Bad Dreams : critique du rêve bleu

Mathieu Jaborska | 1 juillet 2021
Mathieu Jaborska | 1 juillet 2021

Fermez vos volets, éteignez la lumière, verrouillez la porte à double tour et emmitouflez-vous sous la couette : Come True, retitré Bad Dreams pour sa sortie française, est de ces pépites qui se savourent comme un rêve à la fois terrifiant et moite. Et son réalisateur, l'homme-orchestre Anthony Scott Burns, est d'ores et déjà un des artistes les plus prometteurs du genre.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

Si tous les cinéphiles, au lendemain d’une séance particulièrement marquante, aiment comparer le 7e art aux rêves, il n’a pas toujours su les mettre en scène. Se confondant en divagations épisodiques fortes en effets de style et en décors colorés, le cinéma américain a souvent ignoré la composante psychanalytique, voire quasi mystique, de cet état jusqu’à ce que David Lynch débarque et construise, à force de classiques indéchiffrables, un univers composé des émanations étranges de nos subconscients. Depuis EraserheadLost Highway ou encore Mulholland Drive, la représentation du songe se conçoit toujours dans l’ombre du maître.

Anthony Scott Burns se débarrasse pourtant de ce lourd héritage dans Come True. Aux perversions de l'American dream lynchéen, il oppose une question a priori simple, mais aux implications presque métaphysiques : que se passerait-il si on pouvait voir les rêves ? Et non content d’y répondre (enfin… presque), il fait baigner l’intégralité de son essai dans une ambiance onirique bleutée, faisant revêtir à son essai des airs de rêverie vaporeuse. Une perspective esthétique radicale, qui relève presque du défi, puisque ce véritable touche à tout, après avoir essuyé des critiques catastrophiques sur son premier long Notre maison, a décidé de tout prendre en main.

 

photoI'm blue, da ba dee da ba daa

 

Burns s’occupe de la réalisation, de la photographie, du scénario, du montage et même de la musique. Une mainmise quasi totale, garantissant une cohérence esthétique absolue, surtout lorsqu’elle est couplée avec la performance de Julia Sarah Stone, une habituée du cinéma indépendant américain qui, de son air triste et ses prises de conscience mélancoliques, accentue encore cette impression de douceur. De même que la musique co-composée par le cinéaste sous l’alias Pilotpriest avec les géniaux Electric Youth est omniprésente et nous berce littéralement dans l’étrangeté des mésaventures de la pauvre Sarah. Assurément une des partitions les plus puissantes de l’année, qui hante encore longtemps après le visionnage.

Et au milieu, jurant avec ce cocon esthétique atypique, il y a ces émanations de rêve, longs travellings avant obscurs captés par un dispositif rétrofuturiste. Une machine aux possibilités infinies, exploitée autant pour explorer les méandres de la psychologie du personnage que pour plonger sans filet dans ses sentiments. Et les portes qu’elle ouvre parfois violemment vont ébranler les certitudes qu’il avait à propos de lui-même.

 

photoDe l'autre côté de l'écran

 

A Dangerous Method

Lui-même atteint de paralysie du sommeil lors de sa tendre enfance, le réalisateur pratique la psychanalyse par expérience. Au fur et à mesure que la frontière entre le rêve et la réalité se délite, le film déballe subtilement des concepts théorisés par Carl Jung, au point d’exhiber une structure en chapitres qui fait directement référence à son œuvre. Refusant une analyse strictement freudienne, il prend au pied de la lettre l’idée des rêves comme contrepoids à l’expérience consciente.

De fait, plutôt que de ne reposer qu’épisodiquement sur ces séquences de rêve, plastiquement obsédantes, le long-métrage s’articule autour d’un point d’équilibre entre le songe et la réalité, quitte à le malmener de plus en plus. Le rêve n’est plus juste un refuge ou un voile noir sibyllin. Il devient un monde parallèle, monde qui devait a priori rester inexploré… ou pas. Le temps d’un dernier acte désarçonnant, on sombre (le terme est choisi) avec le personnage de l’autre côté du miroir. Et c’est à partir de là que la proposition divise le plus.

