Batman : Trois Jokers - critique d'une mauvaise blague

Arnold Petit | 4 octobre 2021 - MAJ : 05/10/2021 06:50
Arnold Petit | 4 octobre 2021 - MAJ : 05/10/2021 06:50

Plus de quatre ans après son annonce, et après une année supplémentaire le temps de traverser l'Atlantique, Batman : Trois Jokers est enfin arrivé en France, le 1er octobre chez Urban Comics. Geoff Johns retrouve Jason Fabok pour éclaircir le mystère autour de ces trois versions du Clown Prince du Crime dans l'univers de DC, mais a surtout oublié que les meilleures plaisanteries sont les plus courtes.

FINI DE RIRE

Celui qui a dit que "tout vient à point à qui sait attendre" n'a jamais attendu Batman : Trois Jokers. En 2016, le scénariste Geoff Johns et le dessinateur Jason Fabok concluaient leur passage sur Justice League dans La guerre de Darkseid avec une révélation aussi marquante qu'inattendue. Assis dans la chaise de Mobius (qui permet d'accéder au savoir infini et universel), Batman demandait alors l'identité du Joker et restait choqué par la réponse.

Ce n'est que plus tard, dans DC Univers Rebirth, qu'il révélait ce qu'il a découvert : il n'y a pas un, mais trois Jokers (ce qui n'a rien à voir avec sa question, mais peu importe). Depuis, les lecteurs espèrent une explication, et le scénariste en a promis une, à travers une mini-série de comics en trois chapitres intitulée Three Jokers, mais les choses ont évolué en quatre ans.

 

photoAllégorie de Three Jokers qui part moisir dans une cabane abandonnée

 

Alors que Scott Snyder le remplaçait en tant qu'architecte de l'univers de DC avec ses métalleries, Geoff Johns a été désigné pour superviser le DCEU, puis a imaginé une suite à Watchmen dans Doomsday Clock, avec plus d'un an de retard. Évincé de son poste de responsable créatif pour devenir le consultant attitré de Warner à chaque adaptation de DC à la télé ou au cinéma, il s'est ensuite consacré à sa sympathique série, Stargirl, et s'est retrouvé affilié à d'autres projets, comme l'inespéré Green Lantern Corps, tout en continuant de vanter Batman : Trois Jokers comme « l'histoire ultime entre Batman et le Joker ».

Et à l'image de Doomsday Clock, dont l'impact sur l'univers de DC avait été largement amenuis à cause de ses retards successifs et de sa publication chaotique, toutes les ambitions que portaient Batman : Trois Jokers ont donc disparu au fil du temps et le projet a fini sur le Black Label de DC, comme un objet encombrant dont il fallait bien se débarrasser quelque part. Ce qui explique (et excuse) peut-être la fadaise et le néant du scénario de Geoff Johns, qui n'a strictement plus aucun rapport avec ce qu'il avait écrit dans Justice League ou avec la continuité de l'univers de DC.

 

photoTout va bien, Batman est là

 

LES MÉANDRES DE LA FOLIE

Derrière une enquête menée par Batman, Batgirl et Red Hood autour de trois meurtres apparemment tous commis par le Joker au même moment, Batman : Trois Jokers tente de revenir sur leurs liens avec le clown psychotique, mais aussi la raison d'être du Joker, à travers trois versions : le Clown, le Criminel et le Comédien, chacune correspondant à une période dans l'histoire des comics (le Joker présent dans le premier numéro de Batman en 1940, le Joker de l'Âge d'Argent et le Joker de Killing Joke).

En revanche, contrairement à Grant Morrisson, qui avait présenté l'idée d'un Joker se réinventant chaque jour dans Arkham Asylum, ou à Scott Snyder, qui avait transformé le Joker en légende urbaine dans Mascarade, Geoff Johns n'apporte absolument rien au mythe du Joker ou à sa relation avec le Chevalier Noir.

 

photoTrois Jokers, zéro plaisir

 

Au lieu d'offrir une relecture du Joker en traitant son évolution pendant 80 ans comme la représentation des peurs de chaque époque, passant de tueur en série, à vilain farceur puis criminel psychotique, le concept autour des multiples versions du Joker, déjà bancal et contradictoire avec la mégalomanie du personnage, n'est même pas exploité ou ne serait-ce qu'expliqué.

