The Last of Us : pourquoi c'est l'une des meilleures BO au monde

JL Techer | 27 mai 2022
JL Techer | 27 mai 2022

Sombre, intimiste, nihiliste, la bande originale de The Last of Us est un bijou de mélancolie noire, parfaite pour décrire un monde postapocalyptique.

Objet de culte pour les joueurs de la communauté PlayStation, le diptyque The Last of Us a bouleversé le paysage vidéoludique. Le duo de jeux réalisés par Neil Druckman et Bruce Straley pour Naughty Dog a marqué de manière indélébile, voire choqué, tous ceux qui se sont glissés dans la peau de Joel Miller pour le premier opus, et dans celle d'Ellie et Abby pour The Last of Us - Part II.

Avec 24 millions d'exemplaires vendus au compteur (19 millions pour TLOU 1 et son remaster, 5 millions pour TLOU 2), TLOU a récolté une flopée de prix en tout genre, allant du jeu de l'année au prix du meilleur scénario. Les deux titres ont été de tels succès qu'un nouveau remake du premier opus serait en développement pour PS5, et qu'une série télé, sobrement baptisée The Last of Us est en cours de préparation.

 

The Last of Us : photoSortez les mouchoirs

 

TLOU s'est largement distingué par son aspect ultra-cinématographique, son propos violent, brutal, sans concessions, et pourtant pleinement humain. C'est grâce à cela qu'il s'est distingué des autres productions postapo, qui sombrent souvent du côté grandiloquent de la Force. Loin des explosions d'un Gears of War, ou du déluge de zombies d'un Days GoneThe Last of Us conte une histoire intime et profonde.

Pour souligner cet aspect, Naughty Dog a décidé de créer une OST à contre-courant de ce que pouvait proposer la concurrence zombiesque ou postapocalyptique. Sans orchestre symphonique, sans grande effusion, la bande originale du premier TLOU est un chef-d'œuvre d'émotion, touchant et mélancolique. Mais qu'est ce qui fait de cette bande-originale l'une des plus belles jamais créées pour un jeu vidéo ?

 


The Last of Us 2 - Bande-Annonce - VO par Ecranlarge

 

Le responsable de tout ça

Gustavo Alfredo Santaolalla a seize ans quand il crée Arco Iris, un groupe de rock folk largement imprégné d'influences hippies et de philosophie New Age, et qui a produit quelques hits en Amérique du Sud. Nous sommes en 1957 et Gustavo sait désormais qu'il consacrera toute sa vie à la musique. Dix ans plus tard, il quitte son Argentine natale pour aller à Los Angeles, dans l'espoir de connaître la gloire. Une riche idée puisque le musicien rencontre le succès avec le groupe Wet Picnic, et surtout avec ses premiers albums solos.

Entre featuring, commandes, et travaux comme musicien remplaçant sur des sessions studios, Santaolalla commence à se faire un nom dans le milieu du rock et de la folk aux USA. Ses deux albums G.A.S. en 1995 et Ronroco en 1997 attirent même les oreilles des producteurs hollywoodiens. Il livre sa première partition en tant que compositeur de bande originale pour le Révélations de Michael Mann en 2000.

 

The Last of Us : photoInsérer musique mélancolique

 

Après ça, c'est l'escalade, Santaolalla devient inarrêtable. Son style intimiste, son jeu particulier sur les instruments à corde, de la guitare au charango, est immédiatement reconnaissable, et les plus grands font appel à lui pour les compositions d'OST. Après son travail pour Michael Mann, il signe les bandes originales pour les films de son ami Alejandro González Iñárritu : Les Amours Chiennes et 21 Grammes. La consécration absolue a lieu en 2006, lorsqu'il reçoit l'Oscar de la meilleure musique de film pour Le Secret de Brokeback MountainIl réalise même un doublé avec le même Oscar en 2007 pour Babel

L'identité sonore du compositeur, ses cordes majestueuses, son sens de la mélodie, cette manière de penser ses bandes originales avec le minimum de moyen pour susciter le maximum d'émotions, et le fait de conserver ses origines latines dans son travail, en font un des plus grands musiciens contemporains. Ainsi, quand Neil Druckmann entame la création de The Last of Us, le nom de Gustavo Santaolalla s'impose de lui-même.

 

The Last of Us - Part II : photoSantaolalla apparaît même dans TLOU II

 

Amour, haine et autres contrariétés

Pour The Last of Us, Neil Druckmann ne voulait rien faire comme les autres. Il voulait créer son jeu ultime, qui allait briser les frontières entre cinéma et jeu vidéo, avec des séquences fortes, voire inoubliables. Quiconque a joué à la première demi-heure de jeu de TLOU saura témoigner de la puissance émotionnelle du titre, avec son introduction déchirante. Accompagnée de quelques notes de guitare pour seule ambiance sonore, la séquence a traumatisé bon nombre de joueurs.

Et c'est exactement le but recherché par Druckmann : produire un jeu unique, hors norme, bouleversant de bout en bout. Pour ce faire, la bande originale devait être à la hauteur de ses ambitions, mais il était hors de question de céder aux sirènes des effusions d'un orchestre symphonique, qui aurait pu briser l'ambiance intimiste et dépressive de son œuvre. Passionné par le cinéma et les musiques de films, il a tenté sa chance auprès de Gustavo Santaolalla. Ce dernier a accepté ce nouveau challenge.

