Mad God, The Innocents, Prisoners of the Ghostland... : du sang, du cœur et des claques à l'Etrange Festival

Mathieu Jaborska | 30 septembre 2021
Mathieu Jaborska | 30 septembre 2021

C'est la saison des festivals pour les cinéphiles francophones et Écran Large. Après avoir couvert Cannes, la Mostra de Venise et Deauville, on est revenus s'encanailler à Paris, à l'occasion de cette nouvelle édition de l'Étrange Festival, rendez-vous incontournable des amateurs de bizarreries cinématographiques et de folie figée sur pellicule.

C'est l'heure du bilan ! Petit voyage dans les méandres d'une programmation riche, qui risque de trouver - ou pas - le chemin des écrans, petits ou grands.

 

photoSortir des salles, une épreuve

 

Tubes de l'été

Difficile de véritablement rendre compte de l'Étrange Festival. Événement gargantuesque, il se déploie sur 3 salles pendant une semaine et demie. Une telle générosité interdit l'exhaustivité et impose de faire des choix. L'auteur de ces lignes, aussi enthousiaste soit-il, s'est résolu à faire une croix sur les sélections les plus obscures, qui confèrent pourtant son sel à cette grande messe du bizarre, faute de temps, impératifs rédactionnels obligent. Il n'a donc qu'effleuré les différentes cartes blanches, les compétitions de courts-métrages, le porno gay et les tentacules japonais. Il en est navré.

Il faut dire que cette édition n'était pas avare en grosses machines, que lui comme vous attendait de pied ferme. L'une d'entre elles était même gratuite, puisque diffusée dans le cadre des soirées Canal+. Riders of Justice, avec Mads Mikkelsen, était de fait peut-être le plus conventionnel des films de la sélection, avec son histoire de rédemption familiale forcée et ses personnages de bras cassés s'improvisant vengeurs. Mais force est de constater que l'écriture, l'humour souvent noir et une interprétation parfaite rendent le tout incroyablement attachant. Libre à vous de le vérifier : il est désormais disponible sur MyCanal.

 

photo, Mads MikkelsenMads movie

 

Restaient alors trois mastodontes en lice : Prisoners of the GhostlandMad God et Raging Fire. Le premier est l'ultra redoutée collaboration entre Nicolas Cage et Sono Sion. La déception fut à la hauteur de l'attente, mais inutile d'en rajouter à notre vidéo, qui détaille déjà les défauts et qualités du nouvel essai du réalisateur de Love Exposure. Le second, l'oeuvre d'une vie pour le génie de la stop motion Phil Tippett, qui l'a façonné pendant trente longues années, a satisfait le public au point de lui remettre son prix. C'est mérité : traversé des stigmates de sa genèse, visuellement époustouflants, mettant en scène une réalité délitée, Mad God est à l'image du festival : inclassable et singulier.

Enfin, Raging Fire conclut la carrière de feu le cinéaste Benny Chan, célèbre réalisateur de films d'action hongkongais. D'autant plus attendue par une horde de fans qu'elle était précédée de la venue du grand Donnie Yen, la projection s'est faite à l'issue d'une cérémonie de clôture mémorable, après des problèmes techniques post-Covid, une demande d'autographe pas très respectueuse et un court-métrage absurde. Le résultat : un polar ultra-classique, mais traversé de séquences d'action et de cascades très spectaculaires, n'en était que plus divertissant. On est sortis soulagés : l'Étrange a bien tenu sa promesse.

 

photoLe tee-shirt va lâcher, là

 

Very good tripes

Autre promesse importante : la tripaille. Les écrans du forum des images se sont vus traversés de bien des giclées de sang au cours de cette semaine et demie. Passons sur les très anecdotiques comédies d'horreur Sweetie, you won't Believe it et The Night Of The Undead pour nous intéresser aux plus gros morceaux de bidoche.

