The Last Girl : le film The Last of us existe déjà, et il est passionnant

Mathieu Jaborska | 28 juin 2020
Mathieu Jaborska | 28 juin 2020

Comme toutes les grosses licences vidéoludiques, The Last of Us est souvent envisagé comme un film, d'autant plus que le mode de narration qu'il emploie emprunte bien plus au cinéma qu'aux bornes d'arcade. C'est désormais acté : HBO va produire une série issue des aventures de Joel et Ellie, et réalisée par une des têtes pensantes de la traumatisante Chernobyl. Alors que le deuxième jeu tant attendu provoque des guerres d'opinion imbuvables sur la toile, il est bon de revenir sur le seul long-métrage assumant totalement l'influence du premier opus : The Girl with all the gifts, sorti en France sous un titre encore plus évocateur : The Last Girl.

 

Gemma ArtertonBas les masques !

 

THE ROAD WARRIORS

S’il est extrêmement difficile de trouver des héritiers cinématographiques à un jeu pourtant très marquant, c’est surtout parce que l’essai post-Uncharted de Naughty Dog est lui-même, à l'instar de ses prédécesseurs, infusé d’une somme impressionnante de références. On compte bien plus de films et séries qui partagent ces influences, avant et après 2013, date de parution du soft.

The Last of usThe Rover et consorts empruntent tous en réalité leur esthétique à d’autres post-apo dépressifs, en tête desquels le roman La Route de Cormac McCarthy, véritable choc misanthrope où se baladent un adulte rongé par son passé et un enfant qui n’a jamais connu les joies de l’humanité quand elle existait encore. D’où la difficulté de nommer des longs-métrages qui se revendiquent directement du jeu.

 

Photo Viggo MortensenViggo Mortensen n'a pas bonne mine dans l'adaptation cinéma de La Route

 

Les scénaristes de Logan ont probablement dû y jouer, tant on décèle dans cette relation entre Hugh Jackman et Dafne Keen un lien parental artificiel. Le film de James Mangold parvient à saisir une mélancolie inhérente à cette configuration narrative avec brio. Mais il est ici question d’une simple influence scénaristique, qui fait d’ailleurs en partie la réussite de la plus belle aventure de Wolverine sur grand écran.

Il ne sera jamais aussi tributaire de l’œuvre de Neil Druckmann que ce The Last girl, qui dépasse cette référence en commun. Certes, l’adaptation du livre de Mike Carey orchestrée par Colm McCarthy doit beaucoup à l’auteur qui partage son nom, mais sa référence première est sans aucun doute The Last of us.

 

development hellSeuls two

 

LAST, BUT NOT LEAST

Car les ressemblances dépassent la simple exploitation d’un tandem enfant / adulte et un sentiment de paternalisme. D’ailleurs, la figure du parent de substitution, incarnée par Gemma Arterton, est accompagnée de deux autres personnages aux fonctions différentes qui apparaissent, de façon bien moins régulière, dans le jeu.

Dans sa mise en scène même, le long-métrage fait du pied aux séquences désormais cultes qui avaient tournées en boucle sur PS3, puis sur PS4. Passé une introduction parfaitement maîtrisée en termes d’exposition, le deuxième acte se déploie grâce à une scène de carnage spectaculaire, axée sur la jeune Mélanie (Sennia Nanua – vous l’aurez compris – la Ellie du film).

L’horreur de l’invasion est reléguée au second plan par la caméra, tournant le dos à ses propres effets spéciaux pour paradoxalement mieux éprouver leurs effets. Un exercice de style régulier dans The Last of us, qui a surtout magnifié la scène d’introduction, où l'attaque se répand autour de la pauvre Sarah. Évidemment, Melanie est loin d’être aussi innocente que son homologue vidéoludique, mais le spectateur découvre à cette occasion et avec la même incrédulité la sauvagerie du monde dans lequel va nous plonger cette fiction.

 

Gemma ArtertonLa grande évasion

 

La technique consistant à faire primer les drames personnels sur les désastres globaux marche dans les deux cas, quand bien même le film ampute la dimension interactive de son modèle. La prouesse de gameplay (rendre Sarah jouable pour une dizaine de minutes) trouve son équivalent dans l’usage des focales de McCarthy, ne laissant l’horreur s’inviter de façon nette que quand Melanie y participe activement.

Le reste du voyage, accusant dans les deux cas quelques microscopiques baisses de rythme à mi-parcours, ne diffère pas beaucoup non plus. Le road trip désespéré vise surtout à créer des liens entre des protagonistes que tout oppose, histoire, bien sûr, de rendre la fin encore plus forte.

Ultra hostiles, les deux mondes au bord de l’effondrement se répondent en permanence. Ludisme oblige, les menaces dans The Last of us sont bien plus multiples. C’est d’ailleurs une des principales forces de l’expérience, la différenciant du « film interactif » que ses détracteurs voient en elle : les zombies s’identifient en fonction de leur comportement, concept foncièrement vidéoludique. Reste que The Last girl confronte lui aussi son groupe de survivants à des dangers pluriels, d’autant plus que la tronche et l’origine des bestiaux sont exactement les mêmes. Plus qu’une passion commune pour les girolles, c’est surtout une récupération horrifique très efficace.