 

photo, Julia Sarah StoneChangement de point de vue

 

En effet, après avoir rajouté des couches successives de mystère à son scénario, Burns fait un choix qui contredit une fois de plus le surréalisme lynchien : il tranche. Le twist de Come True en a irrité plus d’un, tant sur le papier, il relève presque du cliché vis-à-vis de ce type de balade. Et pourtant, son existence même, de sa forme tranchant volontairement avec le choix du tout-visuel qui prévalait jusque-là, à ses implications, emporte le récit dans des pistes de réflexion vertigineuses. Au lieu de condamner l’intrigue, il l’ouvre complètement, inversant in extremis la perspective adoptée par le spectateur et les protagonistes.

Si beaucoup voient cette ultime révélation comme une marque de facilité, il fallait en vérité une sacrée audace pour complètement transcender un sursaut narratif aussi éculé. Come True évolue à la lisière du subconscient, pour mieux sauter sur l'un des deux côtés dans ses derniers instants. Un parti-pris clivant certes (d’aucuns lui reprochent carrément de bâcler sa narration), mais incontestablement fascinant, surtout quand il remue nos tripes au passage.

 

photo, Julia Sarah StoneSur une pente glissante

 

La machine à rêves

Car il est loin de se limiter à ses ambitions psychanalytiques. Sonder les tréfonds du miroir inversé du subconscient, c’est traquer une certaine pureté de nos sentiments. Sans spoiler la forme de terreur qui s’y niche, celle-ci incarne une frayeur innée, voire la mère de toutes les peurs. Quelque chose qui évolue en parallèle de nos vies bien rangées, derrière la frontière de notre vie nocturne (les différentes étapes du sommeil sont détaillées). Rarement l’adjectif « viscéral » aura été aussi pertinent pour évoquer une entité menaçante. Dans sa forme même, dans sa mise en scène, elle représente toutes nos angoisses, elles aussi perdues dans les angles morts de nos consciences.

Une flippe complètement désincarnée, à l’état pur, qui côtoie un autre sentiment : l’amour. La love story qui point timidement dans le récit, au départ reléguée à une sous-intrigue anecdotique, prend de plus en plus d’importance jusqu’à cannibaliser la personnalité de l’héroïne, engagée dans une relation d’une pureté infinie. À quel point un sentiment est-il sincère lorsqu’on peut plonger dans les fantasmes de l’autre, les visualiser mieux que lui ? La séquence centrale de cette relation, encore une fois sublimée par une bande originale elle-même d’une honnêteté désarmante, touche une forme d’idéalisme sidérant. Tandis qu’avant ça s’immisce une des plus belles scènes de confession amoureuse captées par une caméra.

 

photo, Julia Sarah StoneTout est là

 

La peur, l’amour… Par le détour du subconscient, Burns entend bien prouver que la clé de nos sentiments les plus purs réside dans nos rêves… ou du moins dans leur représentation. C’est l’image qui terrifie, éprend et déstabilise. Une conclusion profondément cinématographique prouvant la capacité de ces images à arracher de la psyché de ses spectateurs la nudité de leurs émotions. L’étrange élément fantastique réapparaissant dans le climax, fantasmagorie cohérente avec les thématiques déballées, est d'ailleurs aussi une figure culturelle profondément liée au 7e art.

Le cinéaste nous invite ni plus ni moins à embrasser cet inconnu, reflet de nos peurs et nos fantasmes, à nous y perdre comme on se perd sur un écran de cinéma. Le tout au rythme langoureux du morceau Modern Fears d’Eletcric Youth. On ne va pas se faire prier.

Bad Dreams est disponible en VOD depuis le 1er juillet 2021 en France chez ARP

 

photo

Résumé

Tour à tour rêve onirique et cauchemar sondant les origines des peurs humaines, le deuxième long-métrage d'Anthony Scott Burns envoie une baffe digne d'un réveil difficile.

