Faut-il réhabiliter Blair Witch 2 : Le Livre des Ombres ?

Jacques-Henry Poucave | 19 septembre 2016
Jacques-Henry Poucave | 19 septembre 2016

Blair Witch, à la fois suite et remake du Projet blair Witch se prend actuellement un gadin dans les salles américaines, et essuie des critiques peu enthousiastes. L’heure n’est-elle pas venue de réhabiliter Blair Witch 2 : Le Livre des Ombres ?

S’il y a bien un film qui a fait l’unanimité contre lui lors de sa sortie, c’est bien l’infamante prolongation du phénomène indé, sous-titrée Le Livre des Ombres. Assassinée par la presse, conspuée par le public, cette deuxième itération n’a pas trouvé de défenseurs et parait aujourd’hui oubliée, au point que le nouveau film réalisé par Adam Wingard a choisi de totalement ignorer son existence et ses apports à la mythologie.

 

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Pour autant, après un nouveau visionnage, et alors que l’excitation est retombée depuis longtemps, il paraît opportun de se pencher à nouveau sur cette production, qui loin d’être aussi nulle que le voudrait la légende, se révèle un film passionnant, bien que très imparfait, qui aura terriblement souffert de ses producteurs, mais aussi de son public cible.

 

Kézako ?

Dans le monde réelle de la réalité qui sent des pieds, Le Projet Blair Witch est devenu film culte, un véritable phénomène de société. Un jeune homme opportuniste se propose d’embarquer les touristes, curieux et autres fans hardcore sur les lieux de tournage du documenteur. Mais une de ces visites organisées – et alcoolisées – tourne mal.

La mauvaise troupe se réveille le lendemain, dans un piteux état, sans aucun souvenir de ce qui s’est déroulé la veille. Alors qu’ils découvrent ce qu’ils ont filmé durant une nuit de beuverie interminable au cœur du décor de leur film favori, ils lèvent le voile sur une terrifiante réalité.

 

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Méta-Witch

La grande idée et la terrible incompréhension autour du film, tient au choix de son réalisateur : Joe Berlinger. Vous ne connaissez sans doute pas son nom, mais ce n’en est pas moins un documentariste de renom, nommé plusieurs fois aux Oscars et aux Emmy, on lui doit une œuvre essentielle, intitulée Paradise Lost.

Film réalisé pour HBO il s’agit d’une des premières dissections d’un fait divers devenu une des plus tragiques erreurs judiciaires américaines, connue sous l’appellation de West Memphis Tree, ou comment trois adolescents « satanistes » furent accusés à tort d’une série de meurtres barbares.

 

 

Confier ainsi la suite extrêmement attendue, d’une œuvre de fiction, mettant en scène un groupe de jeunes gens potentiellement coupables d’abominations, à un documentariste spécialiste de la question, voilà un choix sacrément cohérent et audacieux de la part d’Artisan Film. Manque de bol, Joe Berlinger a réalisé exactement ce que l’on pouvait attendre de lui, à condition de brancher son cerveau.

Blair Witch 2 : Le Livre des Ombres devient donc une création complexe, jouant sur plusieurs niveaux de réalité : la nôtre, sa représentation à l’écran, et celle du Blair Witch originel. Si tous nos anti-héros sont des clichés, ils ne sont pas tant des stéréotypes du cinéma d’horreur que des caricatures de spectateurs, que tout membre d’une communauté de fans a pu rencontrer.

 

 

Plutôt que de les menacer et de créer un body count artificiel ou de les confronter à une menace surnaturelle, le scénario va leur faire questionner la réalité.

Qu’ont-ils vécus ? De quoi se souviennent-ils ? La sorcière de Blair existe-t-elle vraiment ? Et si c’est le cas, sont-ce leurs fantasmes qui l’ont incarné ? Blair Witch 2 est un questionnement métaphysique diabolique sur la nature du mal, de la culpabilité, et globalement sur la valeur des mythes.

 

Black dédale

Rares sont les films à se présenter comme de véritables labyrinthes. Car contrairement à beaucoup d’œuvres qui se gardent parfois de trancher entre réalité et fiction, Blair Witch 2 offre à qui souhaitera recoller les morceaux une quantité d’indices pour le cinéphile averti.

