Batman, Catwoman, Justice League : Darwyn Cooke, le génie (oublié) qui a changé la face des super-héros

Arnold Petit | 12 mars 2022 - MAJ : 13/03/2022 20:21
Arnold Petit | 12 mars 2022 - MAJ : 13/03/2022 20:21

Batman : Ego de Darwyn Cooke étant une des inspirations majeures de The Batman, c'est l'occasion de parler de cet artiste qui a marqué l'univers de DC et la bande dessinée.

En août 2020, lors du panel du DC FanDome consacré à The Batman, Matt Reeves évoquait les comics qui l'ont inspiré pour son film sur le nouveau Chevalier Noir incarné par Robert Pattinson. Batman : Année Un étant consacré aux débuts de Bruce Wayne dans son costume, comme le long-métrage, et une oeuvre qui a redéfini les origines du personnage, le comics de Frank Miller et David Mazuchelli était la réponse attendue, avec Un Long Halloween de Jeph Loeb et Tim Sale.

 

 

Cependant, le réalisateur a également cité une autre influence, plus étonnante : Batman : Ego, un petit chef-d'oeuvre méconnu du regretté Darwyn Cooke. Et comme l'Urban Comics a récemment réédité en France quelques semaines avant la sortie de The Batman, c'était l'occasion parfaite pour revenir sur la carrière de ce génie du crayon, dont la bande dessinée et l'animation pleurent la disparition depuis 2016.

 

Darwyn Cooke : photoDans le monde de Darwyn Cooke

 

BATMAN NEEDS YOU

Même s'il est devenu un des plus grands scénaristes et dessinateurs de son époque, Darwyn Cooke aura attendu longtemps avant de véritablement commencer sa carrière et être reconnu pour son talent. Dans plusieurs interviews, le Canadien raconte que son rêve de dessiner des comics est né d'une visite chez son oncle et sa tante à Sudbury dans l'Ontario, quand il a lu un numéro de Spectacular Spider-Man illustré par John Romita et passé les semaines suivantes à étudier et recopier les cases.

Plus tard, il se rend dans un comic book shop et achète le numéro 439 de Detective Comics, contenant La Nuit du Chasseur de Steve Englehart et Vic et Sal Amendola. En découvrant cette histoire dans laquelle Batman assiste à un double meurtre qui réveille le traumatisme de la mort de ses parents et se lance à la poursuite des criminels un par un en usant de la peur, il sait qu'il sera dessinateur et commence à reproduire les pages d'autres comics, comme Le Spirit de Will Eisner.

 

Darwyn Cooke : photoLes premières pages de La Nuit du Chasseur

 

Après des cours d'art dans son lycée, il se rend à New York en 1985 avec son cahier de dessins pour tenter sa chance chez DC et fait son entrée dans le monde du comic book avec une histoire que l'éditrice Julie Schwartz achète sur-le-champ : quatre pages (plus la couverture) dans le numéro 19 de New Talent Showcase qui montraient déjà son intérêt pour les récits impliquant des criminels et de jolies femmes, qu'il dessine avec un trait soigné, mais bien plus classique que celui qu'il développera plus tard.

Cependant, Cooke ne reçoit que 35 dollars par planche et en dessiner une seule lui prend parfois une semaine, alors au lieu de rester à New York, il retourne à contrecoeur au Canada. 

 

Darwyn Cooke : photoRèglement de comptes

 

Viré du George Brown College, où il suivait des cours d'art et de design, il travaille pendant plusieurs années comme dessinateur pour des publicités et comme directeur artistique pour différents magazines de musique ou de mode, puis crée son atelier.

En 1994, la trentaine passée, toujours accroché à son rêve, il tente le tout pour le tout : il dessine 14 pages autour de Bruce Wayne et son alter ego et va les proposer à plusieurs éditeurs, dont Image Comics et DC. Dennis O'Neil et les autres responsables éditoriaux de DC reconnaissent son potentiel, mais pensent que l'histoire n'a aucune place dans leurs publications et choisissent donc de la laisser au fond d'un tiroir tandis que Darwyn Cooke repart vers le Canada, dépité.

 

Darwyn Cooke : photoUne bande dessinée et des miniatures de Cooke pour le magazine Music Express

 

En 1996, alors qu'il commence à se faire une raison, il tombe sur une annonce de Warner Bros. publiée dans le Comics Journal : le studio indique être à la recherche de nouveaux artistes pour participer à la conception des séries animées autour de Superman et Batman. Encore lui, ce personnage qui avait déclenché son amour pour les comics quand il était un petit garçon assis devant la série kitsch avec Adam West. Immédiatement, il réalise quelques planches en recopiant le style de Bruce Timm à partir de storyboards publiés dans le livre Batman Animated, puis les envoie.

 

Darwyn Cooke : photoBatsignal

 

Quelques jours plus tard, Bruce Timm l'appelle pour lui dire qu'il est engagé et Darwyn Cooke se retrouve plongé dans le monde de l'animation, où il conçoit les storyboards et les designs de certains personnages sur plusieurs épisodes de Batman, la série animée et Superman, l'ange de Métropolis, dont le fabuleux Légendes du Chevalier Noir, qui rend hommage au travail de Bill Finger, Dick Sprang et Frank Miller. 

Grâce aux séries animées, où il collabore avec d'autres artistes comme Glen Murakami, il apprend la science de la narration, de l'image, du découpage, des cadrages et développe son style. Simple, économique, rétro, audacieux, élégant, qu'il perfectionnera tout au long de sa carrière, largement influencé par Jack Kirby, Alex Toth, Bruce Timm et l'animation en général.