Les tares d'écriture de Geoff Johns déjà observées dans Doomsday Clock se confirment malheureusement avec Batman : Trois Jokers et atteignent même les héros, qui ne sont plus que des caricatures d'eux-mêmes. Batman apparaît comme un justicier froid et monolithique, tandis que Red Hood est uniquement défini par sa rancune et que Batgirl est réduite à l'état de sage poupée avec qui tous les membres de la Bat-family veulent (et peuvent) avoir une relation.

 

photoLes Traumatisés Anonymes

 

Jason Todd et Barbara Gordon ne servent qu'à rappeler ce qu'ils ont vécu face au Joker dans Un Deuil dans la Famille et Killing Joke et Geoff Johns se contente finalement de ressasser les mêmes thématiques ayant déjà alimenté pléthore d'autres comics comme Batman : Silence, Batman : l'énigme de Red Hood, Batgirl, Le Deuil de la famille ou encore Red Hood & The Outlaws.

Alors qu'il avait annoncé une histoire autour du traumatisme et de la guérison, le drame, la résilience ou la catharsis des personnages ne se ressent jamais, ou seulement au détour de dialogues gênants.

Geoff Johns a voulu donner une suite à un autre chef-d'oeuvre écrit par Alan Moore, mais contrairement à Doomsday Clock, qui trouvait une portée meta étonnante dans les dernières pages et respectait (un peu) le récit original de Watchmen, Batman : Trois Jokers va à l'encontre de ce qui donne sa grandeur à Killing Joke.

 

photoBruce, je te présente Bruce

 

C'EST BEAU, MAIS C'EST BÊTE

Pour cacher la misère et le manque d'originalité de son scénario, Geoff Johns multiple les références, à Laughing Fish (génialement adapté par la série animée) et aux autres grands moments du Joker, mais l'envie de tourner chaque page provient plus de la frustration du lecteur qui s'impatiente que de l'efficacité ou de la finesse du récit. Incapable de raconter une histoire ou d'approfondir ses personnages, le scénariste s'enfonce dans l'absurdité et se raccroche désespérément à la mythologie du Chevalier Noir et aux dessins de Jason Fabok pour ne pas sombrer dans le ridicule.

 

photoTaper d'abord, réfléchir après

 

Et même si le trait saisissant de l'artiste renforce l'atmosphère glaciale et amène du poids au récit et aux interactions entre les personnages, en particulier celles entre Batman et le Joker, il ne permet pas de dépasser le scénario décousu et insipide pour autant. À l'image de Gary Frank, qui s'était inspiré du travail de Dave Gibbons sur Watchmen pour Doomsday Clock, Jason Fabok emprunte son gaufrier à Brian Bolland et reprend certaines de ses compositions de Killing Joke, en apportant un aspect presque cinématographique à son découpage.

Malgré des planches impressionnantes, sur lesquelles reposent entièrement la narration et la tension, le manque de dynamisme, les couleurs ternes et ce style trop clinique finissent par accentuer la superficialité de l'ensemble. Ni inquiétants ni charismatiques, les trois Jokers sont difficilement reconnaissables entre eux et souffrent d'une piètre caractérisation, autant visuellement que narrativement, contrairement aux héros, fidèles à ce qu'ils dégagent dans leurs paroles.

 

photoTu sens comme je suis ténébreux ?

 

Batman : Trois Jokers n'est certainement pas l'événement annoncé ou un récit majeur dans l'histoire du Joker, mais plutôt une aberration, terrible et malhonnête. La conclusion, totalement délirante, finit de prouver l'incompétence ou le désintérêt complet de Geoff Johns et peut clairement être perçue comme une insulte à Alan Moore, les fans de Batman et les lecteurs de DC en général

Batman : Trois Jokers est publié en France chez Urban Comics depuis le 1er octobre 2021.

 

photo

Résumé

La déception et la frustration que génère Batman : Trois Jokers sont à la hauteur de ses quatre ans d'attente. Avec ses personnages caricaturaux et son intrigue aussi confuse qu'embarrassante, Geoff Johns plonge dans les profondeurs insondables de la bêtise et ne peut même pas compter sur les dessins de Jason Fabok pour s'en sortir.

