We Are Who We Are : critique Dolce Vita Euphoria

Geoffrey Crété | 29 avril 2021 - MAJ : 29/04/2021 15:43
Geoffrey Crété | 29 avril 2021 - MAJ : 29/04/2021 15:43

Que se passe-t-il quand le réalisateur de Call Me by Your Name et A Bigger Splash rencontre HBO, pour une série sur des adolescents, perdus en Italie et dans leurs tourments intimes ? Ça donne We Are Who We Are, soit huit épisodes fantastiques menés par Jack Dylan Grazer et Jordan Kristine Seamón, et également Chloë Sevigny et Alice Braga. Entièrement réalisée par Luca Guadagnino lui-même, co-créateur de la série avec Paolo Giordano (écrivain notamment adapté avec La Solitude des nombres premiers), Francesca Manieri et Sean Conway, We Are Who We Are est une petite merveille, dans la lignée d'Euphoria.

ATTENTION SPOILERS

SMELLS LIKE TEEN SPIRIT

Dans We Are Who We Are, tout et tout le monde est alien. Le décor est une base militaire américaine, perdue en Italie, et plantée avec son triste goudron dans la nature sauvage de Chioggia, près de Venise. Le héros est Fraser (Jack Dylan Grazer), gamin de 14 ans qui débarque de New York avec ses mères, dont l'une prend la tête des lieux comme colonel. L'héroïne est Caitlin (Jordan Kristine Seamón), une adolescente bien installée dans la base, mais qui cache qu'elle n'est pas en phase avec son genre assigné.

Paradoxalement, cette bulle artificielle d'Amérique est un condensé parfait d'Amérique, avec ses maisons, jardins, supermarchés et fast food préfabriqués, aussi solides que les familles installées derrière les clôtures. Tout semble bien en place, mais rien n'est à sa place. C'est d'autant plus marquant que la série se déroule en 2016, sur fond d'élection de Donald Trump, qui résonne au loin sur les écrans de télévision. L'ordre qui règne dans cette zone militarisée est en contradiction directe avec les tourments des personnages, et la tempête politique à l'horizon.

Difficile de ne pas penser à Call Me By Your Name, avec cet adolescent homo qui tombe vite sous le charme d'un beau trentenaire, dans une Italie fantasmée. D'autant que Luca Guadagnino a casé le duo du film dans de minuscules apparitions (Timothée Chalamet passe dans un arrière-plan, et Armie Hammer apparaît en cuistot dans une scène). Impossible également de ne pas y voir un parfum d'Euphoria, phénomène HBO sur les affres de l'adolescence, qui met en scène de manière unique une adolescente transgenre. Mais We Are Who We Are existe sur son propre îlot, hors du temps, et ne ressemble à rien d'autre.

 

photo, Jordan Kristine Seamón, Jack Dylan GrazerVagues à l'âme

 

ELLE EST LUI

Le premier épisode est pour lui. Avec ses cheveux blonds décolorés, ses fringues oversize, sa curiosité de môme de 8 ans et ses réflexions de garçon de 25 ans, Fraser est une petite tornade. C'est la porte d'entrée classique du récit, et c'est par ses yeux que We Are Who We Are se dévoile en premier. Vu dans Shazam! (le copain handicapé du héros) et Ça (Eddie, le môme hypocondriaque), Jack Dylan Grazer avait aussi incarné Timothée Chalamet jeune dans My Beautiful Boy - pour boucler la boucle de Call Me By Your Name. Ici, il est extraordinaire.

Le deuxième épisode est pour Caitlin, interprétée par Jordan Kristine Seamón, sortie de nulle part, mais destinée à rester là vu comme elle écrase tout sans même une réplique. Elle passe de spectatrice à protagoniste alors que la série bascule sur elle, montrant l'arrivée de Fraser de son point de vue, avant de continuer l'histoire. Un effet miroir qui place les deux ados sur un pied d'égalité, comme pour réaligner les choses après un événement : Fraser a découvert par hasard que Caitlin se fait passer pour un garçon du nom de Harper, en dehors de la base. Une question ("Comment je dois t'appeler alors ?"), un cadeau lourd de sens (il lui envoie des vêtements à lui), et c'est parti.

 

photo, Jordan Kristine Seamón, Jack Dylan GrazerTwo against the world

 

Dès l'épisode 3 et une magique ellipse, leur amitié est établie, et ce sera le coeur de la série. À mesure que Fraser trouve une place dans cette base, Caitlin perd la sienne. À mesure que Harper se trouve et s'affirme, l'harmonie de sa bande d'amis s'envole. Tout y est contraste et confrontation : son petit ami Sam (Ben Taylor) la quitte, mais lui en veut de si bien le vivre, son tranquille grand frère Danny (Spence Moore II) a des accès des rages, sa meilleure amie Britney (Francesca Scorsese, fille de Martin oui) cache ses sentiments confus derrière ses exubérances, et le bonheur du mariage express entre Craig (Corey Knight) et Valentina (Beatrice Barichella) va voler en éclat.

