Seven, Zodiac, The Social Network... David Fincher a-t-il déjà fait un mauvais film ?

La Rédaction | 6 décembre 2020
La Rédaction | 6 décembre 2020

David Fincher a-t-il déjà fait un mauvais film ? À l'occasion de la sortie de Mank, Ecran Large étudie la question.

La sphère cinéphile n'aura que faire d'une énième introduction sur David Fincher, cinéaste majeur du cinéma contemporain et largement initiateur des plus récentes révolutions d'un certain Hollywood et d'un certain cinéma. Largement connu pour son pessimisme à travers ses oeuvres les plus sombres SevenFight Club ou Zodiacil est aussi reconnu pour son perfectionnisme et son obsession du détail dans ses métrages les plus récents The Social Network et Gone Girl.

En plus de vingt-cinq ans de carrière, sa filmographie est riche d'oeuvres denses, minutieuses, ludiques et exigeantes, dont la plupart lui ont valu les louanges de la critique, la révérence de ses pairs (même s'il n'a toujours pas d'Oscar) et aussi la fidélité de son public. En onze films, dont son dernier débarque sur Netflix, une question se pose toutefois : entre grands films et pépites, David Fincher a-t-il déjà fait un mauvais film ?

L'occasion parfaite d'analyser sa carrière au cinéma, film après film, exception faite de Mank sur lequel il est encore trop tôt pour revenir. Il ne sera par ailleurs jamais question de ses collaborations sérielles sur House of CardsMindhunter voire Love, Death & Robots dans ce dossier. C'est parti, et attention, possibles spoilers. 

 

Photo Gary OldmanMank, le onzième long-métrage de Fincher, son premier en noir et blanc

 

Alien 3

Ça parle de quoi ? De Ripley, la femme la plus chanceuse de la galaxie, qui a survécu à Alien et Aliens, le retour, mais se crashe sur une planète affreuse, pire qu'une île bretonne en janvier, avec des prisonniers mi-violeurs mi-fanatiques. Elle n'a plus aucun ami, et encore une saleté d'alien qui l'a suivie.

Ses atouts : La saga a certainement commencé à partir en vrille à partir d'Alien 3, fruit d'une production infernale et chaotique, qui a bien failli avoir la peau du xéno. À partir de cet opus, et après la quasi-unanimité sur les deux premiers, les avis divergent passionnément, notamment parce qu'il existe deux versions très différentes du film (et bien plus si on considère les autres visions du projet passé entre les mains de divers artistes, dont Vincent Ward).

Si Alien 3 version cinéma brillait déjà par son ambiance funeste, ce voile de désespoir absolu, et un paquet de scènes mémorables, la version longue est bien plus riche, et laisse entrapercevoir ce que le film devait être. Appelée Assembly Cut, cette version rafistolée par le studio en DVD, avec des bouts de scènes inédites ou alternatives, change profondément l'intrigue et plusieurs personnages. L'intro montre l'enfer gris qui règne sur Fiorina 161, l'alien naît non pas d'un chien, mais d'un bœuf, et aucun alien ne sort de Ripley lors de son sacrifice.

Mais surtout, il y a Golic. Dans l'Assembly Cut, le plan pour enfermer l'alien fonctionne, mais ce prisonnier fou incarné par Paul McGann décide de le libérer à tout prix, convaincu qu'il est une sorte d'entité divine. Golic prend ainsi une tout autre dimension, et le film entier est élevé. De quoi enfoncer le clou dans le cercueil noir de ce troisième opus anxiogène et nihiliste, porté par la magnifique musique d'Elliot Goldenthal.

 

Photo Sigourney WeaverRéunion de production du lundi matin

 

Ses faiblesses : Alien 3 porte toutes les blessures d'un projet pensé, détricoté et reconstruit par une tonne de personnes, que ce soit les scénaristes-producteurs Walter Hill et David Giler, l'actrice et productrice Sigourney Weaver, le réalisateur David Fincher, le studio Fox, ou tous ceux qui ont mis le nez dans l'affaire avant. Difficile de ne pas l'avoir en tête, vu les nombreux récits et témoignages de ce tournage plein de colère, de paranoïa, de réécritures à tout-va, et de reshoots coûteux.

À l'écran, il y a des raisons de s'en prendre au film. La mort de Newt et Hicks ressemble à un virage mal négocié pour ne pas assumer l'héritage de James Cameron, certaines scènes semblent sortir d'un autre film (l'agression de Ripley dans la décharge est mise en scène et en musique comme un mauvais clip), et la gestion de personnages secondaires ressemble souvent à une blague (il y a des dizaines de prisonniers-chair à canon, mais seuls quelques-uns existent dans le scénario).

Autre point sensible : l'allure des CGI. Lorsque l'alien apparaît en version numérique pour courir comme une gazelle, le résultat n'est pas des plus heureux. Par ailleurs, Alien 3 cherchant une raison d'être entre la dimension huis clos d'Alien et la démesure d'Aliens, les premiers signes d'essoufflement et répétition se font inévitablement sentir.

 

Photo Sigourney WeaverL'équipe, à chaque fin de journée

 

Comment il a été reçu ? Accueil très mitigé. Après le triomphe d'Alien et Aliens, Alien 3 en a refroidi plus d'un. Le film est beau, mais le film est bête, voilà en gros ce qui est souvent ressorti. Le talent de Fincher a en tout cas été remarqué par à peu près tout le monde.

La lassitude a été lisible au box-office, avec environ 160 millions encaissés, pour un budget d'au moins 60 millions. C'était alors le pire score de la saga, niveau rentabilité, loin d'Alien (plus de 100 millions au box-office, pour un budget d'environ 10) et Aliens (plus de 130 millions, pour un budget inférieur à 20). Le succès a été particulièrement maigre côté américain. Néanmoins, Alien, la résurrection fera pire, avec le même score au box-office, mais un budget supérieur.

Ce qu'on en garde ? La vraie violence viendra de David Fincher lui-même, qui encore aujourd'hui refuse de rouvrir le dossier. Il a toujours évité de remettre le nez dedans, même lorsque la Fox lui a proposé de remonter sa version. En interview, il oscille entre des allusions à l'expérience marquante de ce tournage, et des mots clairs et nets ("Personne ne déteste autant ce film que moi", en 2009). En parallèle, James Cameron et Michael Biehn ont eux aussi exprimé leur frustration de voir Newt et Hicks tués comme des sagouins.

