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Braveheart : et Mel Gibson sauva Hollywood avec son kilt et son couteau

Par Simon Riaux
20 juin 2021
MAJ : 21 mai 2024
Braveheart : photo, Mel Gibson

Presque 30 ans après sa découverte, Braveheart est probablement le sommet de la carrière de Mel Gibson, alors superstar hollywoodienne, icône populaire et réalisateur surpuissant. 

Si La Passion du Christ reste son plus grand accomplissement esthétique et Apocalypto son épopée la plus ambitieuse, Braveheart continue de bénéficier d'un statut à part dans la filmographie du réalisateur Gibson, en cela qu'il réunit ses qualités d'auteur, de metteur en scène, sa vision particulière d'un monde et d'une humanité happés par la violence ou son jeu magnétique, à une époque où son aura n'était pas encore durablement entachée des divers scandales qui ont menacé sa carrière.

Formidable récit d'aventure, évocation historique stimulante et puissant récit guerrier, le métrage aura été le fruit d'une genèse éprouvante, épique au sens premier du terme, accouché dans la douleur par Gibson, et conséquence directe d'un échec cuisant. Revenons donc sur cette oeuvre dont Peter Jackson admettra lui-même qu'elle lui permit de forger Le Seigneur des anneaux, et dont la naissance revient indirectement... à un certain Shakespeare.

 

photo, Braveheart, Sophie MarceauAttention les yeux

 

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE GIBSON

Au début des années 90, Mel Gibson est une des plus grandes stars hollywoodiennes en activité, et incarne presque à lui seul le concept de cinéma d'action. Arnold Schwarzenegger est toujours une légende, mais sa carrière ralentit progressivement après Terminator 2 : Le Jugement dernier, tout comme Sylvester Stallone, pas encore en pleine traversée du désert, mais déjà vacillant.

Gibson est plus jeune, incarne une nouvelle génération, tout en physicalité. Mad Max l'a révélé, L'Arme fatale l'a transformé en superstar. L'artiste s'est épanoui dans ces rôles synonymes de spectacle, ainsi que de nuances qui n'existaient pas chez ses prédécesseurs (Martin Riggs est peut-être un super flic à la gâchette facile, c'est aussi un suicidaire dépressif au dernier degré), mais il craint l'évolution de sa carrière à Hollywood.

 

photo, Mel Gibson, Glenn Close, Alan BatesFaisez pas chier Hamlet

 

Tequila Sunrise et L'Arme fatale 2 sont déjà dans les tuyaux, et l'intéressé a des ambitions plus intéressantes que celles de durer quelques années en haut de l'affiche, en jouant les bruns ténébreux, beaux gosses à la décharge facile. Gibson veut des rôles qui lui permettent d'embrasser la veine tragique qui l'intéresse, quitte à produire lui-même les films qui pourront porter ses désirs. Il crée donc Icon et va en user pour mettre un projet entre les mains d'un réalisateur dont il partage le goût de la culture classique et la foi catholique. C'est Franco Zeffirelli, à qui on doit La mégère apprivoisée et le Roméo et Juliette de 1968 (excusez du peu).

Véritables pièges à ambitieux en mal de reconnaissance critique, les tragédies de Shakespeare demeurent les phares d'un cruel camion, toujours partant pour écraser les lapins hollywoodiens. Joss Whedon et Ralph Fiennes, pour ne citer que les plus récentes victimes du tartinage dramaturgique, s'en souviennent. Il est d'ailleurs intéressant de constater que Zeffirelli, s'il se réjouissait de mettre en scène Hamlet, paraissait très conscient des risques inhérents au projet, comme il le confia au magazine Christian Science Monitor. "J'ai réalisé qu'il prenait un gros risque. Il a mis sa vie, sa carrière, en jeu. Imaginez si le film n'est pas une réussite. Il deviendra une blague pour cette industrie. De mon côté,  ce ne sera jamais qu'un flop. Mais pour lui..." Le cinéaste ne croyait pas si bien dire.