Homosexualité, transidentité, religion, solitude, dépression, suicide, deuil : We Are Who We Are brasse beaucoup de sujets à mesure que la bande se prend le mur de la réalité dans la face, que ce soit avec les premiers flirts ou la guerre, hors-champ mais bel et bien présente. Tout ce groupe et cette réalité prennent vie grâce à un casting formidable, et parce que chaque personnage a suffisamment d'espace pour exister dans sa bulle.

Que ce soit le grand frère qui frappe un poteau en métal avec une violence effrayante, ou les sentiments réels de Britney qui resteront un mystère jusqu'à la fin, We Are Who We Are leur donne une existence à part entière, en périphérie du duo. Même le frère de Valentina, pourtant peu caractérisé, est le premier à sonner le glas désespéré lors de la funeste fête, avec quelques mots terribles.

 

photoLa fête avant la maison

 

MY BODY IS a cage

We Are Who We Are parle de corps - à accepter, à découvrir, à comprendre, à toucher, à s'approprier. Et Luca Guadagnino filme ces corps impatients avec une sensibilité et une frontalité souvent magnifiques. Que ce soit le duvet adolescent ou l'acné de Fraser, la chevelure de Caitlin ou la fausse moustache de Harper, ou encore Sarah qui se déshabille devant tout le monde dans un moment de crise, le cinéaste y va avec une simplicité désarmante.

Le risque de tomber dans une provoc bas de gamme était là, et Guadagnino joue avec ; mais toujours pour bifurquer. La scène de quasi-orgie, digne d'un mauvais porno sur le papier, se transforme en longue parenthèse mi-glauque mi-romantique, conclue par un très beau moment en suspens à l'aube. Et le plan à trois de tous les interdits, qui semble concrétiser les fantasmes de Fraser dans un moment fou, est vite stoppé pour laisser place à des larmes de solitude profonde.

Sans érotiser (et encore moins fétichiser) bêtement tous ces corps, mais sans avoir non plus peur de les montrer, Guadagnino met en scène cette lutte intime contre soi, et contre le monde inquiétant. Ce n'est pas un hasard si Caitlin/Harper a ses premières règles, ou si Fraser porte des vêtements trop grands, aime la mode, et ne se déshabille pas sur la plage au début  : cette enveloppe corporelle est une carapace, dont chacun.e doit se défaire au fur et à mesure, afin de se (re)construire. C'est évidemment très clair pour Caitlin/Harper, qui délaisse ce qui était considéré comme son identité publique et familiale (ses cheveux, ses vêtements, sa douceur), pour embrasser sa vraie identité. Et c'est toujours traité avec une délicatesse magnifique.

 

photo, Jordan Kristine Seamón, Jack Dylan GrazerBad Hair

 

AVIS PARENTAL DÉCONSEILLÉ

En périphérie de l'adolescence, il y a l'âge adulte, soumis à d'autres lois, mais aux mêmes désirs. C'est parfaitement illustré par la relation orageuse entre Fraser et sa mère Sarah, personnage incroyable et insaisissable. Côté public, elle représente l'ordre, l'autorité, avec un aplomb qui ne passe pas inaperçu. Côté privé, c'est une autre histoire, notamment avec les altercations violentes avec son fils, et bien plus étranges que la simple bataille.

C'est un sujet classique, mais riche, qui rappelle notamment le magnifique The Ice Storm réalisé par Ang Lee : le monde des ados coexiste avec celui des adultes, avec peu voire pas de communication possible. Et Sarah semble être le fragile point de jonction. Capable de prendre une lourde décision aux conséquences graves, ou d'improviser un show avec un torchon sur la tête, elle est une énigme explosive, sans cesse rongée par des émotions pures et vives - jalousie, envie, colère. Sans surprise, Chloë Sevigny est parfaite dans ce rôle.

We Are Who We Are fait aussi la part belle aux adultes autour du duo d'ados. Alors que Fraser et Caitlin/Harper se rapprochent, ce sont leurs deux univers qui rentrent en collision : Maggie, l'autre mère de Fraser, entame une relation secrète avec Jenny, la mère de Caitlin/Harper ; et entre son père et Sarah, il y a de l'électricité, sans même que la vérité sur l'adultère ne soit en jeu. Tout ça avec la même attention aux corps, aux visages, aux silences, comme lorsque Maggie et Jenny passent un moment dans une église, ou reprennent leur souffle sur le sol d'un appartement vide. Et Alice Braga, Faith Alabi et Scott Mescudi (alias Kid Cudi, le rappeur) sont eux aussi excellents, montrant ainsi l'attention de Luca Guadagnino à tous les rôles, jusqu'aux plus simples.