 

Darwyn Cooke : photoUn des storyboards réalisés par Cooke pour Légendes du Chevalier Noir

 

À cette époque, il partage un studio en compagnie de Steve Manale, un dessinateur et assistant-animateur avec lequel il écume la boutique de comics du coin, le Dragon Lady, à la recherche des dernières nouveautés et de vieux extraits de Time, Life et d'autres magazines. Les deux amis partagent leurs connaissances sur les dessinateurs de bande dessinée et aussi quelques bières à l'occasion en compagnie d'autres artistes avec lesquels ils forment un joyeux groupe qu'une serveuse surnomme le Superman Club à force de les entendre parler de comics.

 

Darwyn Cooke : photoLa couverture avec Gina Lollobrigida qui l'inspirera pour redessiner Selina Kyle

 

À la fin des années 90, quand Warner Bros. veut continuer de profiter du succès de ses séries animées et crée Batman, la relève, avec un Gotham futuriste et un nouveau héros plus jeune du nom de Terry McGinnis, le studio lui confie le générique de cette nouvelle série d'animation. Il le réalise sur un vieux Mac dans une chambre d'ami. Et même s'il ne pouvait jamais faire mieux que celui de Bruce Timm pour Batman, la série animée, la séquence a aussi marqué toute une génération avec ces apparitions d'images étranges qui évoquent X-Files et cette musique pop-rock de Dynamic Music Partners (récompensée d'un Emmy Award).

 

 

Pendant qu'il s'installe à Los Angeles et continue à dessiner les storyboards de Batman, la relève et de deux autres séries animées marquantes des années 2000, Buzz l'Éclair et Men In Black (dont il réalise trois épisodes), il reçoit un coup de fil qu'il n'attendait plus.

 

Darwyn Cooke : photoRencontres du septième art 

 

THE BAT AND THE CAT

En 1999, Mark Chiarello, un des directeurs artistiques de DC, veut faire du ménage dans la publication et apporter du sang neuf. En parcourant de vieux brouillons, il retombe sur l'histoire que Darwyn Cooke avait présentée cinq ans plus tôt et l'appelle aussitôt pour lui proposer de la continuer. Pris par son travail sur les séries animées, Cooke reste quelque temps chez Warner Bros. puis quitte Los Angeles pour reprendre sa carrière dans les comics à 37 ans, quinze ans après ses débuts dans New Talent Showcase, avec un premier chef-d'oeuvre, publié en 2000 : Batman : Ego.

 

Darwyn Cooke : photoDans l'esprit de Bruce Wayne

 

Après avoir arrêté le Joker encore une fois et assisté au suicide d'un de ses sbires qui a tué sa famille par peur des représailles du Clown Prince du Crime, Bruce Wayne rentre blessé et épuisé à la Batcave. Mais alors qu'il est prêt à abandonner son costume, le héros commence à entendre une voix, un monstre noir qui ressemble à Batman et qui se présente à lui comme la Peur.

 

Darwyn Cooke : photoJoyeux Noël

 

De cette conversation entre traumatisme, délire et introspection, Darwyn Cooke développe une parfaite déconstruction du mythe du Chevalier Noir. Une plongée dans la psychée torturée du justicier qui explore la dualité du personnage en confrontant directement les deux facettes de sa personnalité, révélant ainsi tout ce qui compose Bruce Wayne et son côté obscur : son rapport avec le personnage de Zorro dès l'enfance, la mort de ses parents qu'il n'a toujours pas surmontée, la naissance des super-vilains qu'il a engendrée, son besoin d'embarquer de jeunes enfants dans sa croisade ou encore son refus de tuer quiconque, même le Joker.

 

Darwyn Cooke : photoLes nombreuses vies de Bruce Wayne

 

Cooke se distingue immédiatement par son style unique inspiré de l'animation et ses compositions marquantes, faites d'ombres, d'aplats et de traits épais, qui empruntent également au gothique de Mike Mignola lors des hallucinations de Bruce Wayne entre horreur et folie.

Au fil des pages s'illustrent l'histoire du personnage et le combat qu'il mène constamment pour ne pas céder à sa noirceur, cette peur qui l'habite et le ronge. Les échecs et les défauts que lui reproche ce démon intérieur l'empêchent de devenir la force brute, radicale et désincarnée dont a besoin Gotham, mais font qu'il reste un héros vulnérable, imparfait, et donc profondément humain sous le masque, souhaitant être un symbole d'espoir.

 

Darwyn Cooke : photoLa part de l'autre

 

Mark Chiarello rappelle Cooke après la sortie de Batman : Ego et lui demande s'il est intéressé par un nouveau projet autour de la Justice League. L'équipe de super-héros avait été réinventée quelques années plus tôt par Grant Morrison dans le titre JLA, qui était un énorme succès à l'époque, et DC espérait tirer profit de ce regain de popularité avec un autre comics.

Même s'il n'a que peu d'affinités avec les héros de la Justice League, Darwyn Cooke y voit l'opportunité de revenir sur leurs origines et de redonner ses lettres de noblesse à certains d'entre eux comme Hal Jordan. Il propose une histoire mêlant l'histoire des comics aux grands évènements historiques, qui est validée par l'éditeur, et entame un long travail de recherches.

 

Darwyn Cooke : photoRetour aux origines

 

Cependant, il se heurte à un obstacle de taille : l'organisation de DC. Chaque décision et chaque apparition concernant un des membres de l'équipe de super-héros doit être approuvée par les équipes éditoriales de chaque personnage. DC lui demande de procéder à différents changements, comme de remplacer Wonder Woman par Black Canary pour respecter la continuité de l'époque, et Cooke doit continuellement justifier chacun de ses choix narratifs.

Au même moment, Ed Brubaker lui propose de l'accompagner au dessin sur la nouvelle série de comics consacrée à Catwoman. Cooke accepte, mais à condition de pouvoir remanier le personnage, dont l'image était dépassée et sexiste selon lui. Il abandonne le costume de chat imaginé par Frank Miller et la blonde pulpeuse avec son ensemble gris moulant de la série animée pour dessiner une nouvelle Selina Kyle.

