Tokyo Ghost : entre Mad Max et Judge Dredd, un comics sanglant et culte

Prescilia Correnti | 3 octobre 2020 - MAJ : 03/10/2020 12:59
Prescilia Correnti | 3 octobre 2020 - MAJ : 03/10/2020 12:59

Retour sur Tokyo Ghost, comics génial à la Mad Max, créé par Rick Rememder et Sean Murphy, et republié par Urban Comics ce 2 octobre.

Aujourd’hui devenus un phénomène ultra-populaire, les super-héros n’ont jamais eu autant la côte auprès des jeunes générations. Merci sans aucun doute aux géants DC et Marvel qui, depuis pas mal d’années, inondent la toile, les écrans de cinéma et celles des nos petits-écrans de films et séries. Pour autant, si Marvel et DC ont le vent en poupe, les ventes de mensuels des deux Big Two n’ont pas la chance de connaître cette croissance fulgurante. Jugés parfois comme trop élitistes, les comics Marvel et DC peinent de plus en plus à trouver des acheteurs.

C’est peut-être la raison pour laquelle dorénavant bon nombre de nouveaux lecteurs décident de s’orienter vers des titres indépendants qui sont l’occasion pour les artistes de laisser libre court à leur imagination débordante et de dessiner l’histoire qu’ils veulent raconter. Mark Millar, Alan Moore ou encore Roy Thomas, tous sont passés sous la croupe des deux géants avant de se lancer dans leur propre aventure.

 

Alan Moore, Brian BolandQuand les scénaristes mettent cartes sur table

 

C’est par exemple le cas de notre intéressé du jour, Rick Remender, passé par Marvel au cours de Uncanny Avengers en 2013 ou Spider-Man Universe en 2012 et qui depuis, quelques années, s’est voué à poursuivre une carrière plus indépendantiste.

Au cours de ses dernières créations, l’auteur nous a livré quelques excellentes histoires avec Black Science, Low ou encore Tokyo Ghost : une romance se déroulant dans un monde dystopique façon cyberpunk, et qui montre les méfaits d’une société techno-dépendante. Ce qui, justement, est notre sujet. Alors, prêt à plonger ?

 

photoPréparez-vous à plonger dans les abîmes de la décadence humaine

 

CYBERLIFE

Dans cette nouvelle évolution de l’humanité prenant place dans un monde futuriste à la croisée des chemins entre Blade Runner et Mad Max, Rick Remender façonne une société qui serait incapable de se débrancher de la technologie. Pire, elle est devenue accro, tel un junkie réclamant inlassablement sa drogue auprès de son dealer.

Vivant dans un Los Angeles putride et misérable des années 2089, chaque habitant trouve sa part d’évasion dans son monde virtuel. Avachi comme de gros lards devant leur poste de télévision, relié via une visière ou un casque qui transmet de la télé-réalité ou du porno en continu, ou carrément branché par intraveineuse à un flux continuel d’écrans, Tokyo Ghost nous dépeint d’emblée un monde désensibilisé aux portes de la folie. Dépendant à une drogue dure dont personne n’est incapable de se détacher, ne serait-ce qu’un court instant, même pour assouvir des besoins naturels.

En somme, Tokyo Ghost nous fait un peu penser à une version comics de Black Mirror, puisque, comme toute bonne œuvre de science-fiction qui se respecte, n’est qu’un reflet imaginé et pessimiste de notre société actuelle. Rick Remender ne l'explique d’ailleurs que trop bien lui-même : « Tokyo Ghost pose un simple regard sur les effets de la technologie sur notre société moderne et sur ce qui nous attend en tant que civilisation drogué au divertissement et à l’entertainment. »

 

photoHa sympa les chaussons mode lapins crétins

 

C’est donc à l’intérieur de ce monde désabusé et sans vie que le lecteur se raccroche à Debbie, héroïne du comics et jeune femme autoproclamée non-addict à cette dépendance technologique. Une « zero-tech » comme on la surnomme. Debbie, elle, survit, aux côtés de son sidekick/petit copain, Led Dent qui ironiquement est totalement assujetti à ce mode de vie et ne peut s’empêcher d’être assommé à longueur de journées d’images pornographiques, de pubs de télé-achats et de pop-ups. Une bien triste vie.