 

The Last of Us : photoUne BO de Santaolalla c'est le feu

 

Le sens de la composition de Santaolalla est tout indiqué pour illustrer au mieux l'histoire de TLOU. Le titre de Druckmann est avant tout l'odyssée pessimiste de Joel Miller, un homme brisé, rongé par le deuil, coupable d'avoir survécu à la perte de son enfant. Pour exprimer au mieux cette douleur, il fallait une OST minimaliste, qui laisserait de la place au silence, écho paradoxal de la douleur du héros. Gustavo Santaolalla l'avait déjà prouvé sur les BO de Brokeback Mountain et Babel : il sait mieux que personne utiliser le silence comme un instrument à part entière.

Le thème principal du jeu, sobrement intitulé The Last of Us est interprété au ronroco, un instrument à corde proche du charango, une guitare d'Amérique du Sud. Un morceau simple mais bouleversant, emprunt de mélancolie, qui revient plusieurs fois au cours de l'aventure sous différentes formes. Dans sa version originale, Santaolalla y est accompagné par le Nashville Scoring Orchestra, un orchestre dépourvu de violons, qui donne la part belle aux percussions, à la clarinette basse et à la contrebasse.

 

 

Le style Santaolalla se caractérise également par le fait d'utiliser des instruments traditionnels, mais de façon non conventionnelle. Il exploite notamment une guitare électrique à résonateur accordée à une tierce majeure entière, la corde la plus grave devenant un do au lieu d'un mi, ce qui donne une couleur sombre imparable à ses compositions.

L'effet du résonateur, combiné aux cordes plus lâches qu'à la normale, crée un son inhabituel presque dissonant, surtout lorsqu'il joue avec un archet de violon, comme sur le morceau Forgotten Memories ou sur le nihiliste All Gone. Ce dernier aurait très bien pu avoir sa place sur l'OST de Silent Hill 2 tant il flirte avec la musique bruitiste. Des pistes qui vont chercher au fond des tripes de l'auditeur des émotions fortes, profondes et dérangeantes, comme la musique d'un film d'horreur peut le faire.

 

 

L'espoir n'est pas mort

Malgré cet aspect très dépressif de la bande originale, le compositeur sait ménager des moments de légèreté, voire de pureté. À l’opposé de la dissonance d'un Blackout, ou de la brutalité d'un Infected, Santaolalla crée des espaces de respiration grâce à des morceaux plus lumineux comme le leitmotiv Vanishing Grace, dont le titre fait référence à Amazing Grace, le célèbre cantique anglais. Les deux morceaux partagent d'ailleurs les mêmes intervalles musicaux, ce qui est loin d'être innocent de la part de Santaolalla.

Sorte de réponse au thème The Last of Us, qui caractérise le terrible parcours de Joel, Vanishing Grace est la réponse musicale d'Ellie. Symbole d'espoir dans le jeu, la jeune femme est à la fois le substitut à la fille perdue de Joel, mais aussi la potentielle réponse à l'infection qui a décimé l'humanité. Le morceau apparaît sous trois itérations différentes, intitulées Vanishing Grace, V.G. (Innocence) et V.G. (Childhood).

 

 

Chacune de ces versions évolue vers de plus en plus de lumière, avec l'ajout progressif d'instruments, symbolisant la découverte du monde par Ellie. Malgré les horreurs qu'elle traverse, la jeune femme s'émerveille, et reste une enfant, comme l'indique (Chilhood). Cette version détonne d'ailleurs parmi l'ensemble de la BO, tant elle est empreinte d'apaisement, en particulier dans sa seconde partie, avec l'arrivée d'une ligne de guitare cristalline.

La plus grande force de la bande originale de The Last of Us est dans sa propension à pouvoir offrir des instants déchirants de tristesse, mais aussi des lueurs d'espoir signifiant que même dans les pires instants, l'optimisme est toujours permis. Deux aspects antinomiques qui se retrouvent pourtant réconciliés dans le pénultième morceau de la BO: The Path (A New Beginning). Alliant les cordes plaintives typiques de la dépression de Joel, et les lignes en gamme majeure évoquant Ellie, cette piste signe un dénouement heureux, mais emprunt de douleur.

 

 

Sous ses allures minimalistes et son apparente simplicité, la musique de The Last Of Us cache des trésors de compositions riches et complexes. Gustavo Santaolalla a livré une bande originale qui ne s'éloigne pas de sa patte habituelle, empreinte de fragilité et d'une poésie macabre. Avec une économie de moyens, il parvient à aller chercher les émotions les plus élémentaires et profondes, et c'est là la marque des plus grands.

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commentaires
Bob
27/05/2022 à 18:25

Superbe article pour une licence qui l'est tout autant. Que ca soit sur le 1 ou le 2 Gustavo délivre pour nos oreilles quelque chose qui a du coeur.
Perso la bande son du 2 avec longing ou allowed to be happy me rend tjr aussi émerveillé.
Énorme coup de coeur sur le co compositeur de la bo du 2 Mac Quayle qui a fais un taf enorme sur la partie action.

captp
27/05/2022 à 09:36

Bel hommage à Gustavo Santaolalla.
Pour les curieux qui connaîtraient pas j'ajoute la bo de carnet de voyage, sa plus belle partition avec tlou.
de ushuaia a la quiaca est un petit chef d'œuvre d'émotion certainement joué avec le même instrument que le thème de tlou.

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