est incontestablement un des tout meilleurs présentés au cours d’une édition exceptionnelle, qui aura mis en joie les festivaliers, la presse et le jury (une communion suffisamment rare pour être notée), mais il apparaît comme une occasion en or pour le festival.

Celle de rappeler que Cannes n’est pas uniquement la demeure fortifiée d’un cinéma élitiste, qui aurait bien du mal à exister hors des frontières de la Croisette, mais tout simplement la Mecque de tous les cinémas. Parasite semble l’ambassadeur idéal de cette idée, réunissant les codes du film de genre, une narration virtuose, et un plaisir de visionnage immédiat. Une Palme d’Or grand public et jubilatoire ? Il suffisait de demander.

 

Photo Leonardo DiCaprioOnce upon a DiCaprio in Hollywood

 

Le reste du palmarès est également intéressant. En dehors du prix de la mise en scène remporté par les frères Dardenne, qui peut légitimement faire un tantinet grincer des dents au vu de la concurrence, les autres prix sont tout sauf anodins. Les Misérables met en lumière un nouveau venu sélectionné en compétition pour son 1er long-métrage solo : Ladj Ly. Troisième film, et deuxième sélection de Kleber Mendonça Filho à Cannes, Bacurau est une dinguerie entre Carpenter et Mundruczo, tous deux se taillent une part de lion avec un Prix du Jury ex-aequo.

Certes, Céline Sciamma pouvait ambitionner plus, mais le prix du scénario qu’elle reçoit vient enfin honorer une œuvre admirablement écrite et ne peut être relégué au statut de prix de consolation qui est souvent le sien. On l'écrivait dans notre critiquePortrait de la jeune fille en feu est aussi un chef d'oeuvre d'écriture. Enfin, avec AtlantiqueMati Diop s’impose également comme une nouvelle venue à la réussite éclatante, dotée du Grand prix. On pourrait en dire autant d’Emily Beecham, dont le prix d’interprétation pour Little Joe a surpris tous les commentateurs.

On le voit, Cannes n’a pas mis en lumière ses seuls habitués, n’a pas poinçonné de carte de fidélité, préférant palmer un grand film remuant, et ouvrir son palmarès à des auteurs aussi ambitieux que novateurs. Même Almodovar, grand favori, est reparti les mains vides et a laissé la lumière à son acteur Antonio Banderas, prix d'interprétation masculine pour un des plus beaux rôles de sa carrière dans Douleur et gloire.

 

photo Pierfrancesco Favino

 

MORNE FESTIVAL ?

D’un strict point de vue éditorial, l’édition 2019 a donc eu des airs de renaissance. Pour autant, il est un autre chantier dont doit s’inquiéter la manifestation culturelle pour assoir son succès et continuer de se pérenniser. Le sujet peut paraître accessoire, voire franchement secondaire, mais il ne l’est pas. Cannes achève progressivement sa transformation en congrès professionnel ultra-verrouillé et cette mue a plusieurs conséquences négatives.

Tout d’abord, l’atmosphère s’éloigne de plus en plus des racines festives de l’évènement. On ne criera pas ici au scandale, la Croisette ayant bien d’autres choses à proposer que des torrents d’alcool en open bar, mais les restrictions municipales, les budgets publicitaires, la frilosité des partenaires, la paranoïa policière et les tarifs de plus en plus délirants de la Côte d’Azur sont bien plus qu’un frein aux excès des fêtards. Il y a toujours eu des évènements mondains et élitistes, spectaculaires ou stupéfiants, et cela ne changera pas.

Le constat est encore plus cruel pour les "simples" festivaliers. Pour le cinéphile, même prêt à cramer ses économies, il sera le plus souvent purement et simplement impossible de découvrir les productions sélectionnées, et il n'existe quasiment aucun lieu où vivre, échanger, expérimenter collectivement cet évènement. Et ne parlons même pas des Cannois, qui préfèrent fuir en masse plutôt que de souffrir les hordes de Parisiens suant leur stress à grosses gouttes rue d'Antibes.

 

photoFestivaliers préparant un petit festin

 

En revanche, les grand-messes, nombreuses soirées où les différents acteurs du secteur pouvaient se rencontrer, échanger, faire vivre l’évènement, et indirectement favoriser son retentissement, ont tendance à disparaître et à voir leur accès limité. Loin d’être anecdotique, cet élément fait écho aux tarifs prohibitifs évoqués plus haut. Dépêcher une équipe pour couvrir le festival devient un enjeu financier complexe et pousse de plus en de médias à n’assurer qu’une couverture minimale (nous les premiers).

Le nombre de journalistes accrédités croissant, il devient de plus en plus difficile d’accéder dans de bonnes conditions aux projections. On saura gré aux organisateurs d’avoir largement abandonné la grille horaire de l’année précédente, mais l’atomisation des projections (les conditions de visionnage de Once Upon a Time in... Hollywood resteront sans doute dans les annales) engendre d’autres difficultés, notamment l’impossibilité d’évaluer l’accessibilité d’une salle, un afflux de spectateurs mieux accrédités pouvant rapidement obstruer les projos dans des espaces modestes.

En l’état, on a beau se ravir des œuvres rassemblées à Cannes, les conditions de logement, de subsistance et in fine la « qualité de vie » en festival demeurent problématiques et poussent/pousseront de plus en plus de médiums à s’en tenir éloignés, ou à limiter drastiquement leur investissement. C’est peut-être là le plus grand chantier qui attend la Croisette.