 

photoToad 2.0

 

Seulement ici, ce sont les survivants qui s’adaptent, plutôt que le contraire, du moins dans les premières minutes. L’humanité a semble-t-elle, avant de sombrer, inventé une sorte de répulsif à infectés, qui peut éviter de se faire repérer par les masses de chair morte, répondant instinctivement à un ramdam plus sonore que la moyenne. Les monstres connaissent deux états donc : le zomblard champion du 100 mètres aussi vorace qu’un chat face à une assiette de thon et le cadavre inanimé, errant dans les endroits autrefois habités, faute de tripes à bouffer. De quoi motiver une séquence de suspense qui n’a rien à envier aux infiltrations tendues de Joel et Ellie.

Plus évident encore, le scénario met au centre de ses enjeux la mutation du pathogène, quitte à faire de son héroïne principale la nouvelle étape de son évolution. Ainsi, le boss de fin est incontestablement ce groupe de zombies puérils, mais intelligents, une idée différente de la sauvagerie et un niveau de dangerosité autrement plus élevé. Si The Last girl était un jeu vidéo, il serait assurément très divertissant, et au moins aussi punitif que son modèle.

 

Photo Glenn CloseLes flingues sont plus gros, en plus

 

THE LAST OF THEM

Les connaisseurs l’attendent : la principale caractéristique qui lie The Last girl et The Last of us est leur thématique. Alors que la plupart des œuvres de culture pop représentant des infectés divers et variés ou même une fin du monde quelconque se contentent de balancer un groupe de survivants dans un monde en ruine pour les observer comme des souris dans un bocal, le diptyque dont il est question ici s’attache à dépeindre les conditions de la survie de notre espèce dans un dénouement forcément déchirant.

Peu étonnant que la question de paternité soit au cœur des deux intrigues. Peut-on faire à la fois plus fort et plus égoïste qu’un lien de filiation, tout artificiel soit-il ? Si l’humanité ne peut se résoudre à se garder du plaisir de faire des gosses pour préserver la planète, peut-on s’attendre à ce qu’elle ne puisse pas, paradoxalement, s’autodétruire de la même façon ?

 

Photo Gemma ArtertonProfesseure Joel

 

Il serait très expéditif de considérer les deux tandems miroirs (Joel et Ellie, Helen et Melanie) comme les fins méchantes de leurs histoires respectives. Car si ces dernières ne ménagent en aucun cas les spectateurs en mettant leur sens moral à rude épreuve, jamais rien n'est demandé de plus que de faire preuve d’un tantinet d’humanité. Dans les deux cas, le choix final (très inspiré du trop peu apprécié 28 semaines plus tard de Juan Carlos Fresnadillo) du personnage principal, véritable climax, est voué à causer le désarroi chez son public.

Dans The Last of us, il doit concevoir que ce duo auquel il a appris à s’attacher reproduit pour ces mêmes raisons les mécanismes de sa propre extinction. Dans The last girl, il doit carrément accepter la fin de son espèce, et l’émergence cruelle d’une petite fille qu’il ne peut pourtant s'empêcher d'apprécier (prouver la légitimité de sa vie juste avant ce choix cornélien n’est pas anodin).

Acte d’égoïsme ou exemple survivaliste d'altruisme ? Les deux scénarios fondent dans une sorte de génie structurel les échelles, pour un conflit intérieur cristallisant le dilemme émotionnel qui les clôt. Le sujet est limpide : la différence entre lutter pour sa propre survie et celle des autres. À ce titre, les personnages secondaires, cruciaux, mais bafoués, servent surtout à faire peser leur propre sens de la morale dans la balance, afin de torturer encore plus le spectateur, condamné à voir le personnage prendre le choix à sa place. Il n’y a pas de fin alternative dans The Last of us. Il ne peut en avoir, puisque c’est ce problème fondamental, déchirant, qui définit notre propre humanité.

 

photoAlerte lacrymale de force 5

 

Attention cependant à ne pas voir le long-métrage de McCarthy comme une adaptation pirate peu scrupuleuse. Sans reproduire l’impact relationnel et la fin douce amère du jeu Naughty Dog, The Last girl met en scène un renouveau terrifiant que son pendant vidéoludique ne peut même imaginer : l’émergence d’une nouvelle strate de l’évolution, remettant finalement l’Homme à sa place. Dès l'introduction, explicite, les dés sont jetés : Mélanie est une véritable boite de Pandore destinée à nous rendre obsolètes, nous qui pensons mériter notre survie systématique. Un sacré coup pour l’ego.

Des différences contextuelles indéniables qui rendent indispensable la consommation immédiate des deux œuvres, dans l’ordre qu’on veut. On aura rarement vu des interrogations aussi ambitieuses dans la pop culture cette dernière décennie. Reste à voir si la suite tant attendue est à la hauteur des enjeux déballés dans cet article.

