Le Dernier Duel : critique d'un très grand Ridley Scott

Alexandre Janowiak | 13 octobre 2021 - MAJ : 13/10/2021 15:11
Alexandre Janowiak | 13 octobre 2021 - MAJ : 13/10/2021 15:11

Quatre ans après Alien : Covenant et Tout l'argent du mondeet quelques semaines seulement avant la sortie de son House of Guccil'immense Ridley Scott revient sur le grand écran avec Le Dernier DuelUn retour en grâce pour le Britannique de 83 ans, livrant un morceau de bravoure passionnant en plus d'une réflexion sociétale moderne percutante.

KINGDOM OF HELL

Adapté du roman Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386 d'Eric Jager, le long-métrage de Ridley Scott avait tout du projet un peu casse-gueule ou de la fausse bonne idée. Raconter une énième histoire médiévale et un duel historique (le dernier connu en France) en plus de 2h30 aurait rapidement pu devenir lassant, surtout si l'ensemble avait été narré de manière chronologique en mêlant les points de vue dans un seul et même arc. Sauf que très vite, les a priori tombent devant Le Dernier Duel grâce à une entrée en matière d'une efficacité affolante qui vient pleinement chambouler le spectateur.

 

 

S'ouvrant sur les premières secondes de la joute à mort qui va voir s'affronter Jean de Carrouges (Matt Damon) et Jacques Le Gris (Adam Driver), le film dépeint immédiatement la brutalité à venir. La vie de ces deux hommes va se jouer à coups de lances, glaives et poings dans une arène scrutée par un public prêt à assister à une confrontation sauvage et surtout devant une femme, Lady Marguerite (Jodie Comer), victime livrée à la volonté de Dieu.

 

Photo Adam Driver, Matt DamonLa fausse bravoure

 

Cette femme, Ridley Scott la filme ouvertement comme la troisième participante de ce duel à mort grâce au montage parallèle de cette introduction. Alors même que les hommes se parent de leur armure, elle enfile de son côté une robe. Tout un symbole, sa tenue de tous les jours est donc, en même temps, son armure quotidienne, prouvant en quelques secondes que sa vie est un combat permanent (plus particulièrement contre les hommes).

Car derrière cette brutalité physique au coeur de ce duel masculin, se cachent une brutalité et une cruauté sociétale envers une femme (visage de nombreuses autres), subissant les lois en vigueur et engluée dans un trio dont elle ne maîtrise pas le sort. Et alors que le duel s'annonce, le film choisit avec intelligence de revenir en arrière, pour mieux développer les tenants et aboutissants de ce conflit, et surtout en comprendre les vrais enjeux.

 

Photo Jodie ComerLe vrai courage

 

BATTLE OF THE SEXES

Là réside la grande force de Le Dernier Duel : sa narration. Les trois scénaristes Matt Damon, Ben Affleck et Nicole Holofcener ont décidé de raconter le récit à travers le regard des trois personnages concernés par cette affaire, à savoir Jean de Carrouges dans un premier temps, Jacques Le Gris dans un deuxième temps et finalement Lady Marguerite.

Loin de la simple reconstitution d'un événement historique, Le Dernier Duel se la joue donc Rashomon, le grand film d'Akira Kurosawa. À première vue, suivre les trois points de vue du trio, à travers trois chapitres différents se mettant pleinement à leur place, semble un peu facile, voire mollasson. Mais au contraire, cet effet est l'origine d'un joyau d'écriture plein de nuances et de subtilités.

Un moyen habile de mieux confronter les regards et perceptions de chacun sur l'accusation portée par Lady Marguerite, à savoir son viol par Jacques le Gris, alors même qu'elle est mariée à Jean de Carrouges.

 

Photo Matt Damon, Adam DriverEt ça fait les fiers sur leurs chevaux

 

Cette triple analyse de l'affaire confère au récit une puissance remarquable. Durant les différents chapitres (d'environ 40 minutes chacun), les versions changent, les perspectives varient et les regards des personnages (ainsi que des spectateurs sur les personnages) évoluent en fonction des découvertes, des discordances, des ressentis de chacun. Avec érudition, les personnages sont donc développés à merveille, prenant de plus en plus de poids et complexité au fil des minutes, la manière dont ils se décrivent ne correspondant pas forcément à la réalité de l'autre et inversement.