 

photo, Chloë SevignyUn dîner presque parfaitement gênant

 

FREE BIRDS

Il n'y a qu'à voir la durée des épisodes (entre 45 et 75 minutes) et le générique d'intro qui change à chaque fois, pour sentir que We Are Who We Are a été assemblé dans une grande liberté. Et la série est d'ailleurs née d'une suite de petites choses : d'abord le producteur Lorenzo Mieli (The New Pope, L'amie prodigieuse), qui propose à Luca Guadagnino de travailler sur un projet autour de l'adolescence et la transidentité ; puis Guadagnino qui se souvient d'une discussion avec Amy Adams, qui est née et a en partie grandi dans une réserve militaire en Italie. Sans être fan du format série (c'est même le contraire), le cinéaste se lance dans ce qu'il présente comme un film en huit actes, inspiré notamment par Maurice Pialat.

D'où une œuvre inattendue, et une nouvelle (énième) preuve que HBO conserve une belle place dans le paysage. Paolo Giordano et Francesca Manieri (qui travaillaient déjà sur le scénario), puis Guadagnino et Sean Conway, ont de toute évidence eu l'espace pour créer leur univers, leurs personnages, et imprimer leurs identités à l'écran, quitte à ne pas suivre un schéma classique de série.

 

photo, Jordan Kristine Seamón, Jack Dylan Grazer"Think you're in heaven but you're living in hell"

 

We Are Who We Are ressemble ainsi à une bulle intemporelle, une parenthèse étrange et envoûtante. C'est en partie grâce à la musique de Devonté Hynes alias Blood Orange (déjà sur le très beau Queen & Slim), centrale dans l'histoire, avec un Time Will Tell qui donne envie de fermer les yeux et de tout oublier ; et également d'autres morceaux plus ou moins connus (Radiohead, Prince, Arto Lindsay, l'opéra I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky, ou encore une reprise de Soldier of Love par Francesca Scorsese, qui sait donc chanter, en plus). C'est aussi grâce à l'ambiance, et Luca Guadagnino a su s'entourer de directeurs de la photo de premier ordre, avec notamment Fredrik Wenzel (The Square) et Yorick Le Saux (Only Lovers Left Alive, High Life).

Et il y a ces moments un peu magiques, comme cette pause musicale avec Fraser et Harper, ces arrêts sur image sur les visages et le corps, ou cette bascule de l'image à 180 degrés à un moment fatidique. We Are Who We Are avance à son rythme, dicte ses propres règles, quitte à désarçonner et frustrer. Car il y a des limites à cette approche, notamment du côté des personnages adultes, laissés sur le bas-côté en cours de route après avoir occupé le premier plan en milieu de saison.

Mais peu importe. La destination du voyage reste très claire. Tout se termine sur Harper et Fraser, seuls au monde, dans un moment volé, avant que le soleil et la vraie vie ne reviennent. C'était finalement la plus simple des histoires : celle d'un amour. Mais un amour qui semble unique, et capable de tout surmonter.

We Are Who We Are est disponible en intégralité sur Starzplay et MyCanal

 

Affiche française

Résumé

We Are Who We Are est une petite merveille, d'une délicatesse et d'une beauté renversantes, où Luca Guadagnino filme l'adolescence, les corps et les âmes avec une justesse folle. Avec Jack Dylan Grazer et Jordan Kristine Seamón en magnifiques étoiles incandescentes dans ce ciel italien, qu'on a envie de suivre jusqu'au bout du monde.

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commentaires
Olvers974
29/04/2021 à 23:32

Je pensais que c'était une série de la CW vu le thème abordé xD

Micju
29/04/2021 à 22:35

Merci à vous de faire remarquer que les commentaires désobligeants viennent à peu près toujours du même côté. Ça fait du bien à entendre.Et pour la série j’ai adoré HBO a se petit quelque chose de plus que les autres n’on pas encore.

Geoffrey Crété - Rédaction
29/04/2021 à 18:40

@SimaoDoBrasil

J'entends la remarque, mais bon, quand une série est 100% focus sur des personnages hétéro, je pense que personne ne se dit que c'est forcé, problématique, pour faire plaisir à ceci ou cela (alors que si, historiquement, et que de toute façon ). En tout cas, pas grand monde ne le remarquait jusqu'à relativement récemment, où pour contrebalancer, on a commencé à trouver normal de mettre en scène des personnes et histoires aussi diverses que la réalité. Qui restent encore très largement minoritaires si on considère la totalité des productions.
Ici, j'ai du mal à imaginer que quoi que ce soit ait été mis pour éviter une crise sur les réseaux sociaux (dont la valeur mériterait d'être remise en question, mais autre sujet). C'est l'âme du projet, ce n'est pas un figurant rajouté dans le fond pour cocher une case.
Par ailleurs, je connais peu d'oeuvres 300% focus sur des minorités (je pense à The Women, de George Cukor, en 1939 : casting exclusivement féminin, comme quoi ça ne date pas d'hier dans l'idée). Dans We Are Who We Are, il y a plein de gens hétéro, ou blancs, par exemple.