 

Darwyn Cooke : photoSelina Style

 

Il lui donne sa fameuse combinaison noire typique des films d'espionnage, ses bottes de biker, ses lunettes rondes et allongées qui suivent ses oreilles de chat et la représente comme une femme malicieuse et gracile, avec des cheveux brun coupés court et l'allure d'une actrice glamour des années 50. Un design devenu un standard depuis, encore repris et utilisé dans n'importe quel comics ou adaptation où elle apparaît comme The Dark Knight Rises ou Gotham (et qui se retrouve en partie dans la Catwoman de Zoë Kravitz d'après les images du film).

 

Darwyn Cooke : photoLa nouvelle vie de Catwoman

 

Ed Brubaker étant lui aussi passionné de films noirs et de polars (et un futur grand auteur du genre, notamment aux côtés de Sean Philips), le scénariste et Cooke préparent le retour de la voleuse avec une aventure en quatre épisodes, Sur la piste de Catwoman, dans laquelle ils ramènent le personnage de Slam Bradley, un détective privé bourru apparu dans le premier numéro de Detective Comics en 1937, qui a vécu différentes aventures avec Batman avant d'être remplacé et oublié. Ils lui donnent les traits de Robert Mitchum, le lancent à la poursuite de Selina Kyle, prétendue morte depuis sa confrontation avec Deathstroke, et commencent à tisser une étrange relation entre la voleuse et l'ancien flic.

 

Darwyn Cooke : photoEntre les ombres

 

En raison du temps que lui prend l'histoire sur la Justice League, prévue pour 400 pages, Darwyn Cooke ne s'engage qu'à dessiner les quatre premiers numéros de Catwoman, dans lesquels Selina Kyle retrouve les bas-fonds de Gotham et renoue avec son rôle de protectrice des laissés-pour-compte en suivant la piste d'un tueur de prostituées. Son trait s'affine peu à peu, exploite la félinité du personnage et le style sobre et rétro que reprendront Cameron Stewart et Mike Allred sur les numéros suivants se conjugue à merveille avec le personnage et l'atmosphère noire du récit de Brubaker.

 

Darwyn Cooke : photoJe t'aime, moi non plus

 

Après plus d'un an de discussions et de réécriture, son projet autour de la Justice League est finalement terminé avec l'aval des éditeurs et atterrit sur le bureau de Paul Levitz, le responsable éditorial (bientôt nommé président de DC), mais ne ressemble plus du tout à ce que Cooke avait prévu. Quand il explique les limites que la hiérarchie lui pose concernant la continuité, Levitz demande à Cooke de reprendre son histoire comme il l'avait imaginé au départ, assurant qu'il ne sera plus gêné, puis lui fait une avance.

De plus en plus populaire, il entre également chez Marvel et travaille avec Peter Milligan sur X-Force et X-Statix, puis réalise les deux numéros de Wolverine/Doop et deux histoires courtes et légères dans Spider-Man’s Tangled Web avec son ami dessinateur et encreur J. Bone : une dans le numéro 11, où Peter Parker oublie son identité après un combat contre le Vautour alors qu'il a invité deux filles du Daily Bugle pour la Saint-Valentin ; et un sympathique récit de Noël dans le numéro 21 où apparaissent J. Jonah Jameson, les 4 Fantastiques, Medusa ou encore la Guêpe.

 

Darwyn Cooke : photoDe grands pouvoirs impliquent d'énormes problèmes

 

Avant de se remettre sur son ambitieux projet de 400 pages autour de la Justice League, Darwyn Cooke se souvient d'un scénario de braquage qu'il a imaginé il y a plusieurs années et qui conviendrait parfaitement à Catwoman. Attiré par Selina Kyle, son amoralité, son humanité, mais aussi l'univers sombre et réaliste dans lequel elle évolue, il soumet son histoire à Mark Chiarello comme un prequel de la nouvelle série de comics, qui raconterait ce qu'elle a vécu depuis sa disparition. Un autre petit bijou méconnu publié en 2002, nommé Catwoman : Le Dernier Braquage.

 

Darwyn Cooke : photoRetour à Gotham City

 

Profitant de sa prétendue mort, Selina Kyle commet des vols à travers le monde et se réfugie à Gotham après un coup manqué. Quand une de ses amies, qui fréquente un des membres de la famille Falcone, lui parle d'un train de la mafia contenant 80 millions de dollars, la voleuse décide de réunir une bande de malfrats et monter un plan pour récupérer le butin.

Une histoire écrite et dessinée par Cooke, dans laquelle il reprend tous les codes du polar et des films de braquage et d'espionnage, avec la réunion de l'équipe, la préparation du plan et tout un tas de rebondissements et de trahisons typiques du genre. Un classicisme impeccable, auquel il apporte du rythme et du dynamisme avec un découpage presque cinématographique aussi bien dans la narration que dans ses planches, et en alternant les points de vue à chaque chapitre.

 

Darwyn Cooke : photoViva Las Vegas

 

Derrière le casse, il continue aussi de creuser la psychologie de Selina Kyle à travers sa relation avec Slam Bradley, mais aussi un ancien amant, Stark, un voyou froid et brutal dont le nom est inspiré de Richard Stark, pseudonyme qu'utilisait l'écrivain Donald E. Westlake pour écrire les aventures de Parker dans ses romans. 

Contrairement aux comics avec Brubaker, ses traits sont plus épais, plus recherchés, sublimés par les couleurs de Matt Hollingsworth, froides et obscures à Gotham, chaudes et éclatantes à Las Vegas. Comme il le confiera dans plusieurs interviews, Catwoman : Le Dernier Braquage était l'oeuvre préférée de sa carrière, mais elle restera malheureusement toujours dans l'ombre de ses autres travaux, surtout son prochain.

