Les petites bestioles teigneuses reines des années 1980 étaient indéniablement les Gremlins. Produit pour 11 millions de dollars, fort d'une recette de 148 millions sur le seul territoire américain, et désormais sacré référence culturelle absolue, le film de Joe Dante a marqué au fer rouge l'industrie hollywoodienne, au point d'inspirer, comme il était d'usage aux États-Unis, une petite mode de vidéo-club. On considère souvent la saga Critters comme son rejeton le plus célèbre. Et pourtant, elle a ses particularités.
Aussi trognons que redoutables, armés d'une quantité de dents impressionnante, fragiles quoiqu'increvables, les Critters sont chers au coeur de beaucoup d'amateurs de séries B, et ce en dépit de la qualité aléatoire de la franchise. Après s'être attaqués à des sagas aussi respectables que Vendredi 13 ou Leprechaun, on se plonge dans les 5 films et la série (eh oui !) dont ils sont les vedettes carnassières.
Nourris avant minuit
Lorsque Critters sort le 11 avril 1986 aux États-Unis, soit un peu moins de deux ans après Gremlins, tout le monde y voit logiquement une copie opportuniste. Il faut dire que Ghoulies est déjà sorti en 1985 et que Munchies (1987) et Hobgoblins (1988) s’apprêtent eux aussi à laisser leurs petites bestioles envahir les écrans. Critters a tout du rip-off évident : les monstres éponymes sont sales, méchants et sèment le chaos, ils s’expriment en ricanements mal articulés et ils dézinguent les petites familles américaines.
Sauf que tout comme Ghoulies, selon son réalisateur Luca Bercovici en production en même temps que le hit de Warner, et contrairement à ce qu’on en dit encore aujourd’hui, Critters n’a pas été conçu comme un ersatz. On apprend dans un article de Monsterland repris par AFI Catalog que le projet est né bien avant les prémisses dantesques (qu’on vous raconte juste ici), d’une amitié entre Stephen Herek et Domonic Muir. Le premier est un monteur devenu assistant réalisateur, le second un aspirant scénariste qui bricole des effets spéciaux. Tous deux passés par l’écurie Corman, ils se lient sur le tournage de City limits.
Ils ont élevé les Critters ensemble
Muir ressort un de ses vieux scénarios, écrit 3 ans auparavant, et les deux compères se mettent à le développer. C’est alors que Gremlins débarque dans les salles américaines et ravage tout sur son passage. Pas de bol : n’importe quelle fiction comprenant des petits monstres se verra désormais taxée de contrefaçon. Herek voit venir la confusion et il se charge avec Muir et Don Keith Opper, comme le raconte SyFy Wire, de revoir le texte, afin d’enlever les similarités les plus évidentes avec la production Spielberg. Finalement, ils tournent ça avec un minuscule budget de 2 ou 3 millions de dollars (selon les sources) à Valencia.
Malin, Herek, qui hérite logiquement de la mise en scène, tourne à l’économie, et se sert de ses talents de monteur pour éviter le gâchis de pellicule. Il s’entoure de techniciens compétents, surtout aux effets spéciaux. Bien conscient qu’il emballe un « petit film », il mise tout sur ses monstres et donc sur leur conception, prise en charge par les frères Chiodo, en passe de devenir de grands noms de l’industrie avec Les Clowns tueurs venus d'ailleurs, Planète hurlante et, bien plus tard, Team America: World Police. Les effets fonctionnent donc plutôt bien, et le film aussi.
Critters est un authentique petit succès de série B. Bête et inoffensif, amusant malgré une première partie un peu trop longue, il convainc le public, et rapporte 13,1 millions de dollars en salles. Il lance quelques carrières, comme celle de Billy Zane, qui n’avait eu jusqu’ici qu’un microscopique rôle dans Retour vers le futur, celle de Chuck E Stewart, technicien d’effets spéciaux qui travaillera sur À l'épreuve du feu, Les Ailes de l'enfer et Les incorruptibles, ou celle du compositeur David Newman, qui n’avait à son actif que la bande originale du court Frankenweenie et qui connaîtra une vie professionnelle très riche.
La force du film reste son second degré évident, assumé par l’auteur. Les Critters, filmés sans trop de mystère, parfois plein cadre, anéantissent une église, croquent un morceau du pauvre E.T (ironique, puisque Dee Wallace mène la distribution), bref, amusent la galerie plus qu’ils ne cèdent au carnage. Rarement terrifiantes, les petites boules de poils sont surtout attachantes, et c’est cet aspect qui donnera le la à toute une franchise carrément bancale, mais qu’on suit sans déplaisir. Lorsque Yahoo ! répertorie les faux Gremlins des années 1980, Joe Dante lui-même admet la sympathie que le premier Critters lui inspire : « Bien plus malin que les autres, et du même ton » que Gremlins. La boucle est bouclée.
"On a oublié notre vignette Critter !"
