The Power of the Dog : critique du cowboy & aliéné de Netflix

Geoffrey Crété | 1 décembre 2021 - MAJ : 10/12/2021 10:43
Geoffrey Crété | 1 décembre 2021 - MAJ : 10/12/2021 10:43

Jane Campion est de retour, merci Netflix. La réalisatrice néo-zélandaise de La Leçon de piano (Palme d'or 1993), Un ange à ma table ou encore la série Top of the Lake revient avec The Power of the Dog, adapté du livre de Thomas Savage. Dans la peau d'un cowboy tordu et ténébreux, Benedict Cumberbatch transforme la vie de Jesse Plemons, Kirsten Dunst et Kodi Smit-McPhee en enfer. Disponible sur Netflix à partir du 1er décembre.

Retour sur toute la carrière de Jane Campion.

les fleurs du mâle

Les hommes ont toujours été là dans le cinéma de Jane Campion. De l'irrésistible Tom Lycos de Sweetie à Ben Whishaw en John Keats dans Bright Star, en passant par les amants fiévreux de La Leçon de piano, elle n'a cessé de les mettre en scène, opposés ou enlacés à ses héroïnes. Mais jamais comme dans The Power of the Dog.

Ici, le masculin est tout, et partout. C'est lui qui domine l'horizon dans ce décor typique de western, un genre dévoué aux héros virils. C'est lui qui s'interpose dans le duo de frères Burbank, entre le castrateur et autoritaire Phil, et le doux et introverti George. Et c'est lui qui est au centre de l'équation de ce jeu du chat et de la souris, autour du cowboy désaxé, de la veuve torturée, et de l'adolescent fragile.

Publié en 1967, le livre The Power of the Dog (en référence à un psaume de la Bible : "Protège mon âme contre le glaive, ma vie contre le pouvoir des chiens !") a longtemps titillé Hollywood, qui a cherché à l'adapter à plusieurs reprises. Jusqu'à ce que Jane Campion, fascinée par ces cowboys toxiques, ne s'en empare, avec 30 millions de dollars estampillés Netflix. Après une dizaine d'années loin du cinéma, en partie pour une pause série avec Top of the Lake, la réalisatrice est ainsi de retour. Et elle filme comme pour la première fois, en orchestrant un puzzle ténébreux et glaçant.

 

The Power of the Dog : photo, Benedict CumberbatchJe te hais un peu, beaucoup, passionnément...

 

cowboy dÉbloque

Ce masculin, c'est Benedict Cumberbatch. Filmé sous toutes les coutures, décortiqué et déconstruit au fil des scènes, c'est un sujet de peur et un objet de désir. Jane Campion ne le lâche jamais ou presque, créant autour de lui un nuage de trouble. Qu'il soit perché sur sa monture ou nu dans une rivière, qu'il glace la maison avec quelques accords de banjo ou sifflements, ce cowboy insondable est la clé de voûte du récit, et une bombe à retardement qui va forcément exploser - reste à savoir quand, comment et pourquoi.

Rarement Benedict Cumberbatch aura été si puissant et magnétique, avec une férocité silencieuse qui n'est jamais étalée au hasard. C'est un rôle en or pour l'acteur, qui s'écrit dans les silences, les regards et les gestes, passant en l'espace d'un instant du prédateur au grand garçon qui joue à l'homme. Entre l'extrême violence en sourdine et l'infinie sensualité des secrets, Jane Campion orchestre des moments intenses, soufflant merveilleusement le chaud et le froid.

 

The Power of the Dog : Photo, Benedict Cumberbatch, Jesse PlemonsLe petit démon dans la prairie

 

The Power of the Dog est à l'image de cet ogre nommé Phil : capable de la plus grande (et inquiétante) des tendresses, ou de la plus tétanisante des violences. Dans une scène de dîner qui se termine en spectacle d'humiliation, le film tire sur la corde d'une horreur psychologique. Dans un moment de grâce autour d'un foulard, la réalisatrice rappelle qu'elle filme le désir avec un érotisme fou, sans jamais renier la part d'étrangeté qui va avec le sexe.

A mesure que Jesse Plemons s'efface du récit, que Kirsten Dunst dérive en plein jour, et que le fantastique Kodi Smit-McPhee trouve sa place, Jane Campion s'accroche au roc Benedict Cumberbatch, qui serait a priori le dernier à s'écrouler. Et c'est d'autant plus saisissant que la réalisatrice s'approprie le genre du western, à l'image des horizons normalement dégagés qui sont ici bloqués par des montagnes lourdes de sens. Ce sont les mots qui fusent à la place des balles, et s'il y a moins de sang sur la terre, il y a finalement autant de corps (et cœurs) brisés.

 

The Power of the Dog : Photo, Kirsten DunstLa Mélodie du malheur

 

kill me by your name

La modernité du livre de Thomas Savage explose dans ce jeu de masque où personne n'avance à visage découvert. A travers cette figure d'ogre viril au pays des cowboys, l'écrivain racontait la masculinité toxique, insidieuse et pernicieuse, qui détruit autant le bourreau que la victime. A un niveau ou un autre, tous les personnes en sont victimes (Phil et George qui se sont construits en opposition, et dépérissent dans ces rôles étriqués ; Rose dans son statut de femme et veuve ; Peter qui provoque par sa présence même les hommes autour de lui).