 

Darwyn Cooke : photoThe Score

 

En attendant que ses adieux à Selina Kyle soient publiés, Cooke revient à son projet autour de la Justice League et s'y investit pleinement. Il se replonge dans ses documents, ses comics d'antan et compose un scénario aussi riche que merveilleux dans ses dessins, qui aboutira à son oeuvre la plus reconnue, publiée en 2004 : The New Frontier.

 

Darwyn Cooke : photoDC et d'ailleurs


NOT ALL HEROES WEAR CAPES

Avec cette histoire, Darwyn Cooke écrit et dessine une lettre d'amour à l'univers de DC et cette Amérique des années 50-60 qui l'a toujours passionné. Un récit uchronique où la chronologie de l'univers de DC suit le cours de l'Histoire : Superman est apparu en 1938, la Justice Society of America est dissoute en 1951 après que le gouvernement ait demandé à ses membres de révéler leur identité pour prouver qu'ils n'étaient pas communistes.

Barry Allen est frappé par la foudre en 1956 et la paranoïa règne en pleine Guerre froide. Alors que certains comme Superman et Wonder Woman se sont mis au service du gouvernement, les autres héros masqués comme Batman sont considérés comme des hors-la-loi et traqués par les autorités.

 

Darwyn Cooke : photoVoyage à travers l'histoire des comics et de l'Amérique

 

Ce scénario, aussi ambitieux qu'épique, vient faire le lien entre l'Âge d'Or et de l'Âge d'Argent et mélange tous les genres, croisant les soldats des récits de guerre avec les pilotes des Blackhawks, les espions, les Martiens, les Amazones et les autres super-héros qui formeront la Justice League dans le numéro 28 de The Brave and the Bold.

En installant son récit dans l'Amérique d'après-guerre, Darwyn Cooke savait qu'il serait obligé d'aborder certains sujets de l'époque et les traite intelligemment avec ses personnages. Hal Jordan est un pilote de chasse (qui refuse de tuer) lors de la guerre de Corée et revient traumatisé avant de rejoindre le programme spatial tandis que Wonder Woman se dresse face à Superman en Indochine, installant des doutes dans l'esprit du Kryptonien qui sont l'écho de la contestation concernant l'engagement militaire de l'Oncle Sam dans la région à l'époque.

 

Darwyn Cooke : photoLe justicier, l'alien et l'Amazone

 

Tout en racontant la rencontre entre tous les héros de DC, il parle également de la menace nucléaire, du maccarthysme et des questions sociales. Pour aborder le racisme, il se focalise sur J'onn J'onzz, ce Martien téléporté sur Terre qui essaie de trouver sa place parmi les humains. 

En réinventant le personnage de Steel, il raconte la vie de John Wilson Irons, un poseur de chemin de fer afro-américain victime du lynchage du Ku Klux Klan qui venge sa famille brûlée vive sous l'identité de John Henry en portant une cagoule noire et la corde avec laquelle il a été pendu. Un design proche du personnage du Juge Masqué de Watchmen, membre de la première génération de héros datant de l'Âge d'Or dans l'oeuvre d'Alan Moore et Dave Gibbons, les Minutemen.

 

Darwyn Cooke : photoVengeance

 

Grâce à ses nombreuses recherches, mais aussi sa passion pour le cinéma et les magazines des années 50 et 60, Darwyn Cooke capture parfaitement l'esprit de cette période pour le restaurer dans ses planches. Il puise directement dans l'iconographie et les oeuvres de l'époque, telles que L'Étoffe des Héros, Sueurs Froides, Tarantula, Au-delà de la gloire, Les Ponts de Toko-Ri ou encore le dessin animé Superman des frères Fleischer.

Toujours influencé par Bruce Timm, il rend également hommage à tous ceux qui l'ont fait rêver plus jeune : Jack Kirby et son énergie, Alex Toth et ses ombres, Robert Kanigher et ses histoires de guerre ou encore Joe Kubert et sa tombe marquée par l'image d'un casque et un fusil, pour ne citer qu'eux.

 

Darwyn Cooke : photoLes Challengers de l'Inconnu de Jack Kirby

 

Pour la composition, il utilise un découpage simple et lisible de trois cases horizontales, qui se fragmente lorsque l'action s'accélère et s'adapte pour enrichir le texte de documents annexes ou marquer le lecteur avec une double page. Un format panoramique, quasiment cinémascopique, auquel le style rétro et animé de Darwyn Cooke donne encore plus l'impression de suivre les storyboards d'un film d'animation qui projette les comics dans l'Histoire. Et malgré la densité du récit et la gravité de certaines scènes, ses dessins dégagent toujours une étonnante simplicité, une sincérité et une joie qu'il transmet directement à ses personnages.

 

Darwyn Cooke : photoSeul sur Terre


The New Frontier est une passionnante analyse de l'Amérique des années 50 et 60, mais aussi de l'histoire éditoriale de DC et des comics : les super-héros de l'Âge d'Or, oubliés au profit d'autres comics, disparaissent à la fin de la guerre et la chasse aux sorcières anticommuniste du récit peut être vue comme une analogie du procès fait aux comics par Fredric Wertham et les associations de parents à l'époque.

Avec ses méthodes, Batman dépasse les flics et détectives privés de Detective Comics comme Slam Bradey puis change de costume pour ne plus effrayer les enfants et Wonder Woman se distingue comme une figure féministe qui s'intercale entre la bienveillance aveugle de Superman et la méfiance naturelle de Batman.

 

Darwyn Cooke : photoEt Darwyn Cooke tenait à ce que Wonder Woman soit plus grande que Superman, toute Amazone qu'elle est

 

Convaincu que les comics de super-héros étaient devenus trop sombres, violents ou sexualisés pour les enfants et que les personnages ne s'adressaient plus qu'à une petite partie des lecteurs, sauf lorsqu'il s'agit de vendre ses produits dérivés, Cooke a façonné The New Frontier comme les histoires qu'ils voulaient retrouver : divertissantes, profondes, avec des héros positifs et lumineux.

