Le Dernier Duel : critique d'un très grand Ridley Scott

Alexandre Janowiak | 15 juin 2022
Alexandre Janowiak | 15 juin 2022

Le Dernier Duel est ce soir à 21h09 sur Canal+.

Quatre ans après Alien : Covenant et Tout l'argent du mondeet quelques semaines seulement avant la sortie de son House of Guccil'immense Ridley Scott revient sur le grand écran avec Le Dernier DuelUn retour en grâce pour le Britannique de 83 ans, livrant un morceau de bravoure passionnant en plus d'une réflexion sociétale moderne percutante avec Adam Driver, Matt Damon et Jodie Comer.

KINGDOM OF HELL

Adapté du roman Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386 d'Eric Jager, le long-métrage de Ridley Scott avait tout du projet un peu casse-gueule ou de la fausse bonne idée. Raconter une énième histoire médiévale et un duel historique (le dernier connu en France) en plus de 2h30 aurait rapidement pu devenir lassant, surtout si l'ensemble avait été narré de manière chronologique en mêlant les points de vue dans un seul et même arc. Sauf que très vite, les a priori tombent devant Le Dernier Duel grâce à une entrée en matière d'une efficacité affolante qui vient pleinement chambouler le spectateur.

 

 

S'ouvrant sur les premières secondes de la joute à mort qui va voir s'affronter Jean de Carrouges (Matt Damon) et Jacques Le Gris (Adam Driver), le film dépeint immédiatement la brutalité à venir. La vie de ces deux hommes va se jouer à coups de lances, glaives et poings dans une arène scrutée par un public prêt à assister à une confrontation sauvage et surtout devant une femme, Lady Marguerite (Jodie Comer), victime livrée à la volonté de Dieu.

 

Photo Adam Driver, Matt DamonLa fausse bravoure

 

Cette femme, Ridley Scott la filme ouvertement comme la troisième participante de ce duel à mort grâce au montage parallèle de cette introduction. Alors même que les hommes se parent de leur armure, elle enfile de son côté une robe. Tout un symbole, sa tenue de tous les jours est donc, en même temps, son armure quotidienne, prouvant en quelques secondes que sa vie est un combat permanent (plus particulièrement contre les hommes).

Car derrière cette brutalité physique au coeur de ce duel masculin, se cachent une brutalité et une cruauté sociétale envers une femme (visage de nombreuses autres), subissant les lois en vigueur et engluée dans un trio dont elle ne maîtrise pas le sort. Et alors que le duel s'annonce, le film choisit avec intelligence de revenir en arrière, pour mieux développer les tenants et aboutissants de ce conflit, et surtout en comprendre les vrais enjeux.

 

Photo Jodie ComerLe vrai courage

 

BATTLE OF THE SEXES

Là réside la grande force de Le Dernier Duel : sa narration. Les trois scénaristes Matt Damon, Ben Affleck et Nicole Holofcener ont décidé de raconter le récit à travers le regard des trois personnages concernés par cette affaire, à savoir Jean de Carrouges dans un premier temps, Jacques Le Gris dans un deuxième temps et finalement Lady Marguerite.

Loin de la simple reconstitution d'un événement historique, Le Dernier Duel se la joue donc Rashomon, le grand film d'Akira Kurosawa. À première vue, suivre les trois points de vue du trio, à travers trois chapitres différents se mettant pleinement à leur place, semble un peu facile, voire mollasson. Mais au contraire, cet effet est l'origine d'un joyau d'écriture plein de nuances et de subtilités.

Un moyen habile de mieux confronter les regards et perceptions de chacun sur l'accusation portée par Lady Marguerite, à savoir son viol par Jacques le Gris, alors même qu'elle est mariée à Jean de Carrouges.