Et surtout : la meilleure manière de savoir si c'est forcé, est de tenter le coup et vous faire votre propre avis, c'est ça qui compte :)

PS : On a peu de haters de ce côté je pense. Je peux en revanche vous affirmer qu'on récolte plus souvent plus de "haters" quand on défend des positions considérées comme progressistes. Et on modère bien plus de commentaires odieux dans ce sens, que dans l'autre.

Maski mask
29/04/2021 à 18:20

@SimaoDoBrasil oui ses sujet la sont traités mais sont mis en avant manière assez naturel c'est pas imposé ou force comme on peut s'y attendre

c'est avant tout une série sur la quête de sois même se perdre, se retrouver puis se perdre...
c'est une série atmosphérique ou tout comme les protagonistes on contemple les paysage, le ciel, les habitants,les plages ou la base militaire, je t'assure que tout est naturel, voit sa comme je l'ai vu comme un voyage de 8 heures en compagnie de personne comme toi ou comme d'autres

Ratpac
29/04/2021 à 18:02

Pas mal

SimaoDoBrasil
29/04/2021 à 17:20

Eh ben dans le genre "je coche toutes les cases", ça se pose là !
Le topic a l'air intéressant, après il faut voir comment c'est raconté, filmé et interprété, bien sûr. Une montée en puissance de Jack Dylan Grazer qui fait plaisir, et curieux de voir Jordan Kristine Seamón qui semble faire une sacrée performance. Mais de prime abord, je crains un peu le "trop plein" de LGBTTQQIAAP...
Je m'explique avant d'être insulté et qualifié de nazi : c'est essentiel que ces minorités soient mises sur le devant de la scène, aucun souci bien au contraire. Mais j'ai un peu l'impression que c'est forcé, que ça devient un peu obligatoire maintenant dans les films et les séries pour ne pas se faire bâcher sur les réseaux, et selon moi c'est un peu au détriment de leur cause.
Ne gagneraient-elles pas plus à être intégrées plus naturellement au sein des œuvres, au lieu d'avoir 300% de focus sur elles systématiquement ?
Je n'affirmerais pas savoir ce qu'elles vivent et ressentent, mais il n'est pas difficile de deviner que le désir d'apparaître et d'être accepté doit être immense, ce qui explique des œuvres disons "choc", comme cette série. Après, si c'est le sujet principal, bon ben très bien alors, tant que c'est bien raconté.
Mais ça m'interpelle quand je vois le nombre d’œuvres vidéoludiques qui s'emparent du sujet depuis quelques temps, et dont beaucoup, c'est certain, ne l'exploitent que pour plaire et faire des vues, malheureusement. D'ailleurs je fustige les quotas que les sociétés de production imposent aux créateurs sous peine de refuser leur financement, ça c'est juste inadmissible. J'espère que cette série n'en fait pas partie, il semble que non.
Sujet sensible hein, chaque phrase est relue et re relue, j'hésite même à poster le commentaire (j'aurai de la chance si j'échappe aux haters) alors que pas la moindre discrimination dans mes propos, au contraire.

lulu
29/04/2021 à 16:53

D'un côté t'as le traitement des ados version HBO, sombre et parfois même chaotique (euphoria) et de l'autre t'as Netflix plus coloré (sex education) moins sérieux parfois, et même carrément caricatural par moment. C'est deux salles deux ambiances.

Madolic
29/04/2021 à 15:48

J'avais vrmt adhéré au jeu de Jack Dylan Grazer dans Ca.
Et même si je trouve Call me By your name un poil surestimé, la série me tente bien !

Maski mask
29/04/2021 à 15:21

Un beau, très beau voyagé au cours du quels nous cherchons qui nous somme à travers les yeux des protagonistes la fin ma pris de cours on commence sur the love we make de prince et on fini avec ce beau baisers inattendu
J'ai ressenti une profonde émotion un profond désir d'aimer ici et maintenant quand vu cette belle fin

Luca guadagnino a fait cette série comme si il avais réalisé un film de 8 heures c'est beau je n'ai pas vu call me by your name mais après avoir vu cette merveilleuse aventure je pense que je vais voir sa trilogie de film.
J'attends son prochain film bones and all et son remake de SCARFACE avec impatience

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