À sa sortie, le comics ne remporte pas le succès espéré lors des premiers numéros, aussi bien au niveau des ventes que des critiques, mais les prouesses narratives et artistiques de Cooke finissent par s'imposer aux yeux de tous et le titre attire de plus en plus de lecteurs au fur et à mesure. Il décroche un Eisner Award en 2005 pour la meilleure série limitée, deux Harvey Awards pour la meilleure série limitée et le meilleur artiste, et sa réédition lui vaut deux Eisner supplémentaires, le premier pour le meilleur recueil et le second pour la meilleure maquette.

 

Darwyn Cooke : photoPremier vol

 

Depuis, The New Frontier s'est hissé au rang d'oeuvre culte et reste vu comme un des plus grands récits publiés par DC depuis Watchmen. Le comics de Darwyn Cooke a d'ailleurs souvent été comparé à celui d'Alan Moore et Dave Gibbons et lui ressemble sous beaucoup d'aspects, mais les deux oeuvres développent deux messages totalement opposés.

Alors que Watchmen montre que même les super-héros ne peuvent pas sauver le monde, ceux de Darwyn Cooke incarnent l'optimisme et l'idéal héroïque de cette Nouvelle Frontière tirée du fameux discours de John Kennedy qui conclut l'histoire et donne son titre à ce chef-d'oeuvre.

 

Darwyn Cooke : photoEn marche vers l'Histoire

 

FUNNY PAGES

Désormais reconnu comme un des grands talents de DC, Darwyn Cooke ne cesse de s'améliorer à chaque projet, prouvant encore un peu plus sa versatilité et sa virtuosité. Mark Chiarello revient à nouveau vers lui en 2005 pour qu'il participe à une nouvelle série de comics anthologique baptisée Solo, dans laquelle un artiste de renom est invité à chaque numéro pour raconter les histoires qu'il souhaite, dans n'importe quel genre, à condition d'utiliser les personnages de DC.

 

Darwyn Cooke : photoCartoon et polar

 

Le numéro de Darwyn Cooke, le cinquième, est sans doute ce qui représente le mieux son style et toutes ses sensibilités artistiques : des histoires criminelles et une parenthèse de The New Frontier inspirée du polar ; d'autres récits plus humoristiques, cartoonesques ou touchants (dont un qui semble autobiographique) ; des couleurs obscures ou éclatantes, des découpages astucieux et frappants et, bien sûr, Slam Bradley qui croise plusieurs personnages entre chaque récit en attendant Selina Kyle dans un bar de Gotham.

 

Darwyn Cooke : photoFunny Pages

 

Cooke en profite également pour retrouver Batman dans une reprise de La Nuit du Chasseur, rendant ainsi hommage à cette histoire qui l'avait tant marqué plus jeune. Le numéro lui ramène un autre Eisner Award en 2006, dans la catégorie meilleur numéro unique, mais Cooke songe de plus en plus à développer des projets indépendants.

 

Darwyn Cooke : photoReprise qu'il nomme "Dejà vu"

 

À la même période, alors qu'il traîne chez Marvel pour proposer un concept pour jeunes lecteurs, Axel Alonso, l'éditeur en chef de l'époque, le charge de développer une ligne de comics pour enfants. La maison d'édition avait déjà tenté de toucher un public plus jeune en 2003 avec la collection Marvel Age, qui avait été un échec et a donc demandé à Cooke de reprendre l'idée. Il réalise plusieurs dessins, élabore un business plan, choisit les livres à adapter et réunit différents artistes sur le projet.

Lorsqu'il dévoile ses idées, Marvel le félicite et récupère son travail pour le confier à d'autres responsables créatifs, qui le finissent et remplacent Marvel Age par une nouvelle collection pour enfants appelée Marvel Adventures (un nom probablement copié sur les Batman Adventures et Gotham Adventures de DC). Quand il l'apprend, Darwyn Cooke se jure de ne plus jamais travailler avec Marvel (et s'y tiendra jusqu'à la fin de sa vie).

 

Darwyn Cooke : photoLe Scorpion féminin que Cooke avait présenté

 

Quelques mois après la mort de Will Eisner, DC le contacte pour lui proposer une nouvelle série de comics autour du Spirit, célèbre héros masqué créé par le pionnier de la bande dessinée, dont la cession des droits avait été négociée depuis plusieurs années. Honoré et effrayé de reprendre les rênes d'une oeuvre aussi importante, Darwyn Cooke réalise encore des prouesses, parvenant à insuffler de la modernité et de la fraîcheur au personnage tout en conservant l'esprit et l'essence même des strips de celui qu'il recopiait quand il était enfant.

 

Darwyn Cooke : photoLe retour du Spirit

 

Avant le lancement de ce nouveau titre en 2007, le Spirit croise la route du Chevalier Noir dans Batman/Spirit, écrit par Jeph Loeb et dessiné par Darwyn Cooke. Un crossover réalisé purement pour le plaisir, avec tout un tas de références à l'univers de chaque personnage dans un récit où le commissaire Gordon et le commissaire Dolan, alliés respectifs des deux héros, se remémorent la première rencontre entre le justicier de Central City et celui de Gotham. L'aisance qu'a acquise Cooke se ressent clairement dans ses planches et Batman/Spirit lui vaut (ainsi qu'à Jeph Loeb) un Eisner Award en 2007 pour le meilleur numéro unique.

 

Darwyn Cooke : photoQuand Batman et Le Spirit rejouent la technique du bon flic, mauvais flic

 

Alors qu'au même moment, Frank Miller est en train d'écrire et réaliser une adaptation infâme, violente et sexiste, les comics de Cooke reposent d'abord sur l'humour, l'action et l'humanité de son héros.