Dans tous les cas, Alien 3 reste le fantasme éternel d'un film inachevé, qui aurait pu être absolument fou à l'origine (le projet avec la planète-monastère en bois de Vincent Ward, arrêté en cours de route), et qui n'a cessé d'être ratiboisé jusqu'au bout du bout.

 

Photo Charles Dance, Sigourney WeaverPour aider la médecine Fox à couler

 

Seven

Ça parle de quoi ? L'inspecteur Somerset est à deux doigts de prendre sa retraite. Alors qu'on lui accole un jeune partenaire, il doit faire face aux agissements d'un tueur en série particulièrement sadique.

Ses atouts : Par où commencer ? Seven devait être le film qui lance la carrière hollywoodienne de Fincher, et le cinéaste y a mis tout son talent pour composer une oeuvre qui a, à la fois, traumatisé et influencé une grosse partie du cinéma américain. Incroyablement subversif et d'une cruauté sans nom, Seven est ce qu'il est grâce au cinéaste bien sûr, mais également grâce à un anonyme employé de New Line, qui a envoyé par erreur une version préliminaire du scénario à son agent.

Un texte trop radical pour le studio (qui voulait inclure plus d'action dans le dernier acte), mais assez audacieux pour sortir Fincher de son traumatisme Alienesque. Il y a vu une occasion d'enfin évoquer une obsession qui va infiltrer sa carrière : le mal, sous toutes ses formes. Réflexion théologique, remarquablement mise en scène et éclairée (merci Darius Khondji) sur la noirceur qui sommeille dans les bas-fonds illuminés des sociétés humaines, Seven est le premier film parfait. Qu'il soit en fait un deuxième film n'y change rien.

 

photo, Brad Pitt, Morgan FreemanSombre, poisseux et complexe

 

Ses faiblesses : S'il y a bien un morceau de la filmographie du cinéaste auquel il est difficile de trouver des défauts, c'est bien Seven. Formellement ahurissant malgré un budget pas extraordinaire, il a largement contribué au mythe Fincher chez les cinéphiles, marqués à vie par les mises à mort de John Doe et ce final crépusculaire.

Peut-être peut-on donc paradoxalement lui reprocher son importance. Extrême dans sa mise en scène de la violence et très inventif dans les sévices évoqués, il a lancé bien malgré lui une esthétique crade permettant l'émergence de quelques bons films dans un premier temps (Saw), puis d'une ribambelle imbitable de torture porn bien moins inspirés (les suites de Saw). Heureusement, Fincher, lui, ne capitalise jamais sur ses propres succès. Il préfère lancer les tendances que les exploiter.

Comment il a été reçu ? L'hégémonie du metteur en scène est certes en partie due à sa démonstration de maitrise, mais ce n'est pas suffisant à Hollywood. Pour le faire décoller, il fallait bien un gros succès, et Seven fut un carton stratosphérique à la mesure de son talent. Produit pour 33 millions de dollars, il en a rapporté 327,3 millions, un score impressionnant pour un film classé R, avare en scènes d'action et particulièrement sombre. En France, il atteint presque les 5 millions d'entrées. À l'origine projeté dans 328 cinémas, il finit après cinq semaines d'exploitation sur 475 écrans.

La critique est globalement très positive (à l'exception des Cahiers du Cinéma, curieusement), en France et aux États-Unis. Quant à Fincher, s'il a dû batailler un peu pour conserver sa fin, il a enfin pu porter sa vision à l'écran, et ça se voit : cette fois, ça y est, la machine est en marche.

 

photo, Brad Pitt, Morgan FreemanOui, il aime les lampes-torches

 

Ce qu'on en garde ? Le reste de sa carrière. Succès sur tous les fronts prouvant en plus son statut d'auteur à part entière après la catstrophe Alien 3, Seven convainc le metteur en scène et les studios hollywoodiens de sa viabilité dans le système et surtout de sa rentabilité. Il peut enfin jouir de ce dont il a toujours rêvé : la liberté. Juste après, il revient donc au clip. Et lorsqu'on lui propose The Game et qu'il prépare Fight Club, il impose le scénariste Andrew Kevin Walker pour retoucher les scripts. Parce qu'il a enfin le pouvoir de le faire. Le cinéaste commence à bien s'entourer.

D'ailleurs, il n'est pas le seul à sortir grandi de l'expérience SevenDarius Khondji est désormais le directeur de la photographie le plus prisé de l'industrie, Howard Shore, déjà très respecté, a enchainé avec les bandes originales du Seigneur des anneauxArthur Max, le chef décorateur, dont c'était le premier long-métrage, a ensuite participé à Gladiator et toutes les grandes réussites formelles récentes de Ridley Scott. Sans parler des acteurs, bien sûr. Ce deuxième long-métrage était un cadeau fait aux cinéphiles de tous bords.

 

photo, Brad PittLa colère des uns, le plaisir des autres

 

The Game

Ça parle de quoi ? Pour ses 48 ans, Nicholas Van Orton reçoit un cadeau original de la part de son frère, Conrad, pour son anniversaire : une carte de visite d'une société d'organisateurs de spectacles, l'invitant à participer à un jeu...

Ses atouts : Sorti deux ans après le chef-d’œuvre qu’est Seven, The Game porte sur ses épaules un lourd fardeau, à savoir celui de servir d’entre-deux entre ce polar culte et Fight Club, le film le plus populaire de son auteur (mais pas forcément son meilleur…). Un statut qui classe automatiquement le troisième film de David Fincher dans la case mineure de sa filmographie, alors qu’il s’agit pourtant d’un de ses films les plus ludiques avec Panic Room, lui aussi considéré comme un Fincher mineur.