Sur leur moto au look entre Akira et le pod de The Dark Knight dans la trilogie de Christopher Nolan, le duo chasse et traque des proies pour le compte d’une multinationale impératrice dénommée Flak Corp. Si Led ne réfléchit plus et se contente d’envoyer des patates de forain en écrasant des têtes pleines et en arrachant des tripes, Debbie n’a plus qu’un objectif en tête : s’échapper de ce Los Angeles devenue une ville égout à ciel ouvert pour pouvoir emmener son partenaire en sevrage dans un pays éloigné et calme, là où règne encore une certaine sérénité d’esprit, loin des méandres de la technologie, de l’absorption des médias, de la violence et de la pornographie à tout va.

Alors qu’au fil des pages, le lecteur est pris dans une salve d’animosité et de brutalité, Sean Murphy s’illustre à merveille avec des lignes de fuites impeccables et un crayonné léché agrémenté de beaucoup de clins d’œil à leurs précédentes œuvres communes. Sulfureux, loin de la morale établie, Tokyo Ghost se lit et sonne comme un titre résolument punk réalisé par les deux enfants terribles du comic-book américain et qui promet une sacrée aventure à l’arrivée.

 

photoUne certaine inspiration de Batman, c'est vrai

 

TECHNO-LOVERS

Plus que la vision d’un artiste d’une société perdue par les pings et les pops-ups des écrans numériques, d’un monde amoral et vide de sens, c’est aussi et surtout une histoire d’amour entre deux âmes perdues. Parce que, que serait une belle histoire, une bonne histoire, sans une romance complexe et perdue d’avance ?

Rick Remender se donne bien du mal pour mettre en avant et garder cette relation compliquée entre Debbie et Led en premier plan de son roman. Véritable point central de cette histoire unique et bouleversante, la liaison qui lit les deux individus est tout aussi belle que destructrice et va apporter un véritable point de catharsis à la fin du comics.

 

photoNon, ce n'est pas de la morve, mais des câbles et connectiques

 

Au cours du chapitre 2, on apprend que c’est cette relation entre deux êtres perdus et incompris dans un monde pullulant de technologie qui va être à l’origine de la dépendance de Led pour le virtuel et les « nano-bot ». C’est toujours cette relation qui empêchera Led de sombrer dans la folie, comme elle maintiendra Debbie en vie après toutes ces années. Ce qui est intéressant de noter, c’est le parallèle entre notre société et celle inventée par Remender, dans l’idée que tous les « accros » doivent s’appuyer sur l’un de leurs proches pour tenir le coup.

Dans Tokyo Ghost, cette thématique est tout aussi présente. Alors que ce pauvre Led s’enfonce chaque jour, chaque minute, chaque seconde, dans cette toile empoisonnée, Debbie reste à ses côtés, prenant soin de lui et devient sa dernière ancre humaine qui puisse le retenir. Et même si leur passé d’enfants négligés et abandonnés temps à disparaître peu à peu dans un nuage virtuel, l’amour persiste encore. Elle sera d’ailleurs qualifiée de Jiminy Cricket pour Led, toujours sur son épaule à essayer de l’orienter dans les bonnes décisions, ou du moins à faire du mieux qu’il le peut.

 

photoNous on fait mieux les fenêtres que ça

 

Pour en revenir au dessinateur, de son côté, Sean Murphy livre un récital de ce qu'il sait faire, alliant précision, point de fuites impeccables et découpages ultra-dynamiques. En plus de tout cela, il semble prendre un malin plaisir à s'amuser comme un enfant avec les death races de New Los Angeles, summum de la dégénérescence de cette société américaine, avant de nous donner son rendu de Tokyo, ville réputée comme un bastion « zero-tech » du Nouveau Monde.

Les dessins sont d’une incroyable précision et rudement atroces. Pour autant, le gore et la violence des scènes s’entremêlent parfaitement avec le récit de Remender. Une leçon de maître, donnée par deux artistes qui n'en finissent plus de grimper les échelons ces dernières années et qui ne semblent pas près de s’arrêter.