 

Photo Matt Damon, Adam DriverEt ça fait les fiers sur leurs chevaux

 

Cette triple analyse de l'affaire confère au récit une puissance remarquable. Durant les différents chapitres (d'environ 40 minutes chacun), les versions changent, les perspectives varient et les regards des personnages (ainsi que des spectateurs sur les personnages) évoluent en fonction des découvertes, des discordances, des ressentis de chacun. Avec érudition, les personnages sont donc développés à merveille, prenant de plus en plus de poids et complexité au fil des minutes, la manière dont ils se décrivent ne correspondant pas forcément à la réalité de l'autre et inversement.

Le scénario est d'ailleurs suffisamment malin pour éviter de trop différencier les différents points de vue. Cela pourra potentiellement rendre le procédé un peu superflu pour certains (les versions étant vraiment très proches, certains pourront trouver l'ensemble redondant), mais cela montre un peu plus la finesse du récit, préférant déployer les versions différentes à travers la seule perception (réelle) des personnages (et non leur possible mensonge).

Ainsi, sans chercher à mentir, le personnage de Matt Damon se voit bien plus juste et aimable qu'il ne l'est réellement, quand celui d'Adam Driver nie les faits en connaissance de cause, pensant légitimement être dans son bon droit et ne pas avoir violé Marguerite (alors même que son arc est sans équivoque). Pire, les deux hommes se pensent les héros victimisés de ce conflit alors même qu'ils en sont, finalement, les bourreaux oppresseurs. Cette nuance très fine des versions vient alors appuyer tout le propos du long-métrage : seul le regard de Marguerite compte en vérité.

 

Photo Matt DamonMatt Damon met un point d'honneur à tout péter

 

PROMISING STRONG WOMAN

Avec ce concept narratif audacieux, Lady Marguerite a enfin le droit à la parole qu'elle mérite. Dans ce conflit historique, il aura souvent (uniquement) été question du duel entre les deux chevaliers (et de l'honneur bafoué de Jean de Carrouges) et de leur opinion-regard-perspective sur la situation, mais jamais vraiment de Marguerite, véritable victime de ce viol. Et pourtant, ce duel de couilles dissimule en réalité celui d'une femme contre le patriarcat, et tristement, il s'agit du dernier... avant le prochain.

Dans une société patriarcale et viriliste, remettre l'histoire en avant avec ce point de vue féminin offre enfin la possibilité à Lady Marguerite de dire sa vérité (considérée comme LA vérité par les scénaristes) et de donner au duel épique et violent qui en découlera, une saveur bien différente. La prise de parole de Lady Marguerite est en effet un véritable cataclysme et une prise de risque bien plus importante que son silence éternel.

En dénonçant l'acte publiquement, elle confie son destin entre les mains de son mari dont la potentielle défaite la guiderait vers une mort atroce et douloureuse, subissant jusqu'au bout la situation. Et évidemment, si la condition des femmes a évolué depuis le 14e siècle, le long-métrage résonne particulièrement avec notre époque, le rôle des femmes, leur place, leur statut, leur voix... rendant l'ensemble plus émouvant et pertinent.

 

Photo Jodie ComerUne femme libérée pour combien d'opprimées ?

 

Du reste, au-delà de ce scénario très moderne et des réflexions toujours passionnantes sur la religion, on ne l'aura pas assez dit, le chevalier Ridley Scott fait un retour éclatant sur grand écran. De la reconstitution minutieuse de la France du 14e (un Paris en pleine construction) aux batailles chevaleresques impressionnantes (quelle énergie et quel souffle) en passant par tous les petits détails artistiques qui jalonnent son récit savamment construit, sa mise en scène est divine, preuve de la maîtrise absolue de son art (bien aidé par le montage précieux de Claire Simpson et son fidèle chef opérateur Dariusz Wolski).

Le découpage en trois parties distinctes narrant des versions opposées impose aux acteurs une palette de jeux bien plus larges qu'à l'accoutumée, les poussant dans leurs retranchements émotionnels et physiques. Le trio principal impressionne ainsi à tous les niveaux, tant il est obligé, à cause du scénario, de changer d'attitudes, de tons, de gestuelles... en fonction du point de vue mis en avant par le récit.