De la même manière que Panic Room est un pur exercice de style, The Game est un pur jeu de fausses pistes, comme son nom l’indique. Un jeu de manipulation, où le cinéaste, à travers le personnage de Michael Douglas, s’amuse avec nous dans un jeu de chat et la souris, où Fincher met des coups de patte à son spectateur. Nicholas Van Orton est un personnage purement Fincherien, magistralement incarné par Michael Douglas, cynique dans l’âme, au point que le cinéaste a fait appel au scénariste de Seven, Andrew Kevin Walker, pour retravailler l’écriture du personnage dans le script original. Donc, un film de Fincher à part entière.

 

Photo Michael DouglasNicholas Van Orton (Michael Douglas), un personnage bien plus complexe qu'il en a l'air... 

 

Ses faiblesses : Si The Game est l’un des films les plus ludiques et pervers de Fincher, cela n’en fait pas pour autant un film majeur dans sa filmographie. En effet, qui dit jeu de fausses pistes et manipulation veut dire forcément film à tiroirs, et donc à twists. Le film possède son lot de retournements de situations, au point que parfois, certains semblent tellement improbables que cela demande une sacrée suspension d’incrédulité de la part du spectateur.

Cela n’enlève rien au plaisir jouissif de voir Michael Douglas se faire balader aux quatre coins de la ville, à travers ce jeu pervers que fait subir Fincher à son personnage, loin de là. Mais il est vrai que notre croyance en la cohérence du tout est parfois un peu mise à rude épreuve, notamment avec un twist final un peu gros, quand même.

Comment il a été reçu ? Avec The Game, David Fincher continue sur sa lancée, entamée avec le succès critique et commercial de Seven. Le film rapporte plus de 109 millions de dollars au box-office mondial, dont 48 millions sur le territoire domestique, pour un budget de 50 millions de dollars. Le film reçoit un accueil plutôt positif de la part de la critique et du public, avant la dégringolade que sera Fight Club, qui ne rencontrera ni la critique ni le public à sa sortie, avant d’être réhabilité par le marché de la vidéo.

 

Photo Michael Douglas Sean Penn, également de la partie

 

Ce qu’on en garde ? Son seul malheur étant d’arriver entre Seven et Fight Club dans l’œuvre du maître, The Game est malheureusement trop peu cité dans la filmographie de David Fincher, souvent oublié au profit des œuvres phares de l’auteur qui lui font de l’ombre. Que ce soit Zodiac, The Social Network, ou même Panic Room, qui parvient à se démarquer dans la carrière du cinéaste, de par son statut de pilier dans l’ère-numérique.

The Game est donc bien trop sous-estimé dans l’œuvre de David Fincher, et c’est bien dommage, car il n’en demeure pas moins un thriller paranoïaque sacrément efficace, qui résonne de manière parfaitement cohérente avec les obsessions de son auteur.

 

Photo Michael DouglasOn se souvient tous de ce pantin flippant...      

 

Fight Club

Ça parle de quoi ? L'histoire d'un narrateur dont on ne connait rien sauf qu'il est seul, terriblement seul. Mais lors de sa rencontre avec Tyler Durden, un anarchiste charismatique, il va voir sa vie bouleversée.

Ses atouts : Indéniablement, Fight Club a surtout la qualité d'être un film unique, se défaisant des codes pour mieux les transcender, les bouleverser et finalement les critiquer. Avec son quatrième film, Fincher prouve d'ores et déjà sa maîtrise de la mise en scène et surtout sa capacité à se servir de la forme pour sublimer son fond, afin d'en faire une oeuvre extrêmement ludique et marquante.

Adapté du roman éponyme de Chuck PalahniukFight Club est évidemment une critique acerbe de la société de consommation et donc de la publicité. La mise en scène utilise donc les mêmes codes pour mieux les pointer du doigt. Particulièrement clipesque dans son montage, jouant des spectateurs avec des images subliminales (trouvailles sublimes) ou en s'adressant frontalement à lui, le long-métrage retourne totalement le cerveau par ses choix visuels, ses retournements narratifs et son ton corrosif.

Loin d'être une apologie de la violence, un film de mecs sexistes sur la virilité ou carrément un délire anarcho-fachiste, Fight Club est justement tout l'inverse. À travers la manière dont Fincher décrit ses personnages et leurs actions, il veut au contraire faire taire leurs convictions et donc se moquer (le ton ironique en est la plus belle preuve) à la fois de la société pourrie par son système, mais également de ceux qui ne veulent que la dézinguer pour ne rien créer de nouveau. Bref, la schizophrénie de notre monde finalement, brillamment incarnée par le duo Brad Pitt-Edward Norton, entre autres.

 

Photo Edward NortonLe monde devant Disney+, Netflix et HBO

 

Ses faiblesses : Difficile de trouver des faiblesses réelles à Fight Club tant le film s'émancipe de tout ce qui a été fait auparavant tout en en étant influencé. On pourra lui reprocher le manque de subtilité de son propos (et en même temps, c'est un peu fait exprès). Par ailleurs, en conséquence, on peut trouver que Fight Club est un film de petit malin (un peu péteux ?) qui pense avoir forcément raison et se révèle avant tout, le film d'un grand ado, prenant conscience, d'une manière parfois chaotique, du monde qui l'entoure (c'est tout l'enjeu du personnage de Edward Norton au fond). De là à voir Fincher, faire un doigt d'honneur à une industrie qui lui a déjà planté quelques couteaux dans le dos, il n'y a qu'un pas.

Bon, et si on veut titiller un tout petit peu, on peut trouver que le twist final est un peu attendu. Et pourtant, n'est-ce pas une preuve, si l'on se contente de souligner ce point, que l'on ne s'est pas bien concentré sur les véritables intentions du cinéaste.

Comment il a été reçu ? De manière très divisée, comme à peu près tous les films qui cherchent à bousculer les esprits et largement provocateur. À la fois loué et hué par la critique lors de son exploitation (et surtout de sa présentation à la Mostra de Venise en 1999), le film a été un échec au box-office mondial avec 100,8 millions de dollars pour 63 millions de budget, soit le plus petit score de Fincher devant Zodiac (seulement 84,7 millions de dollars). En France, Fight Club reste le plus petit succès du cinéaste avec tout juste un million d'entrées.

Le film reçoit également une nomination à l'Oscar du meilleur montage sonore.