 

photoQuand tu te dois te lever un lundi matin 

 

BLADE HUNTERS

Enfin, que serait encore une bonne histoire sans un bon méchant ? Justement, alors que la jeune Debbie et la pureté incarnée puisqu’elle n’a jamais été connectée, son némésis, surnommé Davey Trauma est son parfait contraire. Issu d’une expérience d’un scientifique japonais, le Dr Takana, qui avait pour but de créer des humains/cyborgs ayant la capacité d’infiltrer n’importe quel système informatique (réseau, drone, satellite), le pauvre Davey a fini par sombrer dans la folie.

Dorénavant, c'est un champion dans le banditisme en grand psychopathe digne de ce nom. Représentant le pire de l’humanité, et le pire de ce qu’a pu concevoir cette nouvelle société. On pourrait presque le surnommer le Joker de cette histoire, un monstre au sourire toujours accroché sur son visage et caricature de l'absurdité et de l'aliénation des hommes. 

 

photoOn entend même les os se briser d'ici

 

Après une courte pause dans le monde enchanté et utopique du nouveau Japon, Debbie retourne dans les îles de Los Angeles pour assouvir une vengeance personnelle, violente et pourtant touchante. Dans ce retour aux sources, la cité de Los Angeles est encore plus putride qu’avant. Le vice est partout, l’omniprésence des médias est encore plus agressive comme les tueries de masse et le porno à tout va. Il lui faut, comme Batman face au Joker, faire face à son pire ennemi et le confronter, l'arrêter. La tension crescendo qui approche la fin du comics et inaugure le combat final entre les deux entités est palpable et vibrante d’émotion.

Sean Murphy et Matt Hollingsworth doivent s'amuser avec ce titre, car leur travail d'équipe sur cet art est excellent. Des couleurs vives utilisées pour le paquebot et les souvenirs de Dent aux ombres délicatement superposées entourant le Tokyo Ghost, les lignes détaillées de Murphy et le large palais de Hollingsworth donnent dès le début un ton inquiétant qui crée une tension dans tout le numéro alors que la paranoïa de Flak devient réalité.

 

photoUne colorisation qui, il faut le dire, est extrêmement bien réussie

 

Cette bande dessinée a fait l'objet de plusieurs comparaisons avec Blade Runner et, bien qu'elle représente une techno-dystopie futuriste, c'est là que les comparaisons se terminent. Blade Runner soulignait à quel point nous sommes seuls, quel que soit notre statut social, là où Tokyo Ghost se concentre sur la relation malmenée de ses personnages principaux et nous met au défi de les encourager après des atrocités qui devraient nous voler l'espoir - ou peut-être Remender veut-il simplement nous encourager pour l'inévitable confrontation ; à savoir de basculer de l'autre côté.

 

EN BREF...

Hommage à Mad Max 2 : Le Défi, Judge Dredd et 13 assassins, Tokyo Ghost, c’est avant tout une histoire d’amour entre deux personnes qui ne se comprennent plus et qui s’éloignent de plus en plus. Sur un fond de violence extrême dans un monde désespéré où l’humanité est maintenue sous contrôle, bombardée d’un flot constant d’informations. Tokyo Ghost est passé d'un thriller de science-fiction passionnant et ambitieux à une révélation absolue. Rick Remender permet de passer facilement d'une montagne russe à la pointe de la technologie à une parabole sardonique sur les dangers de la techno-dépendance.

Alors peut-être qu’à la fin de cette lecture, lorsque vous vous retrouvez à une table avec vos amis ou votre famille, vous vous souviendrez de cette histoire pour ranger le téléphone dans votre poche et parler aux personnes qui sont juste à côté de vous.

 

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commentaires

Birdy
04/10/2020 à 18:34

Génial cet article, merci !

Baretta
08/12/2019 à 15:56

" qui dépend les méfaits" qui dépeint les méfaits plutôt, non ?

Opale
08/12/2019 à 08:25

Pareil que Numberz, j'ai le tome 1 pour ma part, version couleur, et je l'ai adoré, je vais me dégoter le T2 rapido!

Numberz
07/12/2019 à 14:27

N'étant pas abonné je n'ai pu lire l'article, mais de mon côté j'ai acheté à l'époque les deux volumes. Et si la colorisation est de bonne facture, j'ai opté pour les éditions en noir et blanc qui sont de toute beauté. Quand au contenu, il est vraiment bon, décadent, déprimant et satirique sur notre époque. Cela me rappelle d'ailleurs chez futuropolis l'excellente série Urban,si vous connaissez.

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