Cannes 2022 : on a vu Men, le cauchemar viscéral et terrifiant d'Alex Garland

Alexandre Janowiak | 22 mai 2022 - MAJ : 22/05/2022 22:27
Alexandre Janowiak | 22 mai 2022 - MAJ : 22/05/2022 22:27

Après une année 2021 exceptionnelle en juillet, Cannes retrouve le mois de mai pour son édition 2022 et sa sélection riche d'une centaine de films plus ou moins attendus. Après son ouverture zombiesque avec Coupez !, le festival bat donc son plein et dévoile un peu plus ses joyaux (ou non) chaque jour. L'heure pour nous de vous livrer notre avis à chaud sur Men, le film horrifique d'Alex Garland.

 

 

De quoi ça parle ? Alors qu'elle vient de vivre un drame personnel avec son mari, Harper (l'incroyable Jessie Buckley) décide de partir à la campagne pour se détendre et espérer se reconstruire. Mais une fois arrivée sur place et la rencontre du propriétaire de la maison (Rory Kinnear dans le(s) rôle(s) de sa vie), une étrange atmosphère se dégage des lieux et surtout, quelqu'un ou quelque chose semble la poursuivre.

C’était comment ? Men est probablement l'une des expériences de cinéma les plus dingues que vous connaîtrez en 2022. On savait qu'Alex Garland n'était pas un manche, bien au contraire, vu son étonnant premier film Ex Machina, la confirmation avec son troublant Annihilation et surtout son impressionnante série Devs,  exploration ambitieuse et poétique de l'existence humaine.

En seulement deux films et une série, le réalisateur et scénariste a donc prouvé qu'il était un des maîtres du thriller SF contemporain. Mais avec Men, le monsieur va dépasser encore un peu plus les limites de ses expérimentations cinématographiques en s'attaquant à l'horreur pure.

 

Men : Photo Jessie BuckleyLe point de bascule

 

S'ouvrant sur le regard hagard de son héroïne, Harper, Men pose tout de suite les bases de son récit : la jeune femme est perdue, bouleversée et va tenter de retrouver un sens à sa vie après le trauma vécu sous ses yeux (et les nôtres) dans son appartement londonien. Car c'est ce traumatisme que l'ouverture orangée de Men dévoile au ralenti, à l'image des souvenirs qu'Harper ne cessera de ressasser tout au long du film, instants quasi figés dont elle semble incapable de se remettre, éprise d'une culpabilisation la dévorant de l'intérieur.

Sans grande surprise avec Alex Garland, le long-métrage démarre donc comme un drame psychologique, lui permettant de continuer à explorer une de ses thématiques de prédilection : le deuil. Harper s'enfuit donc dans la campagne anglaise pour une longue semaine reposante. Et même si son hôte sympathique est très indélicat (lui faisant une remarque sur les règles), elle décide de profiter des lieux et des alentours. Men s'enfonce alors dans une longue déambulation ultra-sensorielle, au milieu d'un vaste bois et aux abords d'un tunnel angoissant d'où va naître la terreur.

 

Men : Photo Rory Kinnear"Y'a quelqu'un ?"

 

À partir de là, le long-métrage bascule. Le drame psychologique initial se mue peu à peu en thriller, home invasion pour embrasser pleinement le film d'horreur, dans un savoureux mélange de folk horror et body horror, lors d'un dernier acte organique sanglant et viscéral. Difficile d'en dire plus sur Men sans véritablement spoiler le récit et notamment tous ses rebondissements inattendus. Il est d'ailleurs d'autant plus difficile de poser des mots sur une telle proposition de cinéma après un seul et même visionnage. Car Men est assurément une véritable expérience, proposition unique dans le système actuel, d'une liberté déconcertante et d'une richesse folle.

En 1h40, Alex Garland prend des risques rares, les assumant jusqu'au bout (quitte à manquer parfois un peu de subtilité), décidé à offrir un voyage singulier d'une extrême densité. En quelques plans, il réussit à basculer d'un genre à l'autre, à créer une tension impressionnante sans jamais tomber dans la facilité des jumpscares basiques du genre horrifique. Au contraire, grâce à une mise en scène hyper soignée, l'horreur est profonde, sincère et agressive.

Entre un simple portable buguant vers une bouche de l'enfer, une photo révélant la présence d'un inconnu dérangé ou un jeu de voyeurisme avec le spectateur extrêmement stressant, le réalisateur fourmille d'idées visuelles (bordel ces hommes aux visages identiques) et explose les compteurs de l'angoisse (bien aidée par la musique déstabilisante du duo Ben Salisbury-Geoff Barrow) et ce, même si le récit n'est pas dénué d'un humour absurde et cynique amusant.