 

Affiche française

commentaires

Korki37
07/07/2020 à 14:36

Autant je respecte totalement les avis de chacun, autant j'ai du mal à comprendre l'engouement autour de ce film sur le site. Pour moi c'en était trop j'ai du arrêter au bout d'une heure tant c'était incompréhensiblement mauvais. J'avais alors tout juste terminé The Last of us Part 2, chef-d’œuvre incontesté pour pour et je cherchais un substitut au manque provoqué par son arrêt. Boy comme j'étais loin de me douter sur quoi j'allais tomber. Dès le début il y a quelque chose qui cloche, tout semble forcé, récupéré d'autre part (la photo, le contexte, l'écriture). Mais c'est lorsque que l'on comprend qui sont ces enfants que le film a pour moi basculé intégralement dans le nanar. Je n'ai pu m'empêcher de pousser un rire lors de la première animation des enfants lorsque leur appétit s'éveille en salle de classe quand le militaire présente son bras. Mon Dieu que ce fut gênant et inattendu. Puis ce fut une cascade d'incohérences : pourquoi la médecin incarnée de façon catastrophique par Gemma Arterton est-elle constamment en train de placer son bras à hauteur des enfants si elle connaît leur vraie nature ? Pourquoi laisse t-elle traîner le produit avec lequel elle désinfecte ses membres juste devant la prison de l'enfant (qu'elle a une nouvelle fois fait saliver) ? Eh bien pour que les énormes fils scénaristiques se mettent en place pardi, que Glen Close tombe dessus par exemple. Ces innombrables défauts vont s’enchaîner à un rythme effréné pour trouver son climax en fin de première partie dans un plan séquence catastrophique, vu mille fois, atroce à regarder (mon dieu les raccords numériques et le sang en CGI). S'en suit un nouveau moment gênant en forêt où tout le monde doit faire silence mais un soldat fait feu malgré tout, pour que, Ô scenarium, les mutants débarquent et créer une séquence de shoot totalement artificielle, à nouveau. Cela va finir sur cette scène Ô cliché du dit soldat qui dit ne pas s'être fait mordre, mais en fait si donc le chef lui tire une balle dans la tête au moment le comédien tente de nous faire croire à sa transformation ridicule. Tout cela ne s'arrête jamais, tout cela est écrit et amené avec des moufles et réalisé n'importe comment. La seule bonne idée tient dans le mystère entourant la nature des enfants mais est expédiée dès le début et gâchée par une réalisation involontairement comique. Comme toutes les préparations/paiement de l’œuvre, comme les plagiats visuels à The Last of Us (la salle d'opération!) Peut-être le film se rattrape-t-il dans son dernier tiers mais pour moi c'en était trop et j'ai du m'arrêter là.

Dark abou
01/07/2020 à 07:33

Merci Mathieu Jaborska pour cette article car je ne connaissais pas the last girl et ce fût une bonne surprise pour moi. Ce film est génial et c'est bien inspiré de Last of us ou l'inverse mais de toute façon ce film et le jeu sont des chefs d'œuvre! Merci encore!

Korki37
28/06/2020 à 20:59

@Geoffrey Crété - Rédaction
Hate de vous lire, courage pour l'écriture du test, on se retrouve dans les commentaires :O

Pat Rick
28/06/2020 à 20:45

Un des meilleurs films de zombies de ces dernières années.

Karlito
28/06/2020 à 19:53

Dans Maze runner 2, il y a une séquence qui lorgne beaucoup sur le jeu également. Ce tunnel où des infectés semblent être à première vue passés au stade de plantes grimpantes.

Geoffrey Crété - Rédaction
28/06/2020 à 18:55

@Porter

Je viens de le finir, donc le temps d'écrire un texte digne de ce nom pour ce jeu passionnant... stay tuned.

@Korki37

Assez d'accord. Très surprise et interpellé par cette violence, même si je pense que c'est un effet classique du web-caisse de résonance, qui ne traduit pas forcément les réactions réelles de la majorité des joueurs.

Korki37
28/06/2020 à 18:45

Merci Porter car à lire le flot de haine sur la toile, la plupart en provenance de personnes n'ayant pas joué à la chose, je croyais rêver. Le 2 m'a bouleversé également, jamais ressenti un vide pareil post game après avoir laissé ces personnages, à part peut-être à la fin de la série Six Feet Under, c'est dire.

Porter
28/06/2020 à 16:15

Bon à quand le test de the last of us 2 ecran large.
Avis perso j'ai été encore plus boulverser que dans le premier. Chef d'oeuvre absolu

Mx
28/06/2020 à 15:23

Oui enfin, stakeland n’a pas grand chose à voir, c’est plus du post_apo classique avec des vampires.

Chonrei
28/06/2020 à 14:22

Dans le même genre, je recommande la perle Stake Land.

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