Le scénario est d'ailleurs suffisamment malin pour éviter de trop différencier les différents points de vue. Cela pourra potentiellement rendre le procédé un peu superflu pour certains (les versions étant vraiment très proches, certains pourront trouver l'ensemble redondant), mais cela montre un peu plus la finesse du récit, préférant déployer les versions différentes à travers la seule perception (réelle) des personnages (et non leur possible mensonge).

Ainsi, sans chercher à mentir, le personnage de Matt Damon se voit bien plus juste et aimable qu'il ne l'est réellement, quand celui d'Adam Driver nie les faits en connaissance de cause, pensant légitimement être dans son bon droit et ne pas avoir violé Marguerite (alors même que son arc est sans équivoque). Pire, les deux hommes se pensent les héros victimisés de ce conflit alors même qu'ils en sont, finalement, les bourreaux oppresseurs. Cette nuance très fine des versions vient alors appuyer tout le propos du long-métrage : seul le regard de Marguerite compte en vérité.

 

Photo Matt DamonMatt Damon met un point d'honneur à tout péter

 

PROMISING STRONG WOMAN

Avec ce concept narratif audacieux, Lady Marguerite a enfin le droit à la parole qu'elle mérite. Dans ce conflit historique, il aura souvent (uniquement) été question du duel entre les deux chevaliers (et de l'honneur bafoué de Jean de Carrouges) et de leur opinion-regard-perspective sur la situation, mais jamais vraiment de Marguerite, véritable victime de ce viol. Et pourtant, ce duel de couilles dissimule en réalité celui d'une femme contre le patriarcat, et tristement, il s'agit du dernier... avant le prochain.

Dans une société patriarcale et viriliste, remettre l'histoire en avant avec ce point de vue féminin offre enfin la possibilité à Lady Marguerite de dire sa vérité (considérée comme LA vérité par les scénaristes) et de donner au duel épique et violent qui en découlera, une saveur bien différente. La prise de parole de Lady Marguerite est en effet un véritable cataclysme et une prise de risque bien plus importante que son silence éternel.

En dénonçant l'acte publiquement, elle confie son destin entre les mains de son mari dont la potentielle défaite la guiderait vers une mort atroce et douloureuse, subissant jusqu'au bout la situation. Et évidemment, si la condition des femmes a évolué depuis le 14e siècle, le long-métrage résonne particulièrement avec notre époque, le rôle des femmes, leur place, leur statut, leur voix... rendant l'ensemble plus émouvant et pertinent.

 

Photo Jodie ComerUne femme libérée pour combien d'opprimées ?

 

Du reste, au-delà de ce scénario très moderne et des réflexions toujours passionnantes sur la religion, on ne l'aura pas assez dit, le chevalier Ridley Scott fait un retour éclatant sur grand écran. De la reconstitution minutieuse de la France du 14e (un Paris en pleine construction) aux batailles chevaleresques impressionnantes (quelle énergie et quel souffle) en passant par tous les petits détails artistiques qui jalonnent son récit savamment construit, sa mise en scène est divine, preuve de la maîtrise absolue de son art (bien aidé par le montage précieux de Claire Simpson et son fidèle chef opérateur Dariusz Wolski).

Le découpage en trois parties distinctes narrant des versions opposées impose aux acteurs une palette de jeux bien plus larges qu'à l'accoutumée, les poussant dans leurs retranchements émotionnels et physiques. Le trio principal impressionne ainsi à tous les niveaux, tant il est obligé, à cause du scénario, de changer d'attitudes, de tons, de gestuelles... en fonction du point de vue mis en avant par le récit.

 

Photo Matt Damon"Quoi ma gueule ? Qu'est-ce qu'elle ma gueule ?"