 

Photo Edward Norton, Brad PittUn duo iconique

 

Ce qu'on en garde ? Sans doute le film le plus célèbre de David Fincher tout simplement. Celui qui, au fil des années, s'est forgé le plus gros statut de film culte, puisqu'après son échec en salles, la popularité du long-métrage a tout simplement explosé grâce à la vente de DVD et le bouche-à-oreille. Entre les phrases légendaires "La première règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club" ou la personnalité de Tyler Durden, le film est aussi l'étendard de toute une génération.

En plus d'être l'influence certaine de nombreuses oeuvres contemporaines (coucou Mr. Robot) et d'avoir une place incontestable dans la culture populaire, Fight Club a largement révolutionné le cinéma en étant l'un des premiers à mêler le cinéma artisanal (le côté crasseux, les bastons...) à celui du digital (le générique d'ouverture, le plan final) dans une seule et même intrigue (Mathieu Kassovitz en parlait ici). Une chose est sûre, il est très largement considéré comme un des meilleurs films des années 90 et surtout comme un des meilleurs films de l'histoire du cinéma tout court.

 

photo, Brad PittFight Club, retourneur de cerveau

 

Panic Room

Ça parle de quoi ? Une mère divorcée (Jodie Foster) et sa fille (Kristen Stewart) emménagent dans une grande maison munie d’une chambre de panique. Pas de bol, elles doivent s’en servir dès le premier soir, quand trois cambrioleurs, dont Forest Whitaker et Jared Leto, s’introduisent chez eux.

Ses atouts : Panic Room marque une vraie révolution, non seulement dans l’industrie cinématographique, mais aussi dans la filmographie de David Fincher, à l’aube de l’ère-numérique, au début des années 2000. Il s’agit en effet du premier film à avoir recours à la prévisualisation, une technologie permettant de générer une simulation informatique d’un décor en trois dimensions, avant le tournage. Une technique qui a permis au cinéaste de réaliser ses plans numériques, où la caméra traverse la maison comme un personnage à part entière, en passant à travers le plancher, dans l’anse d’une cafetière et à l’intérieur d’une serrure de porte.

Le principal atout de Panic Room est d’être un pur thriller hitchcockien moderne, un huis-clos sacrément redoutable dans sa tension et sa mise en scène, où Fincher utilise son décor comme un terrain d’expérimentation sans limites. Un exercice de style habile et maitrisé, qui modernise le home invasion, tout en marquant la rencontre entre Fincher et le numérique, qui fera des étincelles par la suite avec cet outil, notamment dans Zodiac et The Social Network.

 

photo, Jodie FosterJodie Foster et Kristen Stewart 

 

Ses faiblesses : C’est un pur film de commande, sur un scénario déjà écrit par le scénariste David Koepp (Jurassic Park, Mission : Impossible), où tout ce qui intéresse Fincher, c’est de faire joujou avec sa caméra et ses plans numériques. La principale faiblesse de ce thriller, qui reste tout de même d’une grande maitrise et terriblement efficace, c’est sa nature de pur et simple exercice de style.

David Koepp étant aussi connu pour écrire des scripts parfois bourrés d'incohérences plus grosses les unes que les autres (Le Monde perdu : Jurassic Park, notamment...), certaines invraisemblances font parfois un peu tiquer de l'oeil, même si la tension et l'adrénaline sont tout de même au rendez-vous. Et enfin, on se rend compte aussi, en revoyant le film aujourd'hui, que Jared Leto cabotinait déjà en roue libre, bien avant le Joker de Suicide Squad

 

Photo Jodie Foster, Kristen StewartDes héroïnes féminines badass, ce n'est pas si commun

 

Comment il a été reçu ? Après l’échec au box-office que fut son Fight Club, Panic Room permet à David Fincher de renouer avec le succès commercial. Le film rapporte 197 millions de dollars au box-office mondial, dont 96 millions sur le territoire domestique, pour un budget de 48 millions. Le film reçoit un accueil plutôt positif de la part de la critique, même si en France, les Cahiers du Cinéma pointent déjà le film, à l’époque, comme « un produit de démonstration pour le savoir-faire clinquant de son metteur en scène ».

Ce qu’on en garde ? Un exercice de style un peu mineur dans la dense filmographie de Fincher, certes, mais quand même un redoutable huis-clos, avec une maitrise de la tension plus qu’admirable. Et qui reste le premier film à avoir généré un décor entièrement numérique, ce qui en fait un pilier fondateur, non seulement pour l’industrie, mais aussi pour le cinéaste et la suite de sa carrière. Donc rien que pour ça, il ne faut pas oublier Panic Room dans la filmographie de David Fincher, loin de là.

 

photo, Kristen StewartCette porte qui aura fait serrer les fesses à pas mal de monde... 

 

Zodiac

Ça parle de quoi ? Du tueur du Zodiaque, qui a terrorisé l'Amérique dans les années 60 avec une série de meurtres. Et de trois hommes (un dessinateur, un journaliste et un inspecteur) qui vont se passionner et se perdre dans cette enquête... jamais résolue.

Ses atouts : Fincher n'avait pas pu concrétiser sa version du Dahlia noir (finalement adapté par Brian De Palma), mais il a eu sa dose de serial killer. Après Panic Room et une pause, Zodiac apparaît comme le début d'un nouveau chapitre dans sa carrière, où le cinéaste est plus installé, plus puissant et plus en maîtrise de son art. Amoureux des histoires alambiquées sur des personnages hantés par des démons, avide d'expérimentations visuelles et techniques, le réalisateur trouve ici un étonnant point d'équilibre.

D'un côté, Zodiac est un récit-fleuve très ambitieux, étalé sur 2h30 et près de deux décennies, pour plonger le spectateur dans un labyrinthe vertigineux. De l'autre, c'est une leçon de mise en scène parfois sensationnelle (le travail sur la lumière de Harris Savides, ces plans fous qui suivent une voiture depuis le ciel), mais souvent extrêmement sobre. La scène où Graysmith pense s'être jeté dans la gueule du loup du Zodiaque est un sommet de tension, qui repose sur une utilisation fantastique de la grammaire la plus simple du cinéma.