Soucieux de mettre des personnages féminins forts et de corriger les erreurs du passé, il retravaille le personnage d'Ebony White, pour faire oublier la représentation raciste de l'époque, mais aussi Ellen Dolan, la petite-amie de Spirit et fille du commissaire Dolan. Puis, il introduit deux nouveaux protagonistes : la reporter Ginger Coffee et le truand Hussein Hussein. Chaque numéro lui permet de repousser ses limites en tant que narrateur et Cooke prouve un peu plus la pleine maîtrise de son style.

 

Darwyn Cooke : photoEntre nostalgie et modernité

 

À la même période, il forme un duo avec le dessinateur Tim Sale sur les premiers numéros d'une nouvelle série de comics autour de Superman et de ses origines, Superman Confidential. Le personnage ayant déjà vécu tout un tas d'aventures, Cooke essaie de trouver quelque chose d'original et choisit finalement de réimaginer la première apparition de la Kryptonite dans le numéro 61 de Superman de Bill Finger et Al Plastino. Kal-El est confronté à sa mortalité, ses limites, ses peurs et sa condition d'alien en découvrant l'existence de Krypton dans un récit brillamment illustré par le trait unique de Tim Sale (disponible en France dans Superman : Kryptonite).

 

Darwyn Cooke : photoLes débuts de Superman

 

Après un an et douze numéros, il choisit de laisser Le Spirit à d'autres artistes à la suite du départ de Kristy Quinn et Scott Dunbier, les éditeurs en charge du titre, certain que la qualité baisserait. La série s'arrêtera finalement au bout de 32 numéros, en octobre 2009. Pendant ce temps, Cooke s'associe à Justin Gray et son ami Jimmy Palmiotti le temps de quelques numéros de Jonah Hex pour s'essayer au western et collaborer avec le duo, mais revient surtout à ce qu'il a toujours aimé : les gangsters et le roman noir.

 

Darwyn Cooke : photoDans le froid du Canada

 

OLD TIMES SAKE

Passionné depuis toujours par les polars et le personnage de Parker, créé par Donald E. Westlake sous le pseudonyme Richard Stark, Darwyn Cooke demande aux éditeurs d'IDW Publishing s'il serait possible de contacter l'écrivain pour lui proposer une adaptation. Contre toute attente, l'écrivain lui donne son approbation et l'autorise même à utiliser le nom de Parker (contrairement aux précédentes adaptations cinématographiques comme Le Point de non-retour en 1967 avec Lee Marvin ou Payback en 1999 avec Mel Gibson).

 

Darwyn Cooke : photoEscapade dans le New York des sixties

 

Tout au long de l'élaboration de la première adaptation, Le Chasseur, tirée du premier roman dans lequel apparaît Parker, Comme une fleur (The Hunter), les deux hommes continuent d'échanger et Westlake s'implique entièrement. Il lui décrit la personnalité de Parker, le conseille concernant l'écriture du personnage et donne son avis sur les premières couvertures.

Fin décembre 2008, Cooke termine la première partie du récit et choisit d'envoyer une copie imprimée à Westlake plutôt qu'un simple fichier PDF dans un mail, le romancier lui répond qu'il ne pourra le voir que le 4 janvier, à son retour du Mexique. Malheureusement, Westlake meurt le 31 décembre durant son voyage et n'aura jamais l'occasion de voir le travail de Cooke, dont il aurait certainement été fier.

 

Darwyn Cooke : photoLa 25ème Heure

 

Le Chasseur, publié en 2009, est une leçon magistrale d'art séquentiel dans sa forme la plus pure et la plus frappante. Oubliant toutes les leçons apprises chez Warner Bros. pour embellir le récit, Cooke reste le plus fidèle possible au texte original et l'insère même directement dans les pages pour marquer les ruptures lors des flashbacks. Il reprend le découpage en quatre parties caractéristiques des romans originels et atteint encore un autre niveau de profondeur et de maîtrise dans sa narration.

Exactement comme le décrivait Westlake, Parker est une ordure, un braqueur froid, implacable, calculateur, qui tue sans pitié, mais jamais gratuitement, simplement par nécessité. Un personnage rugueux, charismatique, profondément amoral et pourtant tragique, que Cooke se force à ne jamais rendre sympathique et qui le pousse à le réinventer lorsqu'il change de visage dans la deuxième histoire.

 

Darwyn Cooke : photoNouveau look pour un nouveau job

 

Comme son personnage, l'auteur fait preuve d'une précision et d'une efficacité redoutable, aussi bien dans la composition que dans les cadrages ou la représentation implicite de la violence. Son trait anguleux d'inspiration vintage s'accorde merveilleusement avec les années 60 et l'atmosphère noire du roman de Westlake sur une teinte monochromatique à l'aquarelle et au pinceau appliquée directement sur les planches, qui souligne un peu plus ses capacités artistiques.

À chaque adaptation, L'Organisation en 2010, Le Casse en 2012 et Fun Island en 2013, Cooke s'affranchit progressivement des limites posées au départ par l'écrivain et s'empare de l'univers qu'il lui a légué pour délivrer une histoire toujours aussi respectueuse de l'oeuvre d'origine, mais plus riche, plus dynamique, dans une interprétation qui catalyse toutes ses obsessions et peut être vue comme l'aboutissement de sa carrière.

 

Darwyn Cooke : photo"On aurait dit ses mains façonnées dans l'argile brune par un sculpteur qui aurait vu grand"

 

De sa première histoire dans New Talent Showcase en passant par Catwoman : Le Dernier Braquage et la romance entre Selina Kyle et le personnage de Stark basé sur Parker, l'Amérique de The New Frontier, les péripéties de Slam Bradley et King Faraday dans Solo ou sa réinvention du Spirit qui combat les criminels de Central City, tout semble avoir été une longue préparation pour accoucher de cette oeuvre exceptionnelle. 