 

Photo Matt Damon"Quoi ma gueule ? Qu'est-ce qu'elle ma gueule ?"

 

À ce jeu-là, Matt Damon et Adam Driver s'élèvent l'un et l'autre à tour de rôle jusqu'à un duel final mémorable à la beauté glaçante et la férocité frappante. De son côté, Ben Affleck est superbe en enfoiré de comte d'Alençon, complètement en roue libre en parfait partouzard. Mais sans grande surprise, c'est bien Jodie Comer, en Lady Marguerite, qui vient voler la vedette dans la peau de ce personnage humilié, sincère et donc attachant. Après avoir marqué les esprits dans Killing Eve, la comédienne s'érige un peu plus comme l'une des grandes actrices de sa génération.

Pas étonnant que Ridley Scott l'ait un temps choisi pour incarner Joséphine de Beauharnais (avant de la remplacer par Vanessa Kirby) dans son futur biopic napoléonien anciennement nommé Kitbag et désormais titré... Napoleon. Ridley Scott signera donc un nouveau film sur le poids d'une figure également effacée par la mégalomanie de son époux. La routine d'une Histoire qu'il est temps de dégommer.

 

Affiche française

Résumé

Le Dernier Duel enflamme tout. Un pur joyau d'écriture modernisant et féminisant avec érudition ce conflit historique grâce à l'effet Rashomon, et sublimer par la mise en scène d'un Ridley Scott divin. Impactant, pertinent et captivant.

Autre avis Simon Riaux
Scott se prend hélas les pieds dans le tapis d'un projet colossal mais exécuté dans la précipitation. D'où une structure intelligente mais artificielle, des performances habitées mais dirigées n'importe comment. Malgré d'évidentes qualités, notamment une conclusion d'une rare noirceur, le film demeure une promesse jamais tenue.
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Lecteurs

(3.7)

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commentaires
Noir et blanc
20/06/2022 à 00:23

Dès le début on a compris : les méchants hommes contre la gentille femme.
Un film militant de plus , bien dans la tendance.
Lassant, cette caricature permanente.

Nyl
17/06/2022 à 18:16

@Ioni

C'est ce que je me suis dit , quand j'ai appris l'existence de ce fameux duel où tout le monde voyait le favori du roi gagner. Au point que Chategneraie a passé une bonne partie de la journée à parader, comme si le duel était gagné d'avance.
D'ailleurs, quand celui ci fut mortellement blessé, Henri II, blessé dans sa fierté, le laissa mourir dans son coin.
Et la journée de fête s'était transformée en pillage et masacre, le soir

Ioni
17/06/2022 à 15:41

Par contre ce n'est pas du tout le dernier duel judiciaire français.
Le vrai dernier duel judiciaire a eu lieu plus d'un siècle plus tard, en 1547, il opposait François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie à Guy Chabot de Jarnac qui le remporta grâce au fameux coup de Jarnac.
On est certain que c'est bien le dernier car le roi Henri II interdit définitivement le duel judiciaire dans l'heure suivant le décès de son ami François de Vivonne, qui avait eu pour parrain, le père d'Henri II : François Ier.

Eddie Felson
16/06/2022 à 20:06

@Cidjay
Heureux de te lire ici!
Actuciné c aussi vivant que la planète mars! :)

Vulfi
16/06/2022 à 14:16

Grand blockbuster et grand film féministe. Je ne sais pas si c'est pas la première fois que ça arrive...

Pour répondre, d'ailleurs, à un commentaire ancien d'Aurélie, le choix de casting n'efface en rien le féminisme du film puisque, en l'occurence, "la jolie blonde de 27 ans" ne s'associe avec Matt Damon ni par amour ni par choix.

Le film montre très bien, au-delà du point central qu'est le viol, que le quotidien de cette jeune femme séduisante oscille entre asservissement et domestication (il y a toute la discussion avec la mère de Matt Damon pour le rappeler). Et les rares moments de paix, voire d'épanouissement, qu'elle traverse quand les hommes ne sont pas là en sont d'autres rappels.