Entre ça et la direction d'acteur, avec notamment Jake Gyllenhaal et Robert Downey Jr. excellents, il y a là une énième preuve que Fincher n'est pas qu'un formaliste et petit malin de la technique.

 

Photo Jake Gyllenhaal, Robert Downey Jr.L'un des meilleurs rôles de Jake Gyllenhaal

 

Ses faiblesses : Zodiac n'est pas le plus explosif et spectaculaire des films de Fincher, et le cinéaste prend un malin plaisir à livrer un film ultime d'enquête, où celle-ci est n'est finalement qu'un catalyseur. C'est donc un programme d'un autre genre, loin des Les Experts : Miami, Bone Collector ou même Le Silence des agneaux. Zodiac est le récit d'une impasse totale, d'une énigme sans fin, et d'un spectre qui hantera à jamais l'Amérique et tous ceux qui s'en sont approchés.

Entre ça et la volonté d'étaler l'intrigue sur près de 2h30, Fincher a pris le risque de prendre à rebrousse-poil le spectateur. D'où la principale critique contre Zodiac : c'est long, c'est lent, c'est chiant. Et si c'était ça aussi, le sujet du film ?

Comment il a été reçu ? Avec amour. Présenté en compétition au Festival de Cannes 2007, mais reparti bredouille, Zodiac a reçu des louanges côté critique, et a fini sans mal parmi les meilleurs films de l'année pour bien des médias.

Côté public, c'était plus tiède, et ça a été un échec commercial. Avec un budget d'environ 65 millions (hors marketing), Zodiac s'est contenté de 85 millions au box-office. Le four a été particulièrement clair côté américain, et Fincher en parlera dans la foulée avec Sight & Sound, sans amertume : "Même si le box-office est ce qu'il est, je pense toujours qu'il y a un public pour ce film. Tout le monde a sa vision du marketing, mais ma philosophie c'est que si vous vendez un film pour les gamins de 16 ans et que vous ne leur donnez pas Saw ou Seven, ils seront les plus féroces en sortant de la salle, en disant que le film est nul. Et vous dîtes aussi au revoir au public qui aurait aimé, parce qu'ils vont voir la pub et se dire, 'Je veux pas voir un de ces slashers'".

 

Photo Jake GyllenhaalLe sous-sol de la peur

 

Le cinéaste pointe ici du doigt la difficulté à vendre un film qui n'a rien de grand public, à un maximum de spectateurs, pour tenter de manger à tous les râteliers. Difficile d'en vouloir à Paramount et Warner Bros., qui se sont partagé les droits de distribution entre les États-Unis et l'international ; mais impossible de ne pas se dire que c'était une stratégie vouée à l'échec.

Ce qu'on en garde ? Le rapport entre Fincher et Jake Gyllenhaal est la facette la plus amusante de Zodiac. L'acteur a souvent expliqué que l'expérience n'avait pas toujours été douce et agréable, et récemment c'est le réalisateur lui-même qui en a reparlé, expliquant sans détour avoir été exigeant à l'extrême pour le recadrer.

Au-delà des coulisses, Zodiac reste l'un des films les plus riches de David Fincher, qui gagne certainement en renommée au fil des années, à mesure qu'il est (re)découvert par le public et remis en avant par la critique. Et c'est là qu'on va placer le fait que le réalisateur Bong Joon-ho (Memories of Murder, Parasite), l'a classé parmi ses 10 films préférés, aux côtés de Raging Bull, Psychose ou encore Fanny et Alexandre.

 

PhotoMise à mort dans 3, 2, 1

 

L'étrange histoire de Benjamin Button

Ça parle de quoi ? L'histoire de Benjamin Button, un homme né vieux et qui va rajeunir au fil de sa vie jusqu'à mourir bébé. Une évolution inversée durant laquelle il va vivre une histoire d'amour impossible.

Ses atouts : Le long-métrage de David Fincher est une immense fresque d'une mélancolie ravageuse et d'une douceur particulièrement inattendue chez le cinéaste. Largement pessimiste (sa filmographie en dit long), David Fincher fait place ici à une tendresse sincère et fine, sans jamais sombrer dans le mélo ou la romance niaise dont font souvent preuve les films du genre, préférant amener les émotions à travers l'humain plutôt qu'avec de simples artifices de mise en scène.

En suivant les traces d'un personnage dont le fil de l'évolution est inversé, David Fincher parle d'intimité, d'amour, de la mort et essentiellement du temps et de notre relation avec. Se refusant une plongée banale du côté du tragique, le cinéaste préfère finalement sonder nos âmes (et celles de ses personnages) à travers la notion si peu palpable de nos destinées. Et si certains lui ont reproché son fatalisme à travers la séquence de l'accident du personnage de Cate Blanchett, il faut plutôt y voir un enchevêtrement des possibilités qui entourent nos existences.

 

photoLe temps, omniprésent

 

Loin d'être fataliste, Benjamin Button ouvre surtout la voie à une réflexion fabuleuse et bouleversante sur notre manière de vivre et surtout le rôle que l'on a à jouer sur notre propre destin. Certes, nous sommes impuissants à bien des niveaux face au temps, mais rien ne nous empêche de vivre pleinement, de recommencer, de rêver. Au-delà, Benjamin Button est une merveille esthétique, usant à la perfection des avancées technologiques pour mieux sublimer son identité visuelle. Et Brad Pitt y est vraiment excellent.

Enfin, aussi fou que cela puisse paraître, il est intrinsèquement lié à Zodiac (sorti un an plus tôt), les deux films se répondant sur la vision du temps, de l'existence et de la mort. Après le pessimisme de son thriller de serial killer tiré de faits réels, rude et où la mort est une menace terrifiante et incomprise, Benjamin Button est finalement une fresque fantastique mélancolique, douce et où la mort n'est plus vraiment une menace, mais une finalité heureuse et acceptée. Fincher est d'ailleurs très clair dans le documentaire A curious birth of Benjamin Button, son film n'est pas vraiment une histoire d'amour, mais une histoire sur la mort.

