Le Dernier Duel : on a vu le retour épique et chevaleresque de Ridley Scott

Alexandre Janowiak | 11 septembre 2021 - MAJ : 11/09/2021 15:04
Alexandre Janowiak | 11 septembre 2021 - MAJ : 11/09/2021 15:04

Après un prestigieux festival de Cannes, Ecran Large s'est décidé à faire un tour sur le Lido de Venise pour la 78e édition de la Mostra. Si Dune y était le grand film attendu (et notre critique est déjà là), le reste de la sélection y est tout aussi dingue. Alors que le festival dévoile un peu plus ses films chaque jour, c'est l'heure pour nous de vous livrer notre avis à chaud sur Le Dernier Dueladaptation d'un roman revenant sur un duel médiéval historique.

 

 

De quoi ça parle ? Du dernier duel judiciaire connu en France. Basé sur des événements réels, le film revient sur la confrontation entre Jean de Carrouges, un chevalier respecté, et Jacques Le Gris, un écuyer admiré de la cour. Et si les deux hommes étaient amis, lorsque Lady Marguerite, la femme de Carrouges, est violée par Le Gris (qui nie les faits) et le dénonce avec bravoure, la vie des trois est mise en danger, et le destin de Marguerite placé entre les mains d'un duel judiciaire.

 

photoUne puissance narrative folle 

 

C’était comment ? Cela faisait déjà quatre ans que Ridley Scott n'avait pas réalisé de film depuis Tout l'argent du monde et Alien : Covenantet quel retour pour le cinéaste. Du haut de ses 83 ans, le Britannique réussit un vrai tour de force avec Le Dernier Duel. De la reconstitution minutieuse de la France du 14e (un Paris en pleine construction) aux batailles chevaleresques impressionnantes (quelle énergie et quel souffle) en passant par tous les petits détails artistiques qui jalonnent son récit savamment construit, sa mise en scène est divine, preuve d'une maîtrise absolue de son art (et bien aidé par le montage précieux de Claire Simpson et son fidèle chef opérateur Dariusz Wolski).

S'ouvrant sur les premières secondes de la joute à mort qui va voir s'affronter Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, le long-métrage dépeint immédiatement la brutalité à venir, la vie de deux hommes (et une femme) proche de se jouer à coup de lances, glaives et poings dans une arène scrutée par un public prêt à assister à une confrontation sauvage. Mais cette brutalité physique cache surtout une cruauté sociétale. Et pour mieux en comprendre les enjeux, le film choisit alors de revenir en arrière et de raconter les tenants et aboutissants de ce duel final.

Adapté du roman Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386 d'Eric Jager, le long-métrage est scénarisé par Ben Affleck et Matt Damon (les deux hommes se retrouvant enfin, vingt-quatre ans après leur oscar pour Will Hunting) accompagnés par Nicole Holofcener (All About Albert). Et là réside probablement la force du film : les trois ont décidé de raconter le récit à travers le regard des trois personnages concernés par cette affaire, à savoir Jean de Carrouges dans un premier temps, Jacques le Gris dans un deuxième temps et finalement Lady Marguerite.

 

Photo Adam DriverAdam Driver encore parfait et toxique

 

À première vue, suivre les trois points de vue du trio, à travers trois chapitres différents se mettant pleinement à leur place, semble un peu facile, voire mollasson. Au contraire, cet effet Rashômon est l'origine d'un joyau d'écriture plein de nuances et de subtilités. Un moyen habile de mieux confronter les regards et perceptions de chacun sur l'accusation portée par Lady Marguerite, à savoir son viol par Jacques le Gris, alors même qu'elle est mariée à Jean de Carrouges.

Cette triple analyse de l'affaire confère au récit une puissance remarquable. Durant les différents chapitres (d'environ 40 minutes chacun), les versions changent, les perspectives varient et les regards des personnages (ainsi que des spectateurs sur les personnages) évoluent en fonction des découvertes, des discordances, des ressentis de chacun. Avec érudition, les personnages sont donc développés à merveille, prenant de plus en plus de poids et complexité au fil des minutes, la manière dont ils se décrivent ne correspondant pas forcément à la réalité de l'autre et inversement.

Mais bien au-delà, en choisissant ce concept narratif audacieux, Lady Marguerite a enfin le droit à la parole qu'elle mérite. Car dans ce conflit historique, il aura souvent (uniquement) été question du duel entre les deux chevaliers (et de l'honneur bafoué de Jean de Carrouges), mais jamais vraiment de Marguerite, véritable victime de ce viol. Remettre l'histoire en perspective avec ce point de vue féminin lui offre enfin la possibilité de dire sa vérité (considérée comme LA vérité par les scénaristes) et de donner au duel épique et violent qui en découlera, une saveur bien différente. 