 

photo, Mel Gibson

photo, Robert Downey Jr.Le foutage de gueule est réel

 

Il mettra donc en scène Hamlet, avec Mel Gibson dans le rôle-titre. L'acteur tiendra là l'opportunité d'assoir sa stature de grand comédien. C'est du moins ce qu'il espère. En réalité, l'opération tourne à l'eau de boudin, à tel point que le film va devenir un motif de moquerie instantané (et récurrent depuis) au sein de la production hollywoodienne. La critique sabre le long-métrage (assez embarrassant, il est vrai) et n'y voit qu'un trip égotique déplacé. Il sera parodié dans Last Action Hero, avant que Tonnerre sous les tropiques ne moque le look improbable de Gibson le temps d'une hilarante fausse bande-annonce. Bref, c'est la piquette.

Parallèlement, l'interprète de Mad Max met en scène son premier long, L'Homme sans visage, tout en écarquillant les yeux devant le premier long-métrage d'un autre acteur hollywoodien : le Danse avec les loups de Kevin Costner. C'est ce dernier, fort de 7 Oscars, qui convaincra Mad Mel d'assumer totalement ses ambitions, comme le rappelle une interview de USA Today, publiée pour les 25 ans de Braveheart.

"Il m'a dit : 'Il n'y a qu'une seule façon de faire, vieux. Il faut viser gros.' Alors je lui ai répondu : 'Ok, je vais viser gros.'"

 

photo, Mel GibsonQuand on en a gros, on vise gros

 

LA PASSION DU GIBSON

Et pour ce qui est de viser gros, Mel va viser gros. A l'origine se trouve le scénario de Randall Wallace, qui tape dans l'oeil du producteur Alan Ladd, Jr., lequel a déjà officié du côté d'Alien, le huitième passager ou Blade Runner. Mais le projet peine à intéresser les studios auquel il est présenté, jusqu'à ce que Mel Gibson prenne à coeur ce scénario et parvienne à trouver un deal financier entre Paramount et la Fox, qui acceptent de monter à bord, à condition qu'il interprète le rôle-titre. Une orientation logique, tant il paraîtrait absurde à n'importe quel financeur de miser 70 millions de dollars sur la seconde réalisation d'une superstar, sans s'assurer qu'elle tienne le haut de l'affiche.

 

photo, Braveheart, Mel GibsonL'art de négocier un budget

 

Logique, mais dévastatrice pour l'artiste, qui va se retrouver au milieu d'un maelstrom inarrêtable. Son film dure trois heures. Son film enchaîne les séquences d'action, de batailles aux proportions phénoménales à un rythme sans équivalent à l'époque. Son film réunit des centaines de figurants. Son film est violent. Son film ne se pose aucune limite en termes de chorégraphies. Et enfin, son film tente de concilier une forme de grand récit proche d'une certaine candeur, assumant un ton parfois naïf, et la sauvagerie d'une fresque historique où point déjà un sens du tragique ravageur, ainsi qu'un usage de la brutalité comme modalité d'expression.

 

photo, Mel Gibson, Catherine McCormackForever young

 

Le dispositif est ahurissant de complexité, exige énormément du réalisateur... d'autant plus qu'il doit constamment se poser la question de son interprétation. Et cette dernière est bien loin d'aller de soi, pour au moins deux raisons. Tout d'abord, il est bien plus âgé que son personnage, William Wallace. Rien de neuf sous le soleil hollywoodien, sauf que son long-métrage prend le temps d'établir l'innocence du protagoniste longuement, et que ce dernier est écrit comme un tout jeune homme, candide en diable. Une énergie qui n'est pas ou plus celle d'un Gibson âgé de 38 ans lors du tournage. Tournage qui le met en scène fréquemment au milieu de foules immenses, ce qui représente un défi devant et derrière la caméra.

Comme si tout cela ne suffisait pas, le film ne s'épargne aucune difficulté et va abattre les records tels que celui du plus grand nombre d'humains enflammés dans un même plan, tout en multipliant les scènes de cascades à cheval, simultanées et effroyablement dangereuses. Des challenges cauchemardesques, à fortiori à une époque où l'usage du numérique n'est pas encore assez répandu et les technologies trop balbutiantes pour se substituer à un filmage en "live".