Celle avec laquelle il peut déclarer tout son amour pour les années 60 de son enfance, les romans noirs et les films de braquage et de gangsters qu'il affectionne, avec ces histoires remplies de flics désabusés en imper, de femmes aux silhouettes élancées et de salauds en costume-cravate qui règlent leurs comptes avec leurs flingues ou leurs poings avant de passer à autre chose, sans regarder derrière eux.

 

 

Darwyn Cooke : photoBraquage au petit matin

 

Cooke avait déclaré dans plusieurs interviews qu'il se verrait bien accompagner le personnage encore un moment dans quelques adaptations et prévoyait déjà la prochaine, tirée de Signé Parker (Butcher's Moon), qui ne sortira malheureusement jamais.

Sur les quatre récits adaptés en comics, trois ont remporté l'Eisner Award de la meilleure adaptation et Darwyn Cooke a reçu l'Eisner du meilleur auteur et du meilleur lettrage pour L'Organisation, mais aussi celui de la meilleure histoire courte et du meilleur recueil pour la réédition en intégrale (disponible en France chez Dargaud). Il y aura aussi une flopée d'autres récompenses. Pourtant, Parker est sans doute une des oeuvres les moins connues de sa carrière à côté de The New Frontier ou de son dernier coup de maître chez DC, qu'il réalise entre deux volumes des aventures du braqueur.

 

Darwyn Cooke : photoGuet-apens


Pour célébrer les 25 ans de Watchmen (et aussi pour republier l'oeuvre afin d'éviter que les droits ne reviennent à Alan Moore et Dave Gibbons), DC prépare un prequel du cultissime comics et contacte Darwyn Cooke pour lui proposer. Le projet avait déjà été imaginé en 1985 : Alan Moore avait annoncé que si Watchmen était un succès, il réaliserait une série en 12 numéros avec Dave Gibbons autour des Minutemen et DC leur a proposé d'autres histoires autour du Comédien, de Rorschach ou du Hibou, mais après le conflit entre les auteurs et l'éditeur, l'idée a logiquement été abandonnée.

En 2010, DC avait recontacté Moore pour lui proposer de récupérer les droits s'il écrivait des prequels et des suites. Il les a gentiment rembarrés en expliquant qu'il ne voulait plus revoir Watchmen, encore moins depuis l'adaptation cinématographique de Zack Snyder, mais DC a quand même poursuivi son projet et s'est probablement orienté vers Cooke pour les similitudes entre The New Frontier et Watchmen.

 

Darwyn Cooke : photoUn Comédien déjà cinglé

 

Persuadé qu'il ne pourrait jamais égaler une oeuvre avec une telle réputation et déjà occupé par Parker, Cooke est réticent et refuse dans un premier temps. Dan DiDio, le co-responsable éditorial de DC, continue toutefois d'insister et après un an de réflexion, Cooke imagine justement une histoire autour des Minutemen. Il s'accorde avec DC pour réaliser deux volumes tandis que les autres personnages sont confiés à quelques-uns des plus gros noms de l'industrie : J. Michael Straczynski, Joe et Andy Kubert, Eduardo Risso, Brian Azzarello, Lee Bermejo, J. G. Jones, Jae Lee ou encore Adam Hughes.

Et parmi cette incroyable réunion de talent sur neuf histoires différentes (et plus que décevantes dans l'ensemble) publié entre 2012 et 2013, le Before Watchmen : Minutemen de Darwyn Cooke est incontestablement le meilleur et le seul qui fait honneur à Alan Moore et Dave Gibbons. Un autre chef-d'oeuvre du genre super-héroïque, qui a pour seul défaut d'être trop court.

 

Darwyn Cooke : photoLe début de la fin

 

Au-delà de la formation des Minutemen racontée du point de vue du Hibou, Cooke exploite tout le potentiel de ces idoles du passé et de son contexte historique, comme il l'a fait dans The New Frontier, mais dans l'atmosphère sombre et désespérée propre à l'univers de Watchmen. Il délaisse le gaufrier de l'oeuvre originale au profit de son découpage spécifique et de petites cases, dans la tradition des strips des années 40, pour raconter l'histoire de héros décadents, obsédés par la célébrité au point d'oublier la justice.

Des figures déchues, faussement héroïques, réinterprétées de façon moderne pour les complexifier, les humaniser et aussi parler de sujets encore actuels à travers le Juge Masqué et sa liaison avec Captain Metropolis ou la Silhouette, victime d'un crime homophobe.

 

Darwyn Cooke : photoVices et vicissitudes

 

Dans l'autre volume qu'il écrit, Before Watchmen : Spectre Soyeux, avec son amie Amanda Conner au dessin, il revient tendrement sur le passage à l'âge adulte de Laurie Jupiter. Elle s'y échappe avec son petit-ami en plein Flower Power lorsque sa mère lui demande de reprendre son costume de justicière masquée. Un récit entre drogues, romance, féminisme et action, auquel le trait animé et solaire d'Amanda Conner apporte encore plus de douceur et d'éclat.

 

Darwyn Cooke : photoBad trip

 

Au passage, il redessine une aventure consacrée à Jonah Hex et Tallulah Black dans le numéro 34 de All-Star Western en 2014 (toujours accompagné de Jimmy Palmiotti et Justin Gray), puis il retrouve l'univers de Batman : la relève et réalise un court-métrage pour les 75 ans de Batman. Une minute et vingt secondes de pure action durant lesquelles il convoque la mythologie du justicier de Gotham pour un combat d'anthologie dans la Batcave avec Terry McGinnis et le vieux Bruce Wayne face aux anciennes versions du Chevalier Noir.

