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Sin City : l’adaptation de comics la plus fidèle du cinéma

Par arnold-petit
25 novembre 2020
MAJ : 21 mai 2024

L’oeuvre culte de Frank Miller a été adaptée au cinéma par son auteur et Robert Rodriguez avec une fidélité et une audace esthétique qui imposent le respect.

Sin City : Affiche officielle

Avant que Zack Snyder n’adapte 300 et Watchmen en allant jusqu’à reprendre des cases des romans graphiques de Frank Miller, d’Alan Moore et Dave Gibbons, Robert Rodriguez avait déjà bouleversé la façon de concevoir les adaptations de comics en portant Sin City.

À l’écran : une imagerie ultra-stylisée et un casting ahurissant, composé de Bruce Willis, Mickey Rourke, Jessica Alba, Clive Owen, Benicio Del Toro, Rosario Dawson, Michael Madsen, Elijah Wood, Josh Hartnett, Carla Gugino, Michael Clarke Duncan, Rutger Hauer, Brittany Murphy ou encore Nick Offerman.

Alors que le cinéaste s’apprête à faire son retour sur Netflix avec C’est nous les héros, on revient sur ce projet ambitieux, qu’il a mené avec Frank Miller (et un peu Quentin Tarantino) et qui reste certainement l’adaptation de comics la plus fidèle jamais vue sur grand écran.

 

photoDes filles et des flingues

 

NOIR, C’EST NOIR

Sin City est un monument dans la carrière de Frank Miller. Une oeuvre rapidement devenue culte, récompensée d'une flopée d'Eisner Awards et qui a confirmé sa réputation de scénariste controversé, mais lui a aussi conféré ce statut de légende, qu'il avait déjà commencé à établir avec son passage sur Daredevil, The Dark Knight Returns ou Batman : Année Un (auquel on a consacré un dossier ici).

Dans cette série de comics en sept volumes, où les histoires et les destins des personnages s'entremêlent pendant la nuit, Frank Miller a déversé tout son amour pour les films noirs et ce qui a défini sa patte au fil du temps : une violence décomplexée, du sexe, des trahisons, une ville rongée par la misère et la corruption, de l'expressionnisme, du manga, des héros complexes et torturés ou encore des personnages féminins hyper sexualisés, à la plastique aussi parfaite qu'improbable.

 

photo, Carla GuginoBeaucoup de filles et de flingues

 

L'influence des écrits de Mickey Spillane, Raymond Chandler et des longs-métrages avec Humphrey Bogart transpire dans chacun des récits, encore plus à travers les dessins. Des planches sublimes, minimalistes, au trait gras et épais, reposant uniquement sur des aplats de noir et de blanc et des jeux d'ombre et de lumière perpétuels. La narration, disposée à côté des cases, nous emmène dans les pensées des différents personnages et les tréfonds de l'âme humaine. Des réflexions aussi brutales que philosophiques, prenant quasiment la forme d'un roman noir dont les illustrations seraient les storyboards. Sin City possède déjà un certain aspect cinématographique en soi et il n'est donc pas étonnant qu'en 2003, Robert Rodriguez ait approché Frank Miller pour en faire un film.

Le scénariste refuse alors formellement. Frustré par son expérience à Hollywood sur RoboCop 2 et 3 (dont il a écrit les scripts), il était persuadé que son travail serait modifié et que son œuvre ne serait pas respectée. Après l'avoir harcelé, Robert Rodriguez lui promet que le film sera une adaptation presque plan par plan. Puis, même s'il n'a pas encore les droits, le réalisateur décide de tourner une scène avec Josh Hartnett et Marley Shelton (qui deviendra la séquence d'introduction) pour le convaincre.

Constatant la bonne foi de ce bonhomme qui semble affectionner les couvre-chefs autant que lui, Frank Miller accepte finalement et se lance dans l'écriture du scénario, qui s'articulerait autour de trois tomes de l'oeuvre originale : le premier, Sin City, le troisième, Le Grand Carnage et le quatrième, Cet Enfant de Salaud, avec certains éléments empruntés au sixième tome, Des Filles et des Flingues, pour l'introduction et l'épilogue.

