Avant Akira, il y a Dômu, le manga SF de Katsuhiro Otomo qui a inspiré The Innocents

Matthias Mertz | 8 février 2022
Matthias Mertz | 8 février 2022

Avant d'enfanter du génial et terrifiant Akira, Katsuhiro Otomo avait déjà annoncé les prémisses de son oeuvre avec Dômu, une autre oeuvre de science-fiction.

Vous connaissez l'amour qu'on porte aux thrillers fantastiques issus d'Europe du Nord chez Ecran Large. On vous avait déjà parlé de Lamb, de Valdimar Jóhannsson, et c'est au tour de The Innocents d'Eskil Vogt, connu comme coscénariste des films de Joachim Trier, de débouler dans les salles obscures le 9 février 2022.

Le film racontera ainsi les péripéties d'un groupe d'enfants doués de capacités extraordinaires, pour le meilleur et pour le pire. Et si dans les entrevues qu'il a accordées, Eskil Vogt s'est défendu de toute référence consciente, il a nommé une exception, un manga nommé Dômu, de Katsuhiro Otomo. L'occasion de parler d'une oeuvre qui aurait d'ailleurs dû avoir une adaptation par David Lynch dans les années 90, comme l'a récemment révélé Slashfilm.

 

Dômu : photoImaginez David Lynch avec ce matériau de base

 

Polar dans la quatrième dimension

Les trois volumes qui constituent Dômu sont parus entre janvier 1980 et juillet 1981 dans le Weekly Young Magazine, un an avant la bombe Akira. Le récit de Katsuhiro Otomo conte une enquête sur une série de suicides dans une zone résidentielle bétonnée. 25 personnes se sont déjà donné la mort lorsque le récit débute. Rapidement, la police comprend que le mobile du meurtrier ne réside pas dans l'identité des personnes qu'il tue (et auxquelles il prélève systématiquement un objet personnel).

Le manga révèle vite l'identité du meurtrier et laisse place à un récit de science-fiction décomplexé et destructrice qu'on retrouvera à l'oeuvre dans Akira à une échelle plus grande. Ici, il s'agit surtout de la confrontation entre une enfant et un vieillard. Les deux sont dotés de puissants pouvoirs kinésiques, et si le vieillard s'en sert surtout pour se distraire au dépit du voisinage, cela n'est pas du tout au goût d'E-chan, petite fille récemment arrivée dans le quartier, qui va lutter pour le bien des habitants contre le vieil homme.

Avec Dômu, Katsuhiro Otomo se refuse à toutes les réductions. Il ne s'agit pas simplement de l'histoire d'une banlieue de classe moyenne japonaise. Pas plus qu'il ne s'agit d'un polar, d'une satire de la société japonaise ou d'une oeuvre de science-fiction tiède. Le monde de Dômu est un monde d'enfants, où les adultes sont impuissants. Ils ne voient pas ce qui se passe, et seule la pureté de l'enfant peut vaincre le mal. Dômu est une métaphore sombre matérialisée par des affrontements homériques entre des êtres supérieurs.

 

Dômu : photoDes visages bien loin du gekiga 

 

Dômu aborde la question de l'enfant, du point de vue du vrai enfant (en la personne d'E-chan), mais aussi de l'adulte qui refuse de quitter le domaine de l'enfance (soit parce qu'il ne veut pas, à l'instar de Cho-san, soit parce qu'il ne le peut pas). L'enfant est pur là où l'adulte refuse d'agir en tant que tel et n'est que malice.

Et comme il s'agit de Katsuhiro Otomo, c'est aussi de la science-fiction qui déchire. Les gros plans sur les visages concentrés des protagonistes psychokinétiques sont à glacer le sang. Leur affrontement est alors un excellent prétexte pour offrir des scènes de destruction urbaine pour lesquelles Katsuhiro Otomo a acquis une renommée certaine. Pour l'occasion, celui qu'on appelle le maître de la destruction explique avoir étudié l'architecture de fond en comble avec un plaisir non dissimulé.

Ce contraste entre des personnages aux designs simples et quotidiens et des structures aussi complexes que ces barres d'habitations collectives forgent un sentiment étrange. Comme si les décors les plus familiers étaient déjà le lieu du surnaturel.

 

Dômu : photoKatsuhiro Otomo prend déjà un malin plaisir à casser ses jouets dans Dômu

 

Dômu, pygmalion d'Akira ?

Dômu est la première marche vers le succès pour le pionnier de la science-fiction qu'est Katshuiro Otomo. Pas encore de designs monstrueux ou de Neo-Tokyo post-apocalyptique. Seulement la volonté pour l'auteur d'honorer son héritage (particulièrement Osamu Tezuka, Shotaro Ishinomori ou encore Mitsuteru Yokoyama qui sont largement référencés dans ses oeuvres) et d'introduire le grand public à la science-fiction, un genre boudé au profit du gekiga (des drames dans un style noir illustrés de façon très dramatique, rectiligne et peu cartoon) à l'instar de Golgo 13.

Avant cela, il a écrit Fireball en 1979, mais ce récit, qu'il a dû se hâter de finir, ne lui convient pas, surtout quant à sa fin. Il concentre pourtant l'essentiel de l'héritage du pionnier. Fireball raconte la lutte dans une société futuriste d'un groupe de rebelles contre un gouvernement dont un superordinateur est secrètement à la tête.

 

Dômu : photoDes rêves d'enfant bien lugubres

 

L'un des rebelles dispose d'un frère officiant dans la sécurité du gouvernement. Lorsque ce grand frère développe des pouvoirs kinésiques, il devient le fruit d'expériences. Il finira par devenir un soleil vengeur (devenant ainsi la boule de feu, Fireball) pour détruire le gouvernement qui aura tué son frère rebelle.

Tous ces thèmes se retrouveront dans Akira (l'oeuvre est pensée comme une vraie continuité à Fireball), mais avant cela, il demeurera Dômu, le centre trop méconnu d'un triptyque qui a largement introduit une partie des thématiques de l'auteur, qui s'était surtout illustré jusque là pour ses reprises de contes aux relents antimilitaristes.

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commentaires
Keke
08/02/2022 à 20:04

Dans ma bibliothèque depuis 1993 (sauf erreur), j'en avais tiré une rédaction qui m'avait valu un 17/20...., c'est loin !

Kaneda
08/02/2022 à 18:02

@John Spartan
impossible de retranscrire les 14 tomes en un seul film. Et on se rejoint sur la qualité du manga.

L'histoire du film est clairement différente, je la vois plutôt comme une variation sur le même thème, la musique (incroyable) et l'animation (effectivement démente pour l'époque et encore aujourd'hui) en plus.

John Spartan
08/02/2022 à 13:24

J'ai jamais compris l'engouement pour le film Akira, sauf peut être pour l'animation qui était au top à l'époque, mais par apport au manga (papier) c'était pas terrible.
Les 14 volumes qui compose cette œuvre était juste magnifique, et gros coup de cœur pour la version couleur.

Kaneda
08/02/2022 à 11:45

Tous les ingrédients d'Akira sont déjà là... Ce manga est un petit chef-d’œuvre, avant la masterclass !

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