Dès l'ouverture, on était gâtés avec... une comédie française, en l'occurrence le nouveau film réalisé par Fabrice Éboué, Barbaque. L'humoriste fonce tête baissée dans tous les clichés, tire à la chevrotine à la fois sur les véganes et les carnistes, transformant ce débat déjà pas folichon en bataille rangée entre idiots du village, le tout mâtiné d'un gore frontal que ne renierait pas Lloyd Kaufman. On laissera chacun en juger lors de sa sortie le 27 octobre prochain : le film divise déjà dans la rédaction.

Ce n'était même pas le plus provocateur des films français à être diffusé. La projection d'Oranges sanguines a fait grand bruit, et pour cause : le film semble dans un premier temps jouer la satire chorale avant de faire plonger ses personnages dans l'horreur. Captant à merveille la tension politique et sociale qui fragilise le pays, il filme la fin d'un monde avec une cruauté hallucinante et parvient même à rendre ça drôle, quitte à franchir la ligne rouge à quelques occasions. Les dialogues ciselés se disputent à des ruptures de ton d'une noirceur abyssale qui en font une sorte de bombe à retardement audiovisuelle. Gare à la sortie le 17 novembre prochain.

 

PhotoTout va bien

 

Bonne surprise aussi que ce The Spine of Night, film d'animation pour adulte qui plonge avec délectation dans la dark fantasy bourrin, avec à la clé un voyage à la Metal Hurlant pas déplaisant, inspiré de toute une frange de la littérature populaire. Malin, il parvient à couvrir une longue période de temps et une bataille aux enjeux dantesques sans pour autant renoncer à sa simplicité.

Mais le véritable orgasme des amateurs de tripaille a été atteint dès le premier soir, lors de la projection de The Sadness. Précédé d'une réputation de destructeur de festivals de cinéma de genre, le long-métrage taïwanais fleure bon le Catégorie III hongkongais. Au diable le rythme inégal et le scénario prétexte qui joue avec quelques gloussements la carte de la référence à la Covid, c'est juste un gigantesque carnage sanguinolent et putrescent où les institutions se font exploser la tête et les amoureux noyer sous des cascades d'organes, de sperme et d'hémoglobine. Le film devrait être acheté par M6 pour une diffusion le mercredi en fin d'après-midi (lol).

 

photoÇa va couper, chéri

 

Tendus du slip

Malgré notre soif de sang, les claques étaient majoritairement à prendre du côté des thrillers et autres contes fantastiques tordus. Les quelques propositions qui nous assuraient carburer à la peur pure nous ont déçus (Offseason et son horreur païenne lovecraftienne pour les nuls), mais celles qui nous promettaient du suspens n'ont pas menti.

C'est d'ailleurs l'un des plus éprouvants longs-métrages qui a remporté le prix nouveau genre, alors même qu'il triomphait à Strasbourg. The Innocents parvient miraculeusement à raconter quelque chose avec une énième histoire de gosses télépathes à la King. Il est à la hauteur de la référence de son titre, puisqu'il dépeint l'enfance comme une communauté sombre et souterraine plus insidieuse encore que celle des Révoltés de l'an 2000 et finit par s'imposer comme une version subtile, traumatisante et inoubliable de l'imparfait Chronicle, à l'occasion d'un climax tout en retenue, et pourtant absolument terrifiant.

 

photoAvec de jeunes comédiens impressionnants

 

Ce n'était même pas la seule baffe de la sélection. Si l'efficacité indéniable d'Inexorable, sa photographie sublime et son scénario machiavélique avaient déjà été entrevus au festival de Deauville, la présence d'un Benoît Poelvoorde survolté et la ferveur habituelle d'un public chauffé à blanc n'ont rendu son étouffante descente aux enfers que plus mémorable. Le film sort le 26 janvier, et cette fois, il s'agirait d'être au rendez-vous.

