Deadwood : retour sur la série culte et sa conclusion inespérée

Simon Riaux | 13 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 13 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Relecture d'un des genres maîtres du cinéma Hollywoodien, le western, Deadwood demeure, des années après sa diffusion, un des chefs d'oeuvres de HBO. De 2004 à 2006, la chaîne diffusa les trois brillantes saisons de Deadwood, créée et scénarisée en grande partie par David Milch. Après plus de dix ans, l’épilogue longtemps fantasmé de ce récit est enfin arrivé devant nos yeux.

Contemporaine de RomeDeadwood est un des fruits de l’âge d’or de HBO quand le network, était alors sans concurrent sérieux dans le domaine de la série prestige, réunissant exigence artistique, ambitions narratives et profondeur mythologique. Restée comme un bijou d’écriture dont la saison 3 s’achevait sur une phénoménale montée en pression privée de son aboutissement, la série aura fait parler d’elle de loin en loin pendant une dizaine d’années au cours desquelles le showrunner promettait l’avènement d’un ultime baroud d’honneur.

Contre toute attente et assez miraculeusement, David Milch a pu écrire un ultime chapitre aux airs de chant du cygne.

 

photo"Ô rage, ô désespoir..."

 

ANTI-WESTERN

À la fin des années 1870, le camp de Deadwood, repère de chercheurs d’or, de malfrats et d’individus préférant se tenir éloignés des institutions étatiques, est sur le point d’être incorporé au territoire américain. Un bouleversement qui va mettre les habitants en ébullition.

Sur le papier, la fresque de David Milch appartient totalement au western, genre séminal de la création américaine. Pour autant, la série dévoile dès ses premiers instants combien elle entend s’éloigner des grandes figures de l’Ouest et de ses représentations. Le show s’ouvre sur le départ hâtif de Seth Bullock du Montana. Shérif démissionnaire, il entend s’installer à Deadwood avec son associé Sol pour y ouvrir un commerce. Mais il devra préalablement exécuter froidement un quidam condamné à mort, pour préserver l’apparence de la loi et éviter un déshonorant lynchage public.

La séquence est glaçante, installe les personnages comme autant d’anti-héros très éloignés des différents archétypes du genre. Si on trouve des hommes et des femmes de principe dans Deadwoodle panache et l’héroïsme n’ont pas droit de cité dans ce camp qui doit uniquement son existence à l’opportunisme de colons désireux de survivre loin d’un système pensé pour les broyer.

 

photo Timothy Olyphant a encore gagné en gravité

 

Ainsi, ce qui traverse tout le long des 3 saisons de la série, c’est son étude nuancée et passionnante du concept de liberté. Inscrite dans l’ADN mythique du continent, supposément au cœur du rêve américain, elle est ici un mirage toujours changeant et fuyant. Les habitants de Deadwood se perçoivent comme libérés de l’oppression de l’État fédéral, mais leur existence misérable, minée par une violence endémique les maintient dans une servitude impitoyable.

À travers les politiciens véreux, les fonctionnaires corrompus et les industriels affamés, le show dresse un portrait à charge plutôt radical de l’Amérique et de son libéralisme économique, symbolique et philosophique. La prédation qu’il érige en quasi-vertu broie les hommes, mais broie aussi les légendes. En quelque sorte, la première gifle que Deadwood inflige à son spectateur consiste à lever le voile sur la légende du western en éclairant ses coutures, en détaillant ses grands arrangements avec la souffrance des hommes qu’il conte.

 

TU TIRES OU TU CAUSES ?

Au commencement était le verbe. David Milch a beau être un immense showrunner, on a parfois le sentiment que Deadwood est l’œuvre tentaculaire d’un dramaturge obsédé par Shakespeare, pensée par et pour la scène. Non pas que le découpage y soit neutre ou mollasson (certainement pas avec Walter Hill aux commandes du pilote), mais c’est ici toujours la parole qui fuse et contracte l’espace, fait office de munition.

 

photo Ian McShane n'avait pas été aussi bon depuis... Deadwood saison 3 ?

 

De cocksucker en motherfuckin’ répliques, le show impressionne par sa capacité à extraire du flux en apparence chaotique du Dakota naissant des personnages à l’ampleur phénoménale. Dans l’alliance de fait entre le shérif malgré lui Bullock et le maquereau se rêvant patriarche, leur confrontation avec la rouerie sophistiquée et meurtrière de Hearst (industriel minier, père du Hearst magnat des médias qui se prendra violemment le bec avec Orson Welles), incarnation absolue du capitalisme, ogre et veau d’or de l’Amérique balbutiante, se joue une intrigue au tempo et aux mécaniques qui détonnent du tout-venant de la sérielle, y compris au sein de la production HBO.

Deadwood a cela de surprenant que l’œuvre semble ne jamais s’inquiéter de problématiques narratives classiques comme l’architecture des conflits et leur résolution. Nous sommes projetés dans la boue du camp alors que la folie qui pulse semble nous avoir précédés de longue date, tandis que les innombrables arcs scénaristiques s’articulent sans véritablement se soucier de jouer l’adrénaline. L’idée qui sous-tend toute l’histoire, cette mosaïque terriblement cruelle, c’est que nos existences, la matière première de l’humanité, ne sont pas compatibles avec l’idée de finitude, ne peut être encapsulée dans la structure finalement assez simple du feuilleton.