Ses faiblesses : L'étrange histoire de Benjamin Button est sans doute un peu trop long avec ses plus de 2h40 et pourrait sûrement survivre à la suppression de plusieurs séquences, ce qui le rendrait, pour certains, moins fastidieux. Adaptant une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald de moins de 60 pages, on se dit que le scénario aurait sûrement pu être plus ramassé pour jouir d'une meilleure dynamique, mais en vérité : décrire l'existence en seulement 2h40, n'est-ce pas déjà un exploit ?

Par ailleurs, le film a été, à juste titre, comparé à Forrest Gump - en même temps, le scénariste Eric Roth est l'auteur des deux films, et Robert Zemeckis était un temps prévu pour réaliser Benjamin Button) - et forcément considéré comme une version au rabais de l'oeuvre menée par Tom Hanks.

 

photoUne histoire de vie... et de mort

 

Comment il a été reçu ? Le long-métrage a reçu des critiques plutôt positives dans l'ensemble avec une moyenne de 70/100 sur Metacritic et également une note moyenne de 3,9/5 sur le récapitulatif des critiques françaises d'Allociné. Au niveau du box-office, le film a eu un tout petit succès, engrangeant plus de 333 millions de dollars dans le monde pour un budget de 150 millions. En France, il s'agit du deuxième plus gros succès du cinéaste avec 2,5 millions d'entrées, loin derrière Seven et ses près de 5 millions.

Une chose est sûre, L'étrange histoire de Benjamin Button a surtout été une des premières grosses consécrations de Fincher devant ses pairs entre les Golden Globes, BAFTA et surtout les 13 nominations aux Oscars dont la première de Fincher en tant que meilleur réalisateur. Le film recevra finalement trois statuettes : meilleurs décors, meilleurs maquillages et meilleurs effets visuels.  

Ce qu'on en garde ? De manière un peu triste, L'étrange histoire de Benjamin Button est largement considéré comme un des films de David Fincher les plus mineurs (voire son plus mauvais). Sa douceur si inhabituelle chez le cinéaste est peut-être trop à contre-courant des attentes que pouvaient avoir ses fans. Toutefois, le long-métrage est également considéré, à juste titre, comme une oeuvre révolutionnaire dans sa capacité à user des avancées technologiques pour mieux faire vivre le cinéma à l'écran, et notamment le de-aging de Benjamin Button.

 

photo, Taraji P. HensonVisuellement éblouissant

 

The Social Network

Ça parle de quoi ? L'histoire de l'ascension de Mark Zuckerberg, petit prodige de l'informatique qui est parvenu à devenir millionnaire grâce à un réseau social et à se faire détester de toutes les femmes de son université en même temps.

Ses atouts : Fincher avait exploré à de nombreuses reprises le péché qui se terre dans les bas et hauts fonds criminels, péché qui triomphe par ailleurs toujours. Avec The Social Network, il signe paradoxalement peut-être son oeuvre la plus pessimiste, puisque le mal qui sommeillait dans Seven ou Zodiac s'étend au poison des interactions numériques contemporaines, qu'il attaque à travers son plus éminent représentant : Zuckerberg, ayant construit son empire du like et du poke grâce - et là est l'intérêt du film - à son incapacité sociale flagrante.

L'occasion de traiter avec cynisme de toutes les facettes du rêve américain et du conflit perpétuel sur lequel il se fonde : dans la galerie de personnages présentés par le cinéaste, il y a un prédateur, terrifiant grâce à l'interprétation impressionnante de Jesse Eisenberg, et des ennemis, tour à tour ogres et victimes. La noirceur qui se niche dans The Social Network tient en un constat : le supposé Graal de la connexion humaine ne peut se construire que sur des fondations de mépris, envers les femmes, les collaborateurs, les autres en général.

 

photo, Max Minghella, Armie Hammer"Et en plus, ils ont fait un film sur lui"

 

Depuis, le long-métrage est revenu très régulièrement dans les classements des meilleurs films de la dernière décennie, et pour cause : il est le témoin privilégié et provocateur de cette époque où le mal qui rongeait auparavant nos sociétés de l'intérieur devient un vecteur de réussite sociale. Une évolution dans les thématiques de l'auteur qui prendront encore de l'ampleur dans Gone Girl, et son final venant presque concrétiser les rêves du jeune Mark Zuckerberg.

Ses faiblesses : L'erreur qu'on aura souvent faite à propos de ce film est probablement de le voir comme un commentaire sur les réseaux sociaux plutôt que sur leurs créateurs... et utilisateurs. À cet égard, il enfonce peut-être quelques portes ouvertes et ne révolutionne forcément pas la vision du public sur ces nouveaux usages. Mais même vu comme ça, il reste un sacré divertissement, qui venge n'importe qui de la suspension de son compte Facebook. Prends ça, Mark !

 

photo, Andrew GarfieldDavid Fincher en pleine préparation d'un film

 

Comment il a été reçu ? 40 millions de dollars de budget, 224 millions de dollars de recettes et un succès critique dithyrambique bienvenu après Benjamin Button : The Social Network illumine un peu plus la carrière de son réalisateur et le fait enfin entrer avec fracas dans la liste des metteurs en scène qui comptent dans les années 2010.

Aux Oscars, il remporte trois statuettes pour huit nominations : meilleur montage, meilleure musique et meilleur scénario adapté. Aux Golden Globes, Fincher reçoit le trophée du meilleur réalisateur et du meilleur film dramatique, aux côtés d'Atticus Ross et Trent Reznor pour la musique et Aaron Sorkin pour le scénario. Aux César, c'est le meilleur film étranger et c'est sans compter les nombreuses autres cérémonies auxquelles l'équipe a été conviée. Un triomphe total, donc, pour l'Académie, la profession, la critique et le public.

Ce qu'on en garde ? Une carrière renouvelée, celle d'Aaron Sorkin, qui grâce à son script multi-récompensé est passé depuis à la mise en scène avec le décevant Le Grand Jeu et le plus convainquant Les Sept de Chicago, précédant Mank sur Netflix. 

Fincher, de son côté, explique à qui veut l'entendre qu'il a voulu critiquer les conflits de la création plutôt que Zuckerberg en personne. Celui-ci rappelle régulièrement de son côté que la seule véritable exactitude du film réside dans la diversité des tee-shirts qu'il portait et sa capacité à se faire larguer à l'université. Aucune querelle n'est finalement née d'un film pourtant incisif, et Fincher semble tout à fait fier de cette oeuvre. On le comprend.