 

À ce jeu-là, Matt Damon et Adam Driver s'élèvent l'un et l'autre à tour de rôle jusqu'à un duel final mémorable à la beauté glaçante et la férocité frappante. De son côté, Ben Affleck est superbe en enfoiré de comte d'Alençon, complètement en roue libre en parfait partouzard. Mais sans grande surprise, c'est bien Jodie Comer, en Lady Marguerite, qui vient voler la vedette dans la peau de ce personnage humilié, sincère et donc attachant.

Après avoir marqué les esprits dans Killing Eve, la comédienne s'érige un peu plus comme l'une des grandes actrices de sa génération. Pas étonnant que Ridley Scott l'ait déjà choisi pour incarner Joséphine de Beauharnais dans son futur biopic napoléonien Kitbag, où elle endossera, sans doute encore à merveille, le poids d'une figure également effacée par la mégalomanie de son époux. La routine d'une Histoire qu'il est temps de dégommer.

 

Affiche française

Résumé

Le Dernier Duel enflamme tout. Un pur joyau d'écriture modernisant et féminisant avec érudition ce conflit historique grâce à l'effet Rashomon, et sublimer par la mise en scène d'un Ridley Scott divin. Impactant, pertinent et captivant.

Autre avis Simon Riaux
Scott se prend hélas les pieds dans le tapis d'un projet colossal mais exécuté dans la précipitation. D'où une structure intelligente mais artificielle, des performances habitées mais dirigées n'importe comment. Malgré d'évidentes qualités, notamment une conclusion d'une rare noirceur, le film demeure une promesse jamais tenue.
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Lecteurs

(3.9)

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commentaires
Kyle Reese
22/10/2021 à 14:58

Absolument ravis par le visionnage de ce film sublime. En effet un très grand Scott, celui qui m'a manqué depuis quelques temps, celui qui laisse des empreintes indélébile sur la rétine. Ce film est à mettre parmi ses tous meilleurs. Autant la forme que le fond, tout y est passionnant. Le soucis du détails de la reconstitution est exemplaire. La photo naturaliste est à tomber, rien que pour les images le film mérite d'être vue, et même si s'il est un peu long mais guère ennuyeux, le fait d'être plongé dans une France moyenâgeuse aussi crédible suffit déjà à rester tranquillement dans son fauteuil au chaud à admirer cette belle fenêtre ouverte l'histoire, ou du moins sur un fait historique que je ne connaissais pas. Et du coup le suspens était entier pour ma part. La mise en scène est très classieuse, dynamique, le duel en lui même éprouvant, Scott sait toujours aussi bien filmer le bougre. Le casting est vraiment top. Driver est un très grand acteur, il bouffe l'écran de sa prestance, Damon avec son personnage besogneux, tout en frustration et colère rentré est aussi excellent, même Affleck a pu sortir un peu de sa zone de confort habituelle (quoique boire du vin il s'est y faire ...), je l'ai trouvé très bon. Jodie Cormer que je ne connaissais pas montre de multiples facettes de son jeu avec grâce et subtilité, Un personnage fascinant, touchant, émouvant, miroir d'une certaine condition féminine d'un autre temps ... ou pas .... (que ça évolue lentement tout ça)
L'histoire est tellement moderne traitée de façon intelligente avec ces 3 points de vue, j'ai pris ça de façon aussi un peu ludique (même si les faits sont grave et que ça reste un drame) afin de déceler les différences parfois très subtiles de jeu qui peuvent changer le sens et la signification d'un geste ou d'une parole et d'une situation entière, c'est le but de la démonstration filmique. Une très belle leçon de cinéma au service d'un thème on ne peut plus actuel malheureusement encore de la part d'un papi réal qui ne fait absolument pas son age, c'est tout bonnement miraculeux. Scott a commencé à tourner son premier long en 1977. Il n'y a en a plus bcq des comme lui. Scott sait vraiment bien mettre en scène des personnages féminin fort et passionnant, à quelques exception près (l’héroïne raté de Covenant). Un vrai gentleman de ce coté là.
L'un des meilleurs films de l'année pour moi (avec Dune). J'espère que le bouche à oreilles va lui permettre d'avoir score honorable, car il le mérite, malgré la concurrence d'un Carnage 2 décérébré et le succès déjà assuré du dernier 007 qui ne m'a pour le moment pas laissé une empreinte forte. Donc si vous aimez le style Scott de manière général ou les drames historiques ... Don't hesitate !