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Lecteurs

(3.4)

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commentaires
Kyle Reese
28/07/2021 à 01:27

Très étrange ce film. Je crois l'avoir beaucoup aimé mais en fait je ne sais pas trop encore.
L'actrice est formidable, sorte d'elfe blond perdue à la fois fragile, touchante mais mue par une force profonde qui l'a fait avancer coute que coute, on ne sait pas qui elle fuit ni pourquoi. J'ai beaucoup aimé les beaux travellings de rêves assez fascinant et lancinant. La réalisation est soigné et plutôt classe avec une très belle photo. La fin est en effet très surprenante et abrupte mais elle ne m'a pas gêné et explique beaucoup de chose. Beaucoup aimé la musique très "ambiante" mais qui colle parfaitement aux images. Bien lui en a pris de vouloir quasi tout contrôler sur son film, on sent l'auteur qui veut aller au bout de son idée sans compromis, hâte de voir ce qu'il va faire après. Des petits clins d’œil à Terminator aussi, en plus de l'affiche, le prénom de la fille "Sarah", une petite séquence en boite façon Technoir, et l'imperméable de sa rencontre amoureuse Riff référence à celui de Kyle Reese. Il y en a surement d'autres, les yeux lumineux de la silhouette menaçante des rêves façon T-800 dans le flash back de Reese peut être et la vision des rêves en vu subjective électronique.
Bref un peu long sur la fin mais pour qui aime Lynch et K.Dick une belle proposition indépendante.

TheEye666
09/07/2021 à 23:35

Quelle merveille que ce film!!
De magnifiques séquences hypnotiques et fascinantes.

Satan LaBitt
06/07/2021 à 22:10

Bon bah je viens le voir, j'ai rien compris

DarkCity
06/07/2021 à 20:50

BO génial, bonne réalisation, scénario bidon surtout la conclusion.......

Fab Ln
06/07/2021 à 20:47

Bande son géniale par le magnifique groupe canadien Electric Youth

[)@r|{
06/07/2021 à 20:16

La narration du film est logique. Selon Carl Gustav Jung, tout rêve doit être analysé dans son ensemble et doit comporter une "solution". Selon Sigmund Freud, "le rêve est l'accomplissement d'un désir inconscient".

Alors, comment symboliser, du sujet, de l'objet, et du transfert la perception sensorielle de "Come true". D'un point de vue analytique, c'est le retour du refoulé [les hallucinations psychiques : "vampires", "yeux crevés", "la scène de la laverie" et "son interprétation des symptômes des parasomnies"].

"Come true" est bleu et les rêves sont des ombres. "Le bleu", c'est les hématomes de la psyché. "Les ombres" [personnelles et impersonnelles], c'est inconscient réprimé. Mais qui rêve de l'autre dans ce film ? Elle ou lui ?

Le scénario est un puzzle mental et la réalisation est coruscante. [le film est à voir] Mais, les rêves servent avant tout à nous faire rêver.

Ciao a tutti !


03/07/2021 à 07:11

Bagus sekali

Pi
02/07/2021 à 22:57

Mais quel film chiant comme la mort.
Alors le côté contemplatif, je veux bien, mais la musique omniprésente gniangnian, je ne supporte pas.
Les séquencs de rêve en travelling façon jeu vidéo, ça va cinq minutes aussi.
J'ai beau lire et relire la critique, je ne sais pas où Mathieu Jaborska a vu dans ce film tout ce qu'il décrit.
Alors c'est peut-être produit par le réalisateur de cube, mais c'est réalisé par un concepteur visuel de MTV Canada, ceci explique peut-être cela. Je préférais Gerardmer quand ça s'appelait le Festival d'Avoriaz.

Stivostine
02/07/2021 à 08:07

Déçu trop lent de mémoire donc on se fait iech

Incognito
02/07/2021 à 02:07

"Alice" dans la lignée de it follows? Il n'en faut pas plus pour me convaincre.
On a plus du tout de nouvelles de David Robert mitchell depuis.

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