 

photo, Rooney Mara, Jesse EisenbergIl dit une blague, elle se Mara

 

Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes

Ça parle de quoi ? De l'enquête, à travers différentes époques et milieux sociaux, qui va réunir Lisbeth Salander (Rooney Mara) et Mikael Blomkvist (Daniel Craig).

Ses atouts : L'étrange histoire de Benjamin Button devait être la grande fresque romanesque de Fincher, mais c'est finalement avec Millenium que l'auteur trouve pour la première fois une parfaite balance émotionnelle, et peut laisser libre cours à un certain romantisme noir, voire tragique. Car c'est ce qui est au centre de son film, peut-être beaucoup plus encore que l'investigation menée par ses deux héros : le récit d'un amour impossible, dont on devine qu'il pourrait sauver deux âmes orageuses, deux solitudes malmenées par leur temps et par un monde dénué d'humanité.

Allié au sens délirant du détail qui fait la signature du réalisateur, ce penchant plus volontiers émotionnel et humain fait d'autant plus de ravages que rarement son découpage ou sa mise en scène auront atteint de tels sommets chirurgicaux. L'accumulation de micro-évènements, de pistes microscopiques ou d'expressions à peine esquissées, donne à l'ensemble une puissance évocatrice peu commune. 

 

photo, Rooney Mara, Daniel CraigQu'ils sont mignons

 

Ses faiblesses : Que le thriller passe au second plan n'est pas à proprement parler un problème... mais le cinéaste a manifestement du mal à lâcher du leste de ce côté-là, tant il entreprend d'adapter scolairement l'intrigue du roman originel. Malheureusement, s'il a toujours su avec brio capturer l'essence d'une investigation, en faire ressortir les motifs obsessionnels et nous raconter la passionnante pulsion du dévoilement, ces aspects manquent cruellement à l'enquête du duo de protagonistes.

Les héros Fincherien, qu'ils soient flics, journalistes, ou suspects, sont des individus qui cherchent à lever le voile sur les mécanismes secrets du monde, mettre en lumière son véritable tempo, à la manière d'un chef d'orchestre... ou d'un metteur en scène. Mais avec ce récit qui ne touche jamais directement ses personnages, il se retrouve en échec, et ne nous fait jamais croire qu'ils se passionnent pour le sujet, ce qui fragilise considérablement le rythme du film.

Comment il a été reçu ? Si la cote d'amour du film a grandi rapidement dans le temps, lors de sa sortie, il n'a pas été accueilli très chaleureusement. Pour beaucoup, les adaptations suédo-danoises avec Noomi Rapace se suffisaient à elles-mêmes et n'avaient nul besoin d'un remake, américain qui plus est, doté d'un casting international. L'aura de Fincher a beau jouer, on est tout près du sacrilège.

Parallèlement, la superbe campagne promotionnelle a marqué les cinéphiles, mais fait fuir une partie du grand public, pas forcément désireux de découvrir un long-métrage présenté par sa propre bande-annonce comme le "feel bad movie of christmas" (littéralement, le film badant de Noël). Réunissant 232 millions de dollars au box-office pour un budget de 100 (hors promotion) le film déçoit, à tel point que la suite envisagée ne verra jamais le jour.

 

photo, Rooney Mara"J'ai beau être matinale..."

 

Ce qu'on en garde ? Une promesse non-tenue, celle d'une trilogie vouée à rester inachevée, et par conséquent, une frustration terrible. Celle de ne jamais découvrir la montée en puissance humaine, émotionnelle, promise par la relation, bouleversante et chaotique entre deux héros atypiques. Un mouvement qui eut été inédit dans la carrière de David Fincher, et qu'il nous reste désormais à rêver. Mais peut-être est-ce pour le meilleur, Lisbeth et Mikael s'accordant en définitive mal avec le concept d'un récit clos, alors que ce goût d'inachevé leur permet de survivre plus intensément dans nos mémoires de spectateurs.

Après tout, les oeuvres les plus marquantes sont fréquemment celles qui ne peuvent tout à fait atteindre leur but, et demeure pour partie, des El Dorado de cinéphiles. 

 

photo, Daniel CraigRoyal au casino

 

Gone Girl

Ça parle de quoi ? De l'enquête de Nick Dunne pour prouver qu'il n'a pas assassiné sa femme disparue... et comprendre ce qui est advenu d'elle.

Ses atouts : Rares sont les films à savoir parfaitement tirer parti du numérique. Outil aux propriétés bien différentes de la pellicule, peu de metteurs en scène ont aujourd'hui la capacité (ou l'opportunité) d'expérimenter pour en établir une grammaire nouvelle, consciente des spécificités de cette nouvelle surface filmique. Avec Michael Mann, Fincher compte parmi les artistes en mesure de s'y frotter, et par là d'emmener le 7e Art vers des terrains inconnus. Gone Girl les défriche avec brio, usant de la définition de l'image, de son piqué, pour donner corps à une intrigue extrêmement perverse, qui nous pose une question passionnante.

Alors que médias et réseaux sociaux ont modifié en profondeur notre façon de communiquer, et donc de percevoir le monde, existe-t-il encore une vérité, unique, qui s'impose à nous ? Grâce à un couple de comédiens impressionnants et un sens du cadre toujours plus redoutable, le réalisateur pulvérise une à une toutes nos certitudes, avec une élégance glacée qui transforme petit à petit le récit en précis d'horreur chirurgicale. Horreur qui culmine lors d'un coït éclaboussé, resté dans toutes les mémoires.

 

Photo Rosamund PikeGentille méchante ou méchante gentille ?

 

Ses faiblesses : Plutôt que de failles à proprement parler, il faudrait ici parler de risques presque kamikazes pris par Fincher. En nous racontant l'histoire de deux êtres aussi méprisables et abominables l'un que l'autre, il orchestre un duel de médiocrité et de veulerie psychologiquement vertigineux, aboutissant sur une critique au vitriol de l'époque. Un geste fort, mais qui peut perdre le spectateur tant trouver un terrain d'empathie est difficile.