 

photo, Mel GibsonQuand Mel va visionner les rushs avec ses gars sûrs

 

WAR HAMMER : SCOTLAND EDITION

Le résultat ne sera pas seulement à la hauteur des espérances placées dans le réalisateur et comédien, mais ira bien au-delà de son statut initial de grosse production aventureuse calibrée pour les Oscars. Il en récoltera d'ailleurs 5, dont meilleur film et meilleur réalisateur, accédant du même coup au rang de classique instantané. Toutefois, Braveheart va plus loin, plus fort, tant son influence est profonde sur le 7e Art et notamment dans la représentation de l'épopée, la mise en scène du genre épique.

 

Photo Mel GibsonLa boucherie du Christ

 

On l'évoquait à l'occasion de la vidéo que nous avions consacrée, grâce à la participation de La Boîte à Fx, à l'héritage du Seigneur des Anneaux. Non seulement la trilogie de Peter Jackson a radicalement transformé la conception du climax au sein des blockbusters (qui cèdent presque tous à la tentation de la bataille rangée numérique), mais son maître d'oeuvre lui-même a maintes fois reconnu que le joyau de Gibson avait largement inspiré sa conception des batailles. Et pour cause, celles qui nous sont assénées dans la chanson de geste écossaise sont tout bonnement fantastiques, et constituaient alors autant d'accomplissements esthétiques jamais vus à l'écran.

 

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Leur précision, le soin de leurs mouvements, la quantité de techniques mises en place pour en décupler l'immersion, tout concourt à immerger le spectateur en leur sein comme jamais. Ordonnées autour de chorégraphies ultra-précises, qui penchent progressivement vers un chaos barbare irrésistible, elles retranscrivent la sauvagerie avec une intensité qui n'a quasiment pas d'équivalent dans l'histoire du cinéma. Pour retrouver affrontement plus radical, expérimental et hypnotique, il faudra attendre l'ouverture gorasse de Gangs of New York, qu'on jurerait pensée par Martin Scorsese comme une réponse démente au génie spectaculaire de Gibson.

Mais Braveheart ne flamboie pas seulement quand ses rebelles écossais brandissent marteaux de guerre et autres épées pour apprendre aux Anglais la recette de la purée armoricaine. Non, le montage du film, son travail extrêmement précis de l'ellipse, ou sa capacité (qu'on retrouvera dans l'épatant Tu ne tueras point) à faire cohabiter des temporalités ou atmosphères aux antipodes les unes des autres, font de la narration une leçon de maîtrise et d'audace mêlées.

 

Photo Mel GibsonLe sacre de Mel

 

Et puis, revoir aujourd'hui le film, c'est mesurer l'ampleur de l'énergie, du risque, pris par Mel Gibson. L'intensité de l'effort demandé par ce projet gargantuesque se lit physiquement sur le corps de l'artiste, dans l'intensité parfois presque messianique de son jeu. En témoigne la scène au cours de laquelle William Wallace se venge des Anglais qui ont assassiné sa femme et au cours de laquelle l'incandescence du comédien sidère parfaitement.

Cette puissance de jeu, sans doute causée par les conditions éreintantes du tournage, les enjeux gigantesques pour sa carrière et l'intensité qu'il mit toujours dans ses créations, permettent au métrage de commenter lui-même sa dimension de chemin de croix, achevant de faire entrer le seigneur Gibson dans l'histoire de son médium.

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Commentaires
6 Commentaires
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Birdyyyyyyyy !!!!

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 flash : n’exagérons rien…

Tuk

Liberté !!!! ;-p

Xbad

Je viens de la racheter en blue Ray aujourd’hui, j’adore ce film

Xehanort

Game of Thrones avant l’heure.

Ozymandias

Hâte de le revoir celui-là, me le suis remis dans ma liste pour un visionnage en 4k !

Flash

Du très grand Cinéma, Gibson est un incroyable réalisateur, il a même réussit l’exploit de rendre Marceau presque supportable dans un rôle.