 

photo, Josh Hartnett, Marley SheltonUne séquence qui annonce la couleur

 

FROM DUSK TILL DAWN

Robert Rodriguez a plusieurs fois déclaré que Sin City n'était pas vraiment une adaptation, mais plus une transposition des comics de Frank Miller, et il a raison. Même si certains petits détails ont été modifiés, comme des dialogues ou des scènes de nudité que Jessica Alba a refusées, le réalisateur est parvenu à retranscrire l'univers sombre et brutal de Sin City. Aussi bien au niveau des plans (copiés sur les cases des comics), que des personnages, de l'atmosphère ou de l'esthétique, les deux hommes ont donné vie à cette œuvre crépusculaire avec une fidélité servile et une rigueur assez impressionnante.

 

photo, Elijah WoodUn tueur cannibale aussi sadique que silencieux

 

Un exploit achevé grâce à un tournage sur fond vert, qui a permis à Robert Rodriguez d'incruster l'environnement qu'il voulait sans se soucier des limites budgétaires ou techniques, mais aussi de se rapprocher au plus près de la patte graphique de Frank Miller. De la réalisation, à la photographie en passant par le montage, la supervision des effets spéciaux et une partie de la bande-son, le cinéaste s’est chargé de tout ce qu'il pouvait, comme à son habitude. Passionné par les avancées technologiques au cinéma, il a exploité tout ce qu'il a appris en matière d'effets numériques sur les tournages de la trilogie Spy Kids et Il était une fois au Mexique - Desperado 2.

Avec précision, il s’est efforcé de reprendre tout ce qu'il pouvait des dessins de l’artiste, jusqu'au plus petit détail, comme les décors de certaines scènes, les pansements de Marv, la cicatrice d'Hartigan, ou en reproduisant le contour autour des personnages grâce à l'éclairage. Zack Snyder utilisera la même astuce pour 300, en restant lui aussi fidèle au roman graphique de Frank Miller (comme on l'explique dans ce dossier ici), mais Robert Rodriguez a poussé le procédé à l'extrême.

 

Sin CityLes formes, les pansements, les carreaux de carrelage, tout est réfléchi pour calquer les dessins originels

 

Frank Miller a reconnu qu'il n’avait pas fait grand-chose sur le plateau, mais il s'occupait quand même de la direction des acteurs et actrices, en leur donnant des indications sur leurs personnages, leurs motivations ou leurs origines. Cette participation en tant qu'encyclopédie vivante a sans doute contribué à la cohérence de l’ensemble et à la justesse de certains acteurs et actrices, qui ont tourné la majorité de leurs scènes séparément. Même lors de la séquence avec Mickey Rourke, Jessica Alba, Brittany Murphy et Clive Owen dans le Kadie's, un bar qui n’est pas sans rappeler le Titty Twister d' Une Nuit en enfer (qu'on aime beaucoup également).

Car le film repose beaucoup sur ses effets numériques et son apparence, mais sans jamais prendre le pas sur les personnages ou la ville de Basin City, cette cité tentaculaire gangrenée par le crime, la violence et la luxure. Un monde manichéen divisé entre le Bien et le Mal, le noir et le blanc, aussi fascinant que repoussant, dans lequel se déroulent trois histoires autour de différents protagonistes archétypaux, incarnés par un casting brillant, dont le film tire toute l’essence.

Méconnaissable, Mickey Rourke est tout simplement merveilleux en Marv, cette brute épaisse lancée dans une quête pour venger la seule qu’il a aimée, Goldie (Jaime King) ; Clive Owen incarne un Dwight proche de la perfection, dans un rôle qui ressemble beaucoup à celui qu'il interprétera quelque temps plus tard dans Shoot 'Em Up : Que la partie commence ; et même s’il ne ressemble pas du tout à un vieux détective qui a entamé sa soixantaine, ce Bruce Willis monotone et cicatrisé reste un John Hartigan plus que convaincant.

 

photo, Bruce Willis, Jessica AlbaTout pour Nancy

 

LA NUIT, TOUS LES CHATS SONT GRIS

Malgré ses visuels révolutionnaires, Sin City n’est pas parfait. Le film manque de rythme et d’émotion et certains pourraient s’interroger sur la pertinence de proposer une adaptation aussi fidèle, mais ce serait oublier toutes les techniques de cinéma que Robert Rodriguez a mis au service de l’œuvre de Frank Miller. Un profond respect, attesté par le fait que personne n’apparaît en tant que scénariste au générique ou que le film s’appelle en fait Frank Miller’s Sin City.