 

Photo Jodie ComerJodie Comer électrisante

 

La prise de parole de Lady Marguerite est en effet un véritable cataclysme et une prise de risque bien plus importante que son silence éternel : en dénonçant l'acte publiquement, elle confie son destin entre les mains de son mari dont la potentielle défaite la guiderait vers une mort atroce et douloureuse, subissant jusqu'au bout la situation. Et évidemment, si la condition des femmes a évolué depuis le 14e siècle, le long-métrage résonne particulièrement avec notre époque, le rôle des femmes, leur place, leur statut, leur voix... rendant l'ensemble plus émouvant et pertinent.

Par ailleurs, le découpage en trois parties distinctes narrant des versions opposées impose aux acteurs une palette de jeux bien plus larges qu'à l'accoutumée, les poussant dans leurs retranchements émotionnels et physiques. Le trio principal impressionne ainsi à tous les niveaux, tant il est obligé, à cause du scénario, de changer d'attitudes, de tons, de gestuelles... en fonction du point de vue mis en avant par le récit.

À ce jeu-là, Matt Damon et Adam Driver s'élèvent l'un et l'autre à tour de rôle jusqu'à un duel final mémorable à la beauté glaçante et la férocité frappante. Mais sans grande surprise, c'est bien Jodie Comer, en Lady Marguerite, qui vient voler la vedette dans la peau de ce personnage humilié, sincère et donc attachant. Petit bonus pour Ben Affleck, parfait en enfoiré de comte d'Alençon. Bref, les 2h35 sont captivantes, percutantes et assurément, le chevalier Ridley Scott fait un retour éclatant sur grand écran.

Et ça sort quand ? Dès le 13 octobre dans les salles françaises, alors que le deuxième film 2021 de Ridley Scott, House of Guccisortira le 24 novembre.

Tout savoir sur Le Dernier Duel

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commentaires
Ilona
26/09/2021 à 20:44

Hmmm on va attendre le bilan des entrees pour juger de l'enthousiasme des spectateurs....

Vanedor
15/09/2021 à 17:01

Désolé de ma sensibilité québécoise ici, mais pourquoi, dans un film qui se passe dans la France du moyen âge, on s'obstine dans un média francophone à appeler Dame Marguerite, une "Lady" ?

Bob
13/09/2021 à 21:11

@DirtyCop

Si tu veux du neutre et de l’objectif, lis des historiens et regarde des docus.
Le cinéma a besoin de dramaturgie, ce n’est pas un lieu de neutralité et toute trahison à une quelconque "incertitude historique" est parfaitement justifiée...

DirtyCop
13/09/2021 à 13:44

@Eddie Felson, fallait réviser ton histoire désolé.

Eddie Felson
12/09/2021 à 22:59

Bravo @Dirtycop tu viens de spoiler la fin du film pauvre c..

Jomeli
12/09/2021 à 20:09

Le résumé de ce film me fait penser au livre de yan pears le cercle de la croix.

DirtyCop
12/09/2021 à 15:35

@TheInsider38, ah bon, c'est donc misogyne de demander à être neutre et objectif quand on fait une reconstitution historique. Je me base sur l'article de ceux qui ont vu le film et qui disent que les scénaristes considèrent la version de Lady Marguerite comme LA vérité. Alors qu'en vérité, on en sait fichtre rien, Jacques Le Gris n'a jamais été reconnu coupable (sauf si on se range du côté de la justice divine à l'issue du duel).

eric2
12/09/2021 à 11:43

J'attends la version longue : remenber Kingdom of heaven ce bijoux absol en version longue !!

fuck
12/09/2021 à 10:23

Retour pour Ridley au film épique mélangé à un Rashomon sur le genre.. Pourquoi pas ?

Alexandre Janowiak - Rédaction
12/09/2021 à 10:18

@Numberz

Oh oui la Mostra a régalé cette année, mais comme chaque année depuis cinq-six ans maintenant. C'est vraiment un grand festival qui a retrouvé sa gloire d'antan tout en étant devenu le terrain de jeu propice au lancement des oscars.

Mais à côté des films anglophones, il y a eu beaucoup de très bons films plus confidentiels et/ou moins attendus (Il Buco, Mona Lisa and the Blood Moon, Vidblysk, The Hand of God), c'est la force du festival aussi.

La critique de Spencer attendra un peu, mais un papier sur L'événement ne va pas tarder.

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