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commentaires
Flo
19/10/2021 à 14:30

Moins bof et inutile que ce que certains penseraient, de manière abrupte.
Évidemment, Batman pour Geoff Johns, ce sont toujours des arcs courts, concentrés, contrairement à ses autres travaux sur ses chouchous Superman, Aquaman, Flash, Green Lantern, JSA – puisque Batman n’a pas besoin qu’on mette plus la lumière sur lui.
Et ça ajoute peu, tout en explorant le personnage sous des angles auxquels on n’avait pas encore pensé.

Ainsi, cet opus, en plus de tenir parole en développant cette idée des Trois – logique, et limitant ainsi les multiples réinventions que s’autorise régulièrement le vilain…
Cet opus donc joue sur un combo assez rare, composé de Bruce, Barbara et Jason (trois face à trois, c’est « carré »)…
A une atmosphère noire de chez noire dans les dessins… Des dessins faussement figés, avec quelques subtilités minimes, même pour un Jason (!) Fabok à la planche…
Poursuit les obsessions de Johns à savoir donner un emblème sur fond jaune pour Batman (comme Superman, signe de lumière), faire en sorte que les héros gardent leur look le plus populaire et pas le plus « à la mode », ne pas faire l’impasse sur leur maturité ou instabilité.
Et nous présente un vieux Joker impressionnant.

Bien entendu, Joker oblige, tout a l’air vain, vite oublié… Ce qui est n’est pas trop vrai.
C’est juste qu’il n’en fait pas des tonnes avec les quelques idées qu’il pose, y compris les « Joker zombies » (pas de Spoiler, pas de soucis).
Batman y a droit à un « cadeau », lui permettant de solder l’une de ses obsessions et de devenir moins torturé (même si la transformation de « vous savez qui » aurait été interressante à développer pendant un temps).
Les graines d’un rapprochement rédemptif pour Barbara et Jason sont plus ou moins posées.
Et le petit twist final est loin d’être gratuit…
Mais par contre il est sacrément roublard puisque ça change du tout au tout le sens de ce qu’on voit dans Darkseid War
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SPOILER
Ainsi, quand Batman pose ses questions sur Chill et le Joker, c’est en fait pour tester le fauteuil Moebius car il connaît déjà les réponses… Sauf que le statut actuel du Joker a entre-temps changé, d’où son étonnement à l’énoncé des Trois.
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Ce faisant, Johns ne fait qu’étendre certaines choses que Alan Moore a posé de façon cavalière et précipitée dans The Killing Joke (l’auteur n’étant lui-même pas complètement satisfait), accentuant le reflet déformé entre les deux ennemis intimes. Tout comme il a su aller au delà du postulat des Watchmen en lui faisant faire une boucle bien plus complète dans Doomsday Clock.
Ce n’est ni brillant ni unique… Mais ça fait moins illusion, et c’est fidèle totalement à l’idée qui sous-tend le vilain : être insaisissable du début à la fin.

Fridrich
09/10/2021 à 20:43

We live in a society

NemesX
06/10/2021 à 16:25

Même si dans le fond c'est vrai que le comic n'offre pas au lecteur la réponse tant attendu de : quelle est la véritable identité du (ou plutôt des) Joker ? Cette nouvelle aventure vient confirmer la
véracité de certains événements évoqué par le Joker dans Killing Joke, tout en y ajoutant des détails très intéressant. Qui permettent de voir que même avant sa transformation, il était déjà habité par le mal.

Ce personnage nous fascine depuis sa première apparition. Mais est ce que nous en tant que lecteur voulons vraiment savoir son vrai nom ? n'en serait il pas moins effrayant ?

Je trouve la critique un peu trop sévère. Le comic est loin d'être irréprochable mais son histoire viens ajouter du contenu à la relation Batman-Joker. Les deux ont un lien bien spécifique qui n'appartient qu'à eux et que même le lecteur ne peut réellement comprendre (ceux qui ont lu la fin verront à quoi je fais allusion)

Numberz
04/10/2021 à 22:01

Geoff Johns, le dernier bon souvenir que j'ai de lui c'est le rebirth de Green lantern. Pour dire à quel point ça date...

Astartes
04/10/2021 à 19:58

Critique décevante, vous manquez tellement les point cruciaux du comics...

Kron
04/10/2021 à 18:19

Quelle idée de merde à la base...
Déjà que les metalleries de Snyder bof bof, là je passe mon tour, du coup je vais me refaire tout le run de Morrison tiens.

Fhan
04/10/2021 à 17:50

Geoff Johns Est une escroquerie, point

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