C'est le moteur ténébreux du scénario écrit par Jane Campion, qui se déroule comme un long cauchemar opaque, à l'issue incertaine. Tout comme cette maladie qui s'attaque au bétail pour le faire pourrir de l'intérieur, le mal qui ronge les personnages est invisible, progressant inexorablement jusqu'à tous les consumer. La calme extérieur qui règne sur ces douces plaines cache les tempêtes intimes, qui ravagent ces âmes esseulées.

 

The Power of the Dog : Photo, Kodi Smit-McPheeKodi a dit stop

 

D'où la sensation d'un film qui avance lui aussi masqué, quitte à se perdre un peu en chemin. The Power of the Dog n'est pas là pour être entièrement et facilement aimé, et va certainement en laisser plus d'un.e sur le carreau avec ses choix narratifs, et ses deux grosses heures au compteur. Mais le vrai pouvoir de ce chien se révèle dans ses derniers instants, malicieux et ténébreux. Une machine aussi implacable que le désir a œuvré dans l'ombre, et à la fin, le puzzle doit être reconstitué - certaines pièces manquantes ne demandant qu'à être imaginées.

Conjugué au féminin (derrière la caméra, et à l'intérieur de la fiction), le récit masculin de The Power of the Dog se termine sur une note noire. Une note qui ne peut que hanter, comme le regard de Benedict Cumberbatch, traînant sa carcasse cabossée au rythme des mélodies de Jonny Greenwood dans ce huis clos à ciel ouvert.

 

Affiche

Résumé

Jane Campion autopsie le masculin dans un faux western et vrai puzzle ténébreux, qui ne révèle son monstrueux visage qu'à mesure que l'horreur se referme sur le magnétique Benedict Cumberbatch.

Autre avis Simon Riaux
Programmatique, scolaire, compassé, numérique, écrasé par un symbolisme lourdaud, The Power of the Dog est un écho grossier de ce que fut le cinéma de Jane Campion.
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commentaires
X-or
19/12/2021 à 20:04

Beau film.
Je regrette que le film s'étire quelque peu diluant ainsi sa force pour générer une pesanteur artificielle.

C'est quoi cette phrase ?

Kimfist
05/12/2021 à 15:08

Avant propos : Je me marre déjà en pensant à tous les gosses qui vont regarder ce film en se disant ; chouette, un film de cow-boy avec Dr Strange et avec Mary Jane ^^

The Power of the dog c'est un bon film d'auteur de Campion, on sent qu'elle à tenté d’être un peu plus grand public qu'avec ces précédents films (certainement suite à son travail sur Top of The lake), c'est une bonne introduction au cinéma de genre/festival si vous voulez initier vos amis. Par contre on retrouve les mêmes défauts de tous ces films d'art et d’essai : scène de désespoir sur fond de violon, plan tiré en longueur, etc...)

A voir mais en sachant que c'est un film d'auteur qui s'adresse avant tout au festival et au étudiant de cinéma.

MArkus
03/12/2021 à 20:36

Je crois que beaucoup attendaient justement un film avec Benedict Cumberbatch et Kirsten Dunst ....

GTB
03/12/2021 à 16:16

Superbe! Jane Campion arrive à mettre en place un climat de malaise glaçant. Plus nuancé, subtil qu'il en a l'air, son film est un western plus noir que je ne le pensais. Réal, photographie, mise en scène et acting servent admirablement cela. Les acteurs sont excellents, avec évidemment un Cumberbatch qui trouve ici un rôle puissant, loin d'être unidimensionnel.

Schtroumpfette
03/12/2021 à 15:23

Adaptation parfaite d'un excellent roman. Silences et regards des acteurs, mise en scène, plans d'une beauté renversante, tout contribue à reconstituer avec un talent fou et une grande subtilité la force d'un texte qu'il n'était pas facile a priori de transposer à l'écran. Je vais le revoir plusieurs fois, et relire aussi le livre. Merci Netflix pour ce très beau film.

menemen
03/12/2021 à 14:52

The Power of Sleeping

Thème: Cowboy (gay) en 2021 sous le regard féminin. Rien de vraiment neuf ou unique.
J'aurais preferé qu'un Clint Eastwood l'adapte, ca aurait été beaucoup plus fort

Néanmoins superbe photographie extérieur.
Tellement pas clair que je pensais que le film se déroulait en Nouvelle Zélande.

Geoffrey Crété - Rédaction
02/12/2021 à 18:10

@Guéguette

La violence est surtout psychologique et assez souterraine, donc a priori, rien qui ne puisse traumatise les âmes sensibles ;)

Guéguette
02/12/2021 à 17:53

Top! Je ne connaissais pas le projet.
Pas trop dur pour les âmes sensibles? Ma moitié peut être impressionnable...

Geoffrey Crété - Rédaction
01/12/2021 à 19:10

@Rakis

C'est une coquille oui, merci !

Rakis
01/12/2021 à 18:42

Alinéné ? J'ai pas compris le titre ou une référence... Aliéné peut-être ?... En tous cas je suis très curieux de découvrir ce western et les 3 autres films (enfin 2, je connais et adore La Leçon de Piano) que Netflix met à notre disposition. Comme quoi ce média souvent montré du doigt ne livre pas que du caca.

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