Loin d’en rester à un anti-western théorique, David Milch compose une immense épopée, traversée par une conscience aiguë du tragique, un lyrisme brut parfois étourdissant dont la tonalité doloriste et fataliste s’accommodait finalement assez bien de ne jamais avoir bénéficié de conclusion « officielle ».

 

photoPetite leçon de diplomatie

 

UNE DERNIÈRE DANSE

Ce dernier épisode de presque deux heures est une lettre d’adieu. Celle d’une série qui demeurera parmi les plus riches et passionnantes proposées par HBO, mais aussi celle de son auteur, David Milch ayant dévoilé qu’il souffrait de la maladie d’Alzheimer. Ainsi, quand nous découvrons le Gargantua de Deadwood, Al Swaerengen, personnification de la verve de l’œuvre, de ses paradoxes et de sa violence, tituber, impossible de ne pas penser à Milch.

Al n’est plus ce colosse invincible, dominateur, hâbleur et violent. Son foie est confit d’alcool et il ne lui reste plus que quelques jours à vivre. Cette formidable silhouette sur le point de s’écrouler colore les 110 minutes de ce dernier segment, jusqu’à pirater, en apparence, l’ADN de la série. Pour la première fois, l’intrigue est mue par une volonté évidente de réconciliation, un désir d’entourer chacun des personnages, jusqu’au plus secondaire, dans un grand geste collectif. David Milch hante cet empereur et en fait son double, tourmenté par une rage inextinguible tout autant que décidé à mettre ses affaires en ordre avant le grand départ.

 

photoDeux hommes portant leur ville à bout de bras

 

Ainsi, on craint un moment, malgré l’émotion très forte distillée par ces retrouvailles et la prestation poignante de Ian McShane, que cette chaleur humaine n’assèche la très grande puissance de cette création si longtemps attendue. Tout comme la mise en scène appliquée, élégante, mais finalement bien sage du vétéran télévisuel Daniel Minahan nous fait regretter le découpage sec et corrosif des trois précédentes saisons.

Pour autant on aurait tort de bouder ce dernier épisode, tant il joue finalement un très grand et beau mouvement, en adressant un ultime bras d’honneur aux bons vieux clichés du western. Non, on n’aura pas droit à la fusillade classique, non Seth Bullock ne se transformera pas en as de la gâchette, non, on ne vengera pas la victime d’un salaud d’industriel venu lui voler ses terres. Portée à la fois par la mort imminente d’Al et l’union en devenir de Trixie et Sol, l’histoire refuse le bain de sang qui se profile, pour aboutir à ce que le show a toujours su faire de mieux : une grande scène de tensions humaines et politiques, suivie d’une séquence à la puissance symbolique ravageuse.

 

photoTrixie vous réserve quelques surprises...

 

Ainsi, Hearst ne soumettra pas Deadwood, pas plus qu’il ne provoquera de tsunami sanguinolent capable de lui en remettre les clefs. Si la ville entre de plain-pied dans le territoire américain, la foule des sans rien et des pouilleux foulera littéralement au pied l’industriel ambitionnant de les écraser et les dévorer, lors d’un affrontement tout de semelles et de boue.

Et, alors que Deadwood s’est achevée, en laissant, comme il y a 13 ans, ouverte la porte des passions noires et du ressentiment. A nouveau, c’est une ligne de fracture occidentale et américaine que la série parvient à retranscrire à la perfection. Nos compagnons de route s’écroulent, se taisent ou s’évanouissent, mais demeurent leurs luttes, leurs colts fumants et le rouleau compresseur social qui président à leurs éclats de violence. So long cowboy.

Le film Deadwood est disponible sur OCS depuis le 23 juin en France.

 

 

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commentaires
SimoneRial
13/01/2021 à 20:02

G pa lu.
J allais lire avec grand plaisir cet article, mais j ai vu qu il etait ecrit par mon mari, simon riaux, donc pas interressant.
Une simoneRial , des simonRiaux.
Un seul ne suffit pas pour egaler simone.
Bref ... g pa lu

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13/09/2019 à 22:40

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Simon Riaux - Rédaction
04/09/2019 à 21:19

@kira

On entend bien. C'est pour ça qu'on fait un article abonnés par semaine et qu'on maintient le rythme de publis gratuites inchangés.

Et sinon, dans l'idée, c'est une question de principe et de réalisme. Impossible de proposer une offre qualitative sans la faire payer.

Kira14000
04/09/2019 à 20:52

Je ne paierais pas pour une critique , c’est pour ça que je ne vais plus sur Gamkult...

Pseudo1
04/09/2019 à 20:14

Et sinon la rédac, on peut avoir votre avis sur ce film ? :)

Beerus
16/07/2019 à 11:09

Apres la Snyder 's cut voici la Ecran Large's cut. ^^

Flash
08/07/2019 à 18:53

Au moins You porn c'est gratuit !

Lo_h
06/07/2019 à 20:15

Le problème est qu'aujourd hui on paye pour avoir accès a tout et n'importe quoi sur internet... et écran large ne fait pas partie de mes priorités

Simon Riaux - Rédaction
30/06/2019 à 17:57

@Adam
Il ne sortira pas en salles.

@PayantMaintenant
Il n'a jamais été écrit nulle part qu'il n'y aurait jamais d'articles payants. On s'est engagés à ce que la production d'articles gratuit ne diminue pas, et que les lecteurs "gratuits" n'aient pas accès à moins d'éléments du site que précédemment.

Et c'est le cas.

Adam
29/06/2019 à 19:09

Ocs? Mais ce film sort en salle ou est ce un téléfilm pour clôturer la série?

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