A new batch
Enfin, presque. « Je ne m’attendais pas du tout à un tel succès. J’étais fier et heureux d’avoir réussi, même si je l’ai toujours considéré comme un amusant petit film, rien de plus. New Line (distributeur du long-métrage, ndlr) m’a proposé la suite, mais ils voulaient seulement dépenser la même somme d’argent. J’avais une tout autre idée d’où l’histoire devait aller, mais New Line n’était pas d’accord. De toute façon, je n’étais pas sûr de vouloir me répéter. » révèle Herek dans un entretien à Stardust relayé par Whoa is (not) me.
Boule poilue au centre, cette suite se fera sans le cinéaste. Le studio charge un autre futur grand nom, David Twohy (papa de Pitch Black et de la saga Riddick), d’écrire un scénario. Mais puisqu’il refuse de corriger son texte, les exécutifs décident de démarcher un nouvel auteur-réalisateur. Comme il le rappelle dans les colonnes d’Entertainment Weekly, Mick Garris n’a à son actif qu’un épisode d'Histoires fantastiques. Ça tombe bien, les pontes de New Line entendent mettre en avant les inspirations spielbergiennes du premier opus.
Ils l’engagent donc, et le laissent réécrire un scénario plus délirant que la version de Twohy. Toujours aidé par les frères Chiodo, qui font des merveilles au design des vedettes poilues, il pousse un peu les potards. Le tournage est difficile, avec beaucoup d’effets et des gosses à diriger, mais le cinéaste, passé depuis à la postérité avec Psychose IV, Le Fléau ou encore la série Masters of Horror, s’en rappelle avec nostalgie dans le podcast Let me watch your movie.
Si le premier opus cherchait absolument à se démarquer de Gremlins, le second parait s’inspirer plus frontalement du classique de Dante. Plus comique encore, il met en scène quelques véritables séquences de chaos que n’auraient pas renié les rejetons de Gizmo. La scène de la cuisine en particulier rappelle des bons souvenirs. Garris assume d'avantage la décomplexion générale, ironise sur l'absurdité de son pitch et martyrise plus que jamais ses bestioles. Et ça paye : Critters 2 est, de l’avis de beaucoup d’amateurs du genre, le meilleur opus de la saga, voire même l’une des meilleurs séries B décontractées du moment.
S’il n’atteint pas les sommets de méchanceté de concurrents classés R, comme l’inoubliable Le Blob (dont on a déjà vanté les mérites), il s’inscrit parfaitement dans son époque, allant jusqu’à citer d’autres classiques, Cujo et Les Griffes de la nuit. Il accentue l’individualité des Krites et joue encore un peu plus la carte de l’insolence. Lorsque l’église de la ville loue « le jour de la résurrection », les Critters révèlent leur première victime, un policier dédaigneux dans un costume de lapin. Dans tes dents, l’oncle Sam.
Il agrandit aussi considérablement la petite mythologie de la saga. Charlie, promu chasseur de prime, est officiellement nommé fil rouge de la franchise. Les Krites se voient affublés de gimmicks qui deviendront cultes, comme la tonsure ou la formation méga-boule, au cœur d’un climax inoubliable. Un film bordélique (et fauché), mais cher au cœur du cinéaste.
Des stars et du Z
Selon Box-office Mojo, Critters 2 ne rapporte que 3,8 millions de dollars aux États-Unis. Des chiffres peut-être un peu trompeurs, quoique Garris est catégorique : c’est un bide. New Line décide donc de limiter les frais et de céder à la grande mode des années 1990 : le direct to video cheap. Comme d’innombrables grandes franchises horrifiques, Critters s’abîme dans les tréfonds des bacs de VHS, avec deux opus tournés à la suite pour réduire les coûts. Inutile de préserver le suspens : ils sont relativement oubliables.
Le premier est emballé par Kristine Peterson, assistante réalisatrice sur Tremors, les griffes du cauchemar ou L'Excellente aventure de Bill et Ted (mis en scène par Herek) et future réalisatrice de quelques grands classiques du 7ème art comme Kickboxer 5. Le second est l’œuvre de Rupert Harvey, producteur de Critters premier du nom (et de The Blob). Au scénario du diptyque, on retrouve quand même David J. Schow, qui laissera son empreinte sur le cinéma américain puisqu’il écrira le culte The Crow, le bien vénère Massacre à la tronçonneuse : Le commencement et plusieurs épisodes de Masters of Horror.
"J'ai déjà vu ce visage quelque part..."