On n'est clairement pas dans ces films où on nous fait croire qu'une sublime actrice de 25 ans tombe subitement amoureuse d'un quadra qui a 20 piges de plus. Aucune confusion de la sorte dans Le Dernier Duel.

Cidjay
16/06/2022 à 12:24

Très bon film du père Scott effectivement !
je l'ai vraiment adoré, moi qui pensais qu'il n'arriverait plus jamais à faire quelque chose de bien depuis Prometheus et surtout Covenant, je suis étonnamment ravis par ce film !

Hasgarn
16/06/2022 à 12:06

Ça fait du bien de voir une vraie proposition de cinéma. Le père Ridley est un drôle d'oiseau : parfois c'est n'importe quoi (Prometheus), parfois c'est grandiose comme pour ce film.

Max Zander
16/06/2022 à 01:09

Le film n'est pas du tout mauvais, mais je n'ai pas accroché énormément au délire "3 points de vue". A mon visionnage, Adam Driver passe déjà pour une ordure quand on voit le déroulé de son point de vue (qui de plus est le premier), les autres accentuent un peu cela, mais je ne pense pas que cela mérite 2h32.
Les plans en extérieurs sont clairement un des gros atouts du film, dommage qu'il n'y en ait pas plus.

Joker
01/12/2021 à 23:31

Pas le meilleur Scott mais dans l'ensemble c'est un bon film, par contre il faudra qu'on m'explique la présence de Ben Affleck dans le casting, avec ses sempiternelles mimiques de vieux bof blasé, quelle purge ! Il n'a vraiment plus le profil (l'a-t-il eu au moins un jour?) pour incarné ce genre de personnage, c'est bien la seule grosse tache au tableau

Julien
21/11/2021 à 22:08

Enfin un vrai film de chevaliers. Avec des armures, des épées, des châteaux, des combats… Mais là n’est pas vraiment le sujet. Le sujet c’est un crime abominable à la dure époque du Moyen-Age en France. Comment une femme a tenu tête à ce monde masculin quitte à risquer sa vie alors qu’elle est la victime d’un viol. Les événements sont réels, les personnages ne sont pas fictifs et c’était il y a plus de 600 ans. Ce choix de Ridley Scott prend tout son sens et résonne encore plus fort à notre époque #Metoo. Le spectateur ne peut s’empêcher d’y voir comme une autopsie des rapports homme-femme et de leur évolution en 600 ans.

Le choix du genre de film de chevalier n’est pas non plus anodin. Car en filigrane, Ridley Scott pose également la question de ce qu’est la chevalerie. S’agit-il d’un titre ? D’un métier ou d’une activité ? D’un rang social ? Oui, on peut devenir chevalier. On peut prouver qu’on en est digne lors d’un combat, de par des services rendus mais qu’en est-il de l’âme ? Si nos actes peuvent définir ce que nous sommes, c’est aussi notre for intérieur qui nous anime et nous pousse à agir. Jean de Carrouges agit comme un vrai chevalier pour laver son honneur et défendre sa femme. Ce n’est pourtant pas le meilleur des maris et il rejoint la plupart des portraits masculins dépeints dans ce film : belliqueux, égoïstes et butés. Les femmes font ce qu’elles peuvent dans ce monde de brutes. Et Marguerite, la femme de Carrouges, est la plus progressiste d’entre tous. On a même l’impression de voir Ridley Scott à travers elle.

Enfin, il faut souligner le sens du récit que développe le film. Sa structure narrative est construite de telle façon qu’on ne voit pas passer les 2h30 que dure le film. Évidemment, le jeu des acteurs y contribue également beaucoup avec son casting 4 étoiles - et une mention spéciale pour le phénoménal Adam Driver. Mais la mise en scène de Ridley Scott accompagné d’un découpage scénaristique astucieux nous captive du début au duel final. C’est le point de convergence du film, là que tout se dénoue dans une brutalité chevaleresque.

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