De même, le scénario prenant son temps avant d'abattre ses cartes et de révéler la nature du piège qui se referme, le risque est grand d'user le public en cours de route. Un constat d'autant plus évident que la mise en scène s'avère particulièrement dépassionnée. Autant de choix périlleux qui n'en rendent la réussite de l'ensemble que plus belle.

Comment il a été reçu ? En France comme aux États-Unis, la critique se montrera très favorable au long-métrage. Sans être un raz-de-marée, les 360 millions de dollars amassés par ce film qui en coûta 60 en font un succès. Un bilan positif donc, mais qui confirme que Fincher a du mal à atteindre le très grand public, et que Seven demeurera probablement son film véritablement populaire. Et il y a fort à parier que le metteur en scène en est bien conscient, puisque c'est suite à ce grand thriller qu'il se penchera activement vers d’autres interlocuteurs qu'Hollywood et ses majors.

Après quelques mois turbulents chez HBO, qui n'aboutiront qu'à une poignée de productions annulées (dont le récent remake d'Utopia, qui lui échappa pour échouer sur Amazon, avant d'y être annulé après une unique saison), le maître se rapprochera de Netflix pour y décrocher un  contrat d'exclusivité. Alliance qui donnera naissance à House of CardsMindhunter et Mank.

 

Photo Ben AffleckElle est bien chouette cette après-midi tupperware

 

Ce qu'on en garde ? Un des personnages féminins les plus complexes, forts, dangereux, fascinants, cruel et intelligent jamais écrit et interprété. Cristallisant les frustrations d'un mode de vie, d'un rapport au monde, mais aussi à l'indolence masculine rarement incarnés avec autant de justesse, Amy Dunne n'est pas une simple méchante, pas plus qu'elle ne demeure une victime. Plusieurs années après sa découverte, elle demeure une protagoniste inépuisable, aux facettes innombrables. Rosamund Pike recevra d'ailleurs une nomination aux Oscars pour son rôle, la seule nomination du film.

Et mine de rien, Gone Girl jouit en plus d'un statut bien particulier, puisqu'il est le dernier film à date de David Fincher à avoir été produit pour le cinéma, le grand écran. Il fait donc figure d'évènement à rebours, et devra être étudié comme un point de rupture au sein de sa carrière, et peut-être des pratiques hollywoodiennes. Visionnaire ou fossoyeur, l'artiste n'a pas fini d'engendrer d'électriques exégèses.

 

 

 

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commentaires

inderweltsein
07/12/2020 à 15:20

Oui, il a déjà fait un mauvais film puisqu'il n'a fait que des mauvais films.
#UnpopularOpinion

sylvinception
07/12/2020 à 13:21

Et aussi la fin de The Game, qui continue de "piquer", même après tout ce temps.

sylvinception
07/12/2020 à 12:19

Comme Michael Mann, bien difficile de trouver un point faible à sa filmo.

Une petite réserve pour moi : Benjamin Button, qui reste un peu trop mélo, voir "tire-larmes", à mon goût...

alshamanaac
07/12/2020 à 11:10

Pour ma part, quand j'entends Fincher je pense direct à Seven et Fight Club... 2 films qui m'ont bien marqué en salle. J'ajouterais Social Network pour composé un trio de tête. J'apprécie le reste de sa filmo mais à mon sens, c'est 3 là sortent clairement du lot...

Du côté des "moins bons"... The Game, avec comme le dit @Ciné Skope un final un peu trop "gros" qui pète le film et Panic Room que j'avais trouvé carrément nase.

Ciné Skope
07/12/2020 à 10:56

Filmographie exemplaire...MAIS...j'avoue ne pas avoir aimé du tout Panic Room. Quelques idées de mise en scène mais je trouve l'écriture vraiment faible.
Un peu de mal avec le final de The Game aussi, mais pour le coup l'excellente mise en scène sur le reste du film rattrape le tout !

Il me reste juste à rattraper Benjamin Button et Mank pour compléter le tableau. Pour le reste, je suis étonné de voir The Social Network cité par certains comme un raté alors que je le classe 1er de sa filmo de très loin !

Andarioch1
07/12/2020 à 09:44

Arf, foutu écran tactile...
Donc, dans les gens qui sortent grandi de Seven vous évoquez à peine les acteurs. Brad Pitt n'avait jusqu'alors fait que des films mineurs ou des apparitions sympathiques (Thelma et Louise, True romance) à l'exception du confidentiel Et au milieu coule une rivière. Ce film l'a fait rentrer dans la cour des grands, notamment avec la scène finale où il apporte une intensité bienvenue.
Sinon pour répondre à la question par de mauvais films chez Fincher. C'est pourquoi les moins bons sont rarement appelés "films mineurs" mais "Fincher mineurs". On est sur une autre échelle que le tout venant.

Andarioch1
07/12/2020 à 09:37

Salut
Dans les gens qui sortent grandi de Sev

Sigi
07/12/2020 à 03:08

The Dark Knight Rises, Tenet, Interstellar... Christopher Nolan a-t-il déjà fait un bon film ?

Birdy
07/12/2020 à 00:01

Fincher, comme Ridley Scott, Scorsese, Paul T Anderson ou Spielberg, sont des cinéastes ayant immédiatement été en possession de toutes leurs qualités. Visuelles, narratives, relationnelles.
Ils savent tirer la quintessence d'une histoire et d'une idée.
La différence entre eux : leurs obsessions. Fincher est clairement le plus morbide, pessimiste. Il autopsie la société en pleine mort cérébrale, et plonge ses personnages dans la noirceur d'un monde putréfié, et nous avec.
Et son brio technique, son inventivité formelle, comme tous les grands, est toujours au service de l'histoire.
Je pense qu'il sera porté au panthéon des plus grands réalisateurs quand il sera trop tard, il dérange trop l'establissment. Les cinéphiles l'adorent, le grand public le snobe, les producteurs le redoutent. Un type brillant et unique, qui a encore largement 2 ou 3 grands films à livrer.

Stridy
06/12/2020 à 20:15

Pour moi les seuls films "en dessous du reste" sont Panic room et Social Network.

Le reste sont des tueries.

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