 

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Conscient que l’épisode précédent avait été une mine de théories et autres délires cinéphiles, ce nouveau chapitre est conçu tel un jeu de pistes Lynchéen. Ainsi, toute une série de faux raccords dévoile dans le décor des messages, à recoller tels un rébus, tandis que le tueur d’enfants du premier métrage fait une brève apparition, pour mieux annoncer à nos héros qu’un piège fictionnel se referme sur eux.

Le nombre de clefs, d’indices et de pistes qu’offrent au public Blair Witch 2 est impressionnant et permet de nouveaux visionnages retors. Un vrai plaisir pour qui a déjà aimer se perdre dans un récit, et en tirer un à un tous les fils.

 

La sorcière qui Blair

Mais alors que s’est-il passé ? Pourquoi Blair Witch 2 a-t-il été si mal reçu et est-il aujourd’hui encore haï, voire considéré comme une des pires suites de tous les temps ? Les premiers responsables sont les producteurs, qui, craignant que le résultat soit trop complexe, arty et abscons ont transformé puis charcuté le récit.

 

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Tout d’abord en ajoutant une séquence de meurtres sauvages aussi laide qu’absurde. Tournée cinq semaines à peine avant la sortie américaine du film, dans le garage du réalisateur (yolooooo !), elle est d’une laideur peu commune, qui ferait passer un clip de Blink 182 pour une vidéo expérimentale de Salvador Dali.

Autre problème, cet ajout sanglant écrase une partie de l’ambiguité du récit et vient bien trop tôt orienter son intrigue, tout en nous empêchant de nous lier vraiment avec les héros, rendant leur descente aux enfers bien inoffensive.

Et comme si cela ne suffisait pas, l’ensemble de Blair Witch 2 a été remonté pour faire du personnage interprété par Jeffrey Donovan un coupable assez évident aux yeux du public. Là encore, le trouble ainsi que les questionnements inhérents au film en prennent un vilain coup, tandis que la résolution de l’ensemble se mue en conclusion hâtive et parfaitement dénuée d’intérêt.

 

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Et les mutilations sont nombreuses. Ajout de musique stéréotypée (ça alors ? Du Marilyn Manson ?), ajout d’un sous-titre trop classe et mystérieux : le Livre des Ombres – problème il n’est jamais question dans le film d’ombres ou même d’un bouquin, on en passe et des meilleures.

 

L’invasion des fans (à tics)

Mais hélas, c’est aussi le public, qui a joué un bien curieux rôle dans la réception de ce passionnant et bancal Blair Witch 2. Alors que le projet se proposait d’aller plus loin encore que le film original dans la question de la méta-narration, tout en ne recyclant pas vainement les mécaniques de l’opus magna, les spectateurs se sont comportés en pur fans/clients aux abois.

Blair Witch devenait alors le mètre étalon de ce qu’on n’appelait pas encore le found footage. Devenu instantanément culte, ce film indé  tourné pour 22 000 malheureux dollars appelait une suite. Mais le public ne cherchait pas tant une prolongation maligne et fine, qu’une recréation à l’identique du choc découvert à peine quelques mois plus tôt.

 

 

Les grappes de fans réunis dans les salles ne voulaient pas s’interroger sur la nature du mythe et la source de leurs angoisses, mais reprendre un tour de grand huit, retourner dans la forêt, découvrir ce qui se cachait dans les intrigantes dernières images du Projet Blair Witch. Ainsi, personne ne laissa sa chance à cet épisode, qui devait mettre un long coup d’arrêt à la franchise naissante.

 

La Malédiction

Au final, Blair Witch 2 réussit l’exploit d’être simultanément trop bête et trop intelligent pour réussir. En l’état, il n’en demeure pas moins une errance hypnotique, un merveilleux ratage, tentative maudite de dépasser une œuvre matricielle. Et alors que la fièvre du remake semble s’être emparée de cette saga quasi-avortée, on serait bien inspirés de redonner sa chance à cette suite courageuse, à défaut d’être complètement réussie.

 

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