 

Affiche Cannes 2019

commentaires

boubiedu06
28/05/2019 à 14:15

Excellent festival qui reste (et pour très longtemps) la référence du "congrès du film" au monde, rien à dire
Comme chaque année blabla traditionnel sur est-ce que cannes est encore le plus grand festival, est-ce que la france est encore le pays du cinéma
Evidemment oui
Il manquait juste ad astra, the beach bum, gemini man et uncut gems en compétiton pour l'apothéose mais tel quel c'était plutôt acceptable, pas au niveau des grandes années comme cannes 95 ou cannes 2009, 2011 mais dans la moyenne
Par contre un peu trop de blabla sur la politique/social/humanisme et moins sur le cinéma pure ça c'est dommage

Les autres festivals venise/toronto c'est des grosses industrie commerciale de promotion de m****

Simon Riaux - Rédaction
28/05/2019 à 10:49

@Hakimbey

Oui c'est compliqué (même pour la presse). Néanmoins, les choses s'élargissent un peu d'année en année, et le Festival est dans cette position compliquée entre l'évènement pro (qui assure sa survie comme sa raison d'être) et l'évènement culturel autour d'un art populaire (qui devrait assurer sa visibilité).

En ce moment c'est la deuxième jambe qui boîte.

Hakimbey
28/05/2019 à 10:44

Simon Riaux Je suis déjà allé à Cannes, je parle donc en connaissance de cause. Accéder aux séances de la compétition officielle est extrêmement compliqué. J'ai même était invité à une de ses fameuses fêtes où entre deux rots de champagne on déblatère sur le bon gout. Mon précédent post ne concernait que les problèmes d'accès aux séances, ce qui est paradoxale puisque la compétition offre un panel de films très éclectique et qui donc pourrait plaire au plus grand nombre. Sinon votre article était très sympa !

Simon Riaux - Rédaction
28/05/2019 à 10:30

@WalterB

Oups !

WalterB
28/05/2019 à 10:28

Au delà de l'effarement concernant le prix de la Mise en scène décerné aux frères Dardenne, qui malgré une mise en scène toujours efficace ne propose pas de renouvellement majeur dans la scénographie. Et au-delà du prix de la bonne grâce accordé à Bacurau qui a l'air d'être écrit à l'encre américaineproof sur de la toile de jute de sac de café, proposant ni plus ni moins qu'une parabole aux fils grossièrement visibles, le palmarès du festival fait plaisir à voir comparé aux itérations précédentes.

Faites attention, le lien pour "Les Misérables" est soit le fruit d'un troll immense soit une erreur de redirection. :)

Simon Riaux - Rédaction
28/05/2019 à 09:58

@Hakimbey

Le festival gagnerait à être ouvert au public, plus accessible et "détendu", et à moins fonctionner comme une convention (quand bien même c'est aussi une de ses fonctions). On est d'accord,c'est même l'objet d'un tiers de l'article.

Ensuite, comme le relèvent plus ou moins directement certains commentaires, se représenter Cannes comme les images du tapis rouge c'est... absurde. Que ceux qui vont faire la fête sur des yachts soient snobs ou demeurent entre eux... ouais c'est pas un scoop, c'est pas non plus une donnée très pertinente. Il y a un peu plus de 200 000 personnes qui rejoignent Cannes pour le Festival, l'écrasante majorité sont là pour voir des films en se démerdant (c'est toujours possible), le reste pour travailler et pas faire la teuf n'importe comment. Et avec l'énorme brassage international que représente l'évènement, l'entre soi est un truc que fantasment pas mal les observateurs extérieurs.

Gemini
28/05/2019 à 08:11

8 films sur 10 qui reporte la palme sont des films complètement barré qui ont justement profité de ça pour se faire connaître... il y a un bon nombre de navet vainqueurs de cannes. Lol.

MystereK
27/05/2019 à 22:28

Hakimbey killshot Gilets

Messieurs, comme vous, je ne suis jamais allé à Cannes, par contre, je connais des personnes qui y vont, de personnes comme vous et moi qui me presse d'y aller avec eux, car en dehors des projections officielles, il y a des projections ouvertes à tous, dans des salles périphériques pas forcément pleines. Ces amis ne sont ni riches, ni de gauches, ni bien pesants (mais bien pensant n'est pas une insulte alors que mal pensant oui), et ils ont pu voir pratiquement tous les films qu'ils ont voulu.

Gaspard
27/05/2019 à 20:26

Entre le Tree of Life et Parasite se glisse tout de même des’ films comme La Vie d’Adele, Winter Sleep et surtout Thé Square qui est pour moi une palme très très rafraîchissante, un très grand film truculent dressant un portrait ciselé de la société occidentale (film que je trouve vraiment incompris). Bref la Palme ça reste tout de même, qu’on aime ou pas, souvent synonyme de qualité intrinsèque indéniable (même Daniel Blake m’a séduit!). A dire vrai la dernière palme que j’ai trouvé chiante à mourir est signée Malick (je vais chercher mon bouclier anti peau de banane Simon!)

Hakimbey
27/05/2019 à 20:03

@Simon Riaux Ce festival gagnerait à être plus ouvert au public avec des séances pour le plus grand nombre. Pour le moment le terme de festival devrait être remplacé par '' salon du cinéma '' ou encore '' grand marché du cinéma ''. Cannes c'est la quintessence du snobisme et de l'entre-soi. Quand on aime profondément le cinéma on déteste cette mascarade putassière et réactionnaire qui nie le caractère populaire de cet art.

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