Mais la célébrité de cette engeance fauchée n'est évidemment pas due à sa réalisation. Très anecdotique, voire carrément ronflant mis à part une ou deux idées, Critters 3 marque les premiers pas au cinéma d’un jeune acteur nommé Leonardo DiCaprio. Le comédien, désormais au firmament, avait déjà fait plusieurs apparitions, dans des pastilles ou des séries comme Les Nouvelles aventures de Lassie (avec... Dee Wallace). Mais son premier rôle dans un long-métrage le force bien à affronter des petites boules de poil voraces. Depuis, il n’a jamais mis les pieds dans une suite. Comme par hasard…
Quant à Critters 4, c’est le traditionnel épisode dans l’espace, passage obligé de toutes les franchises bancales nées dans les années 1980 / 1990. Ce 4ème opus est le Jason X de la saga, le génial meurtre de la cryogénisation en moins : le trip de space opéra régressif promis se mue en huis clos (littéralement) en carton. En toute logique, il s’inspire grandement d’Alien, avec son vaisseau abandonné, son entreprise cynique qui cherche à se faire du biff sur des armes biologiques qu’elle ne maîtrise pas et son intelligence artificielle pré-Siri. L’ensemble a beau très vite tourner à la parodie, les bébé Critters ont beau être mignons tout plein, ce quasi dernier film souffre des mêmes défauts que son prédécesseur. Son budget microscopique le fait sérieusement lorgner sur le Z pépère.
Bébé Yoda peut aller se rhabiller
Néanmoins, il embarque à bord d’autres acteurs de prestige, moins identifiés du grand public, mais appréciés des cinéphiles. Brad Dourif vient passer un petit coucou et parvient miraculeusement à garder son charisme intact. Le comédien n’était alors pas inconnu du tout : il s’était déjà fait remarquer dans le troublant Les Yeux de Laura Mars, était passé par chez Lynch, dans Dune et Blue Velvet, et avait imprimé son faciès sur les rétines du grand public avec Mississippi Burning. Mais surtout, il s’était ouvert en grand les portes du cinéma d’exploitation en marquant de son sceau la saga Chucky, débutée en 1990.
Angela Bassett se balade également dans les entrailles du vaisseau. Déjà connue grâce une floppée de séries télévisées, elle fait de son mieux avec ce personnage générique. La même année, elle était à l’affiche de Malcolm X, puis elle a passé une étape avec Strange Days, un petit bout de Contact, et enfin plusieurs films de super-héros. Et oui, Avengers : Endgame ne serait pas le même sans Critters 4.
Face à ces deux produits très vite oubliés, on se raccroche donc aux quelques visages familiers (Don Keith Opper et Terrence Mann sont toujours présents). Assurément le signe d’une fin de vie pour la saga, et d’ailleurs le coffret DVD cultissime grâce auquel nombre de curieux ont savouré les exactions des Krites s’arrête là. Et pourtant…
Stranger Critters
La vague de reboot 80’s n’a en effet pas épargné les Critters, qui sont revenus tardivement à deux reprises, en 2019. Critters Attack! condense le pire de la nostalgie des années 2010. Emballé par un fan auto-proclamé de la franchise, Bobby Miller, il a le bon goût de limiter les effets spéciaux numériques, mais enchaîne les clichés de ce nouveau sous-genre.
Il abuse de la synthwave générique, des clins d’œil lourds et d’un humour daté. Il enterre sa feignantise sous des airs de faux nanar conscient et réinvoque une comédienne légendaire, Dee Wallace, dans un rôle qui la transforme en icone à chaque plan, mais qui ne fait que parasiter l’intrigue principale. Comme nombre de ses consœurs et confrères, elle finit par remplir les quotas de fan service tout en assumant la fonction de deus ex machina.
De son côté, la plateforme Shudder, spécialiste de la résurrection de grandes marques des années 1980, puisqu’elle vient de remettre au goût du jour, avec un certain succès, Creepshow, a pu accueillir une web-série chapeautée par Warner. Les Chiodo ne reviennent pas, les budgets sont toujours microscopiques et l’accueil glacial. D’ailleurs, en France, elle est encore inédite et elle risque de le rester.
Cependant, elle mérite mieux qu’un oubli total. Réalisée par le scénariste du rigolo Zombeavers, Critters: A New Binge tire profit de son format extra-court (10 minutes, générique compris) pour embrasser la légèreté inhérente à la saga. Elle ne s’encombre pas de la structure de ses modèles, et fait presque de ses Krites cartoonesques les personnages principaux, en leur laissant des dialogues, souvent très amusants, surtout quand les bestioles doivent se retenir de dévorer leurs victimes.
Et le retour de la boule de Critters
Pure comédie, elle oscille entre le gênant (la faute à un montage aux fraises) et le franchement drôle, allant jusqu’à un twist complètement débile, une scène de sexe hors sol et une parodie d’Avengers régressive. A new binge ne respecte pas un matériau qui ne s’est jamais respecté lui-même, et la simplicité de son format lui permet d’esquiver adroitement le piège de l’éloge lourdingue.
Mais surtout, elle comprend parfaitement l’intérêt de la franchise : ses monstres adorables et carnassiers, qu’on ne peut se résoudre à craindre. Attachantes marionnettes à peine dissimulées, ils bouffent l’écran avec appétit. Et c’est bien tout ce qu’on leur demande.
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Les 2 premiers sont bien, surtout le 2.
Apres ça se gâte. Le dernier mini film est une purge.