Quand la Directors Guild of America a refusé que le scénariste soit également crédité en tant que réalisateur, Robert Rodriguez lui a carrément proposé de ne laisser que son nom, ce que Frank Miller a refusé, puis il a finalement décidé de quitter le syndicat afin qu’ils ne soient pas le seul à en tirer tous les honneurs.

 

photo, Mickey Rourke, Frank MillerFrank Miller fera même une courte apparition, entre deux conseils

 

Même s’il se drape d’un certain réalisme, Sin City existe dans son propre monde, artificiel, cartoonesque, et le film tire pleinement profit de cette dimension. Les silhouettes, les sentiments, les capacités des héros, tout est exagéré à outrance, autant que dans les pages des comics. Le mouvement, le montage ou la musique, tous ces éléments sont utilisés pour insuffler une énergie aux différents récits réunis dans une seule histoire d’amour et de violence. Une trame narrative qui semble héritée de Quentin Tarantino, entre Pulp Fiction et Kill Bill, et ce n’est pas pour rien qu'il est également crédité en tant que réalisateur.

En échange de la bande-son de Kill Bill : Volume 2, que Robert Rodriguez avait signé pour un dollar symbolique, le réalisateur avait promis à son ami de passer derrière la caméra pour la même somme le temps d'une scène (pendant le trajet en voiture de Dwight avec le cadavre de Jack qui lui parle), mais l'influence de son cinéma se ressent tout au long du film. Dans son casting, ses personnages, sa nervosité et sa propension à faire gicler du sang et des tripes, mais surtout dans sa narration, déstructurée, que la version director's cut va même jusqu'à séparer en quatre segments distincts. Entre pulp movie et film noir, Sin City appartient à un nouveau genre, qui pourrait être qualifié de « pulp noir ».

 

photo, Benicio Del Toro, Clive OwenSchizophrénie entre ennemis

 

Le film est sorti le 1er avril 2005 aux États-Unis, puis a été présenté en compétition lors du Festival de Cannes, remportant un certain succès aussi bien auprès de la critique que du public, avec 74 millions de dollars de recettes à domicile et 159 millions à l'international (hors inflation). Ce qui a encouragé les studios et les deux hommes à faire une suite en 2014, Sin City : J'ai tué pour elle, en repartant sur les mêmes bases, avec une adaptation des comics, mais aussi de récits inédits écrits par Frank Miller.

Un deuxième opus avec un casting aussi prestigieux et à la beauté graphique toujours indéniable, mais moins accompli que le premier. Le film a d'ailleurs été un échec total, récoltant à peine 14 millions de dollars à domicile et 39 millions à l’international pour un budget estimé à 65 millions (hors inflation et frais marketing), enterrant directement le développement d’un troisième volet.

 

Sin CityC'est Marv qui a été déçu

 

En 2017, une idée de série télé a été lancée par les frères Weinstein, puis a été logiquement abandonnée après l’affaire autour du producteur et la liquidation de la société, avant de refaire surface en 2019, du côté de Legendary Television. Deux projets seraient en préparation : une série en live action et une autre en animation.

Preuve que le film a acquis un statut aussi important que celui de l’oeuvre originale grâce à la réunion de ces trois hommes et de leur style : la plume de Frank Miller, le savoir-faire de Robert Rodriguez et le caractère de Quentin Tarantino. Chacun ayant contribué à sa manière pour faire de Sin City une adaptation audacieuse et remarquable, qui a transcendé les frontières entre le cinéma et la bande dessinée.

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Hunter Arrow

Fidèle à la BD ou pas, tout ce que je sais c’est que j’ai trouvé ce film à la limite du nanardesque. Je l’avais apprécié à l’époque de sa sortie puis je l’ai revu il y a quelques mois… une fois passé le côté novateur, reste des dialogues nuls, un côté edgy ridicule et beaucoup de mauvais goûts.

Gregdevil

Culte.
J’ai trouvé le ton bien respecté, forcément c’est pas du 100%, mais l’esprit crade, corrompu, violent qui caractérise la ville est bien présent. Par contre suite fut une déception.

Ozymandias

Je l’avais vraiment trouvé top ce Sin City !

bennn

Pas vraiment d’accord. Fidèle dans les images mais pas du tout sur le ton. La BD est vraiment hardboil et crépusculaire ce que n’est pas le film. Des scènes durs dans la BD deviennent comiques dans le film. L’essence de la BD n’est donc pas vraiment respectée.