 


Fin décembre 2014, il dessine 23 couvertures variantes pour chaque titre de DC. Des portraits aussi splendides que mémorables (qui lui ont valu un autre Eisner Award), avec notamment Batgirl au volant de sa moto, la Justice League Dark dans un trait emprunté à Mike Mignola, Wonder Woman affrontant une horde de Minotaures ou encore Bruce Wayne, endormi dans un fauteuil et bordé par son fidèle ami et allié, Alfred.

 

Darwyn Cooke : photoToujours plus vite

 

En 2015, il s'associe à Gilbert Hernandez, artiste au style lui aussi reconnaissable et connu pour Love & Rockets. Les deux hommes créent The Twilight Children, un comics entre science-fiction et magie autour d'individus dotés d'étranges pouvoirs et d'une mystérieuse sphère qui apparaît aux abords d'un village de pêcheurs et enlève certains habitants. Une histoire permettant à Cooke "d'expérimenter quelque chose de nouveau", comme il l'a confié au Washington Post, un autre genre, mais toujours avec une impressionnante finesse dans le trait.

 

Darwyn Cooke : photoSignes

 

En même temps que The Twilight Children et sa cinquième adaptation de Parker, il annonce également un nouveau projet en 2015 : Revengeance. C'est sa première création originale indépendante chez Image Comics. Un thriller psychologique autour d'un jeune artiste entraîné dans une dangereuse affaire criminelle dans le Toronto des années 80, où Cooke a grandi. Une oeuvre certainement plus personnelle, qui aurait marqué une nouvelle étape dans sa carrière, mais qui ne verra malheureusement jamais le jour.

 

Darwyn Cooke : photoLa couverture de Revengeance!


Le 14 mai 2016, alors que son épouse avait annoncé la veille sur les réseaux qu'il recevait des soins palliatifs contre une forme agressive de cancer des poumons, Darwyn Cooke est emporté par la maladie à seulement 53 ans, laissant derrière lui sa femme, Martha, son frère, Dennis, et un héritage auquel tous les artistes, auteurs, éditeurs et fans de bande dessinée rendent hommage le jour de sa disparition.

Bill Sienkiewicz, Paul Dini, Guillermo Del Toro, Mark Hamill, Ed Brubaker, Cameron Stewart, Jim Lee, Dan DiDio, Brian Michael Bendis, Scott Snyder, Peter J. Tomasi, Joshua Williamson, Jason Fabok, Rafael Abuquerque, Adam Hughes, Becky Cloonan, Paul Pope, Jimmy Palmiotti, Mark Waid et encore tout un tas d'autres noms tout aussi prestigieux honorent et pleurent cet auteur et dessinateur qui a remporté 13 Eisner Awards (seuls Alan Moore, Chris Ware, Todd Klein, Brian K Vaughan et Neil Gaiman en ont reçu plus) et marqué l'histoire des comics avec son style remarquable et son franc-parler.

 

Darwyn Cooke : photoUn de ses plus beaux dessins de Batman

 

Tout au long de sa carrière, il aura dépassé son rêve d'être dessinateur de comics par son talent, en puisant dans son expérience de l'animation pour bousculer les conventions, en explorant les genres les uns après les autres avec la même ferveur, en faisant entendre ses idées et ses principes sans se soucier des critiques ou des limites et en se battant pour mettre en avant des sujets et des personnages forts au sein de grandes histoires, même les plus courtes.

Son travail et sa vision représentent ce que la bande dessinée a de mieux à offrir et son influence se remarque encore chez des artistes comme Amanda Conner, Cliff Chiang, Cameron Stewart ou encore la dessinatrice française Elsa Charretier, qui continuent de porter l'énergie qui animait ses dessins.

 

Darwyn Cooke : photoDarwyn Cooke

 

Que ce soit pour livrer les pensées de Batman, faire bondir Catwoman sur les toits de Gotham, raconter l'Amérique à travers ses super-héros, restaurer le charme original du Spirit ou préparer les braquages de Parker, ses oeuvres ont émerveillé tous ceux qui les ont lues. Parce qu'il était capable de susciter une émotion particulière, quelque chose de simple et merveilleux, pour lequel il était le meilleur : prendre de vieux personnages et nous rappeler pourquoi on les aime.

Batman : Ego, Catwoman : Le Dernier Braquage, The New Frontier, Superman Kryptonite et les tomes de Before Watchmen sont disponibles chez Urban Comics et Parker est disponible chez Dargaud.

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commentaires
Amarina
14/03/2022 à 14:45

Je ne connaissais pas ce monsieur. Et cet article était passionnant, bravo !

SebSeb
14/03/2022 à 14:37

Superbe hommage, merci de rappeler à quel point Cooke était extraordinaire !

Aktayr
13/03/2022 à 14:31

Merci pour cet article particulièrement touchant

Nico88
13/03/2022 à 10:46

Bel article. Auteur que j'ai découvert pendant le confinement avec New frontier. J'ai tout de suite fait des recherches sur ses autres comics tant son style m'a scotché. Dommage qu'il nous ait quitté si tôt.

Grift
12/03/2022 à 20:38

Super Article ! merci

ZakmacK
12/03/2022 à 19:25

Sacré artiste ce Darwyn Cooke ! Je me refais new frontier régulièrement. Au niveau du dessin, c'est un de mes comics préféré. Super article, bravo !

Ghob_
12/03/2022 à 18:26

J'approuve : très bon article, qui m'aura fait découvrir un artiste dont je n'avais jamais entendu parler jusqu'ici. Joli travail de documentation !

cmtdp
12/03/2022 à 17:49

ça ne va pas être très original mais bravo pour cet article passionnant !

Thierry
12/03/2022 à 17:32

Merci pour cet article très complet sur cet artiste complet et foutrement doué, parti trop tôt.

Marcus
12/03/2022 à 17:05

Excellent article. Le travail de Darwyn Cooke sur la série Parker est superbe.
Il faut lire cette série et par la même occasion les bouquins de Westlake.

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