Dommage que l'impressionnant Limbo, pour nous la découverte du festival, ne puisse prétendre pour l'instant à un tel honneur. Malheureusement, on voit mal comment son noir et blanc crasseux et sa description d'un Hong Kong croulant sous les déchets, ménagers ou humains, pourraient séduire un distributeur hexagonal. C'est bien triste, car l'apocalyptique dernier acte, une véritable torture pour les spectateurs avec une envie pressante (oui, c'est du vécu) mérite à lui seul qu'on le découvre. On n’en dit pas plus, mais on espère vraiment avoir l'occasion d'en reparler un jour.

 

photoLa joie de vivre

 

Weird science

Mais Étrange oblige, il faut évoquer des oeuvres... étranges. Inutile de s'attarder sur le génial Bad Dreams, déjà largement défendu dans nos colonnes. Mais la programmation regorgeait d'autres trips sensoriels et esthétiques, le plus commenté d'entre eux étant peut-être le fameux La Fièvre de Petrov, longue exploration d'une Russie instable, à grand renfort de plans-séquences parfois techniquement ahurissants. On s'y perd, on s'y retrouve, on s'y reperd et on finit par sombrer avec le héros. Impossible de rendre compte de l'expérience dans les quelques lignes qu'impose cet article : on en reparlera en temps et en heure, probablement début décembre.

Dans la catégorie déambulation psychologique, le Français Bruno Reidal se défendait aussi. Rarement une voix off, récitée avec toute la résignation du monde par un Dimitri Doré parfaitement à sa place, aura autant servi un récit. En faisant le choix de l'accompagnement oral, le metteur en scène Vincent Le Port livre une chronique amère de la France rurale, à travers l'adaptation d'un fait divers du début du XXe siècle et l'apparente lucidité d'un personnage pourtant trouble.

 

Photo Dimitri DoréBruno démon

 

La rase campagne était aussi à l'honneur dans Lamb, récit volontairement dépouillé jouant la carte du conte fantastique. Le principe qui motive son intrigue (qu'on ne révèlera pas et qu'on vous conseille de ne pas vous spoiler) avait tout pour tutoyer le ridicule, mais la parcimonie du dosage des effets et la simplicité de l'histoire évitent cet écueil. La mise en scène, jouant habilement du hors-champ, et la performance du duo Noomi Rapace / Hilmir Snær Guðnason complètent ce tableau doux, mais cruel.

Pas aussi cruel, toutefois, que Censor, l'une des excellentes surprises du festival, déjà fort d'une petite réputation qu'il n'avait pas volée. Le long-métrage réalisé par Prano Bailey-Bond est construit autour d'une idée géniale : utiliser les video nasties anglais et leur contexte historique pour réfléchir au pouvoir de l'image horrifique et à sa prétendue influence sur le comportement des fans de genre. Un sujet passionnant, mais casse-gueule dont il s'empare avec malice et subtilité, grâce à une photographie immersive et à un scénario esquivant adroitement les facilités. On prie pour une exploitation en France.

 

photo, Niamh AlgarRegarder un match de foot sur Canal+

 

Enfin, il faut terminer avec le plus expérimental des films en compétition (on n'a pas eu la chance de voir After Blue), symbolisant bien le type de séances pour le moins sensorielles auxquelles nous habitue le festival : Tin Can. Le film épilogue ad nauseam sur la cryogénisation jusqu'à travailler la matière corporelle intubée directement, entre deux aiguilles dans l'urètre. 1h44 à l'issue de laquelle une conclusion s'impose : on n’a vraiment pas envie de connaître le futur.

Difficile de faire plus sombre et cryptique. Voilà pourquoi il avait bien sa place dans la programmation. Autant dire qu'on a hâte de subir des séances du même genre l'année prochaine.

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commentaires
Kyle Reese
05/11/2021 à 12:48

Ca donne envie pour certains. Bien aimé Bad Dreams. Intrigué par La Fièvre de Petrov, Lamb et Limbo (il y a un très beau et bon jeu du même nom), The innocents bien sur (en attendant une bonne ? adaptation de Charlie).

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