 

Men : Photo Rory KinnearTous les mêmes ?

 

Plus encore, cette mise en scène vient toujours appuyer une vraie réflexion sur les thématiques du film tout en ayant énormément de sous-textes d'interprétations. Alex Garland explore en effet toutes ses thématiques fétiches : il y a la nature et la foi (dans une juxtaposition qui ne sera pas sans rappeler Mother! de Darren Aronofsky à certains spectateurs, mais en bien), la solitude, le deuil (comme évoqué plus haut), mais surtout la place de la femme et la masculinité toxique.

Deux sujets qui étaient déjà présents dans ses deux précédents films (Ex Machina en particulier avec ses deux hommes cherchant à créer la femme idéale en intelligence artificielle, et Annihilation avec ses femmes scientifiques lâchées dans une zone mystérieuse où un groupe d'hommes a échoué) que le réalisateur met au centre de son récit et de ses réflexions sur la société, la religion...

 

Men : Photo Jessie BuckleyLa religion et notamment la Bible, partie non-négligeable du propos

 

Véritablement, Alex Garland s'approprie les codes de l'horreur pour étudier les rapports hommes-femmes jusqu'à complètement désarçonner : l'horreur surréaliste visible à l'écran est-elle finalement une horreur bel et bien réelle pour les femmes ? Un cauchemar éveillé qu'elles sont les seules à ressentir, vivre ou subir quotidiennement au sein d'une société patriarcale comme la nôtre ? Et les hommes, eux, seront-ils capables d'évoluer, de renaître sous une autre forme ? Ou les mentalités qu'ils ont forgées resteront-elles gravées à jamais dans leurs fors intérieurs malgré tout ?

Sans tirer de conclusion, Men pose un regard créatif et effrayant sur la situation et ouvre alors des pistes de réflexion sur le monde d'aujourd'hui (et ses origines), dans l'espoir d'animer le public, de le stimuler. Autant dire que le film va créer des débats enflammés, choquer nombre de ses spectateurs et risque de largement diviser l'opinion. En revanche, une chose est sûre, Men restera un film unique aux yeux de tous et Alex Garland, assurément l'un des grands cinéastes du moment.

Et ça sort quand ? Dès le 8 juin dans les salles françaises et vous n'êtes clairement pas prêts.

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commentaires
Le messager
07/06/2022 à 21:11

Regarder la série DEVS du mémé réa, c'est tout aussi génial que le reste.

Le Dave
01/06/2022 à 21:06

@la classe américaine

Et à part ça, il a la classe.
"overrated day one", non mais ce qui fait pas entendre...

La Classe Américaine
25/05/2022 à 09:52

Alex Garland, overrated from day 1.
Ex Machina, se laissait gentiment regarder.
Annihilation, du déjà vu et bourrés d'incohérences (surtout dans le dénouement final).
Alors Men, je méfie encore plus de toute la hype qui il y a autour.

Guihero
24/05/2022 à 10:30

N'ayant pas vraiment aimé Annihilation, surtout sa fin qui ne colle pas avec le reste du film, je me méfie des productions de ce réalisateur qui a du talent sans aucun doute mais dont l'approche me laisse perplexe.
Je lui redonnerai une chance dès que l'occasion se présentera.

Gugusse 0
23/05/2022 à 15:47

Y aura t'il une sortie physique de devs comme ça avait été le cas avec Annihilation ?

Marvelleux
23/05/2022 à 14:54

@silvinceptin
Pas autant que moi

sylvinception
23/05/2022 à 13:48

Autant j'adore Ex-Machina, autant je déteste Annihilation, mais Garland a du talent, c'est certain.

(@Marvelleux : le nanar de Gans, on s'en tamponne le coquillard.)

Marvelleux
23/05/2022 à 13:17

A noter la projection de la bande annonce du film le pacte des loups remasterisé en 4k et les effets spéciaux refaits pour les vingt ans du projet. Ressorti au cinéma dans trois semaines

La forêt
23/05/2022 à 12:03

Si c'est aussi bien que devs, alors ça vaut le coup.

GTB
23/05/2022 à 11:59

@fuck> Inutile d'utiliser des mots nouveaux pour faire croire à une mode. Ça fait plusieurs dizaines d'années que le cinéma traite ce genre de sujets sans que personne ne tienne le genre de propos que vous tenez ici. Dire "encore un film sur la condition de la femme" est aussi vide de sens que de se plaindre d'un film qui traite encore du racisme, de la lutte des classes, de la précarité, d'amour ou d'un héros qui sauve le monde. La seule idée nouvelle, la seule mode un peu débile, est celle de prétendre que le cinéma n'a pas à parler de certains sujets.

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