Simon Riaux - Rédaction
20/10/2021 à 15:40

@Stivostine

La mise en scène, le montage et l'emplacement de la séquence dans le film ne laissent aucun doute sur la nature de cette scène.

Stivostine
20/10/2021 à 15:38

SPOILER: Le première fois ou Adam Driver est dans sa chambre a t il rêvé la scène ou est ce Marguerite qui s'est donnée à lui consentante ? C'est la scène clé du film !!!!!

captp
19/10/2021 à 08:05

Enfin un film que j'attendais qui tient toute ses promesses.
2021 est une année curieuse ,j'attendais avec impatience beaucoup de films qui ce sont au final révélés personnellement décevant malgré d'excellentes critiques.Non pas car ils sont mauvais mais juste car a la 1er vision ils me déplaisent ou me laisse tiède.
Mais ce bon vieux Ridley Scott vient une nouvelle fois montrer dans ce film historique et tellement actuel toute sa maîtrise et sa sensibilité renforçant son rang dans le cercle fermé de mes gars surs.
Une interprétation parfaite de tout le monde.
Pas vraiment d'accord sur le coté redondant tant chaque arcs apportent sont lots de nouvelles scènes approfondissant les personnage.
Et les différences subtiles mais réelles des scènes communes réalisées avec un soin qui force le respect affine petit à petit les différents portrait .
une phrase ,un regard ,une attitude,un bégaiement .... cette multitude de détails soulignent l’abîme qui sépare nos deux burnes entre ce qu'ils sont et ce qu'ils croient (et voudraient) être.
je suis quand meme d'accord qu'une version longue apporterait peut être plus de liant et adoucirait les transitions mais rien de choquant pour moi cela dit.
Je trouve juste dommage d'avoir écrasé les couleurs avec ce ton bleu gris .
Et pourtant il y en a énormément dans les habits et les tissus .je comprends pas l’intérêt de les mettre a l'écran pour les noyer ainsi.
Surtout le gros défaut vient d'un tout petit sous titre au 3iéme acte .Dommage que Ridley se soit senti obligé de pointer son gros doigt boudiné pour insister sur ce qui coulait de source.C'est con mais ça fait un peu tache.
Bref un très bon film que j'ai hate d'avoir a la maison :)

arf
17/10/2021 à 22:26

Je ne parlerai que de la musique en droite lignée de Kingdom of heaven. Rien de tel qu'un petit peu d'exotisme pour nous faire voyager chez nous... mais au XIVème siècle.

Eddie Felson
17/10/2021 à 16:06

Au final, un bon film mais pas un grand Ridley Scott. Mise en scène, interprétation (surtout Comer qui bouffe l’écran de sa présence incandescente), photographie au top mais, la structure narrative en 3 temps/chapitres qui reviennent, peu ou prou sur les mêmes scènes/faits pour poser le ressenti de chaque protagonistes, plombe le film de redondances et donc de longueurs. Dommage mais un beau rendez-vous cinématographique tout de même. Et puis ce combat final…..

Childébric
17/10/2021 à 10:18

Pourquoi Jean réclame t'il Montfaucon au départ? Il semble rien n'y connaître dans ce domaine.

Aurélie
16/10/2021 à 12:44

C'est peut-être un film féministe, mais comme d'hab l'actrice est une jolie blonde de 27 ans tandis Matt Damon a la 50aine, comme les films avec Tom Cruise.
Mention spéciale à Ben Affleck qui s'amuse bien dans ce film, dommage qu'il ait peu de scènes en 2h30.

Pierre
15/10/2021 à 19:26

Je l'ai vu aujourd'hui, un film qui démarre fort, on retrouve la patte de Ridley Scott. Et puis après, répétition de scène qui ne sert pas à grand chose. Sans tout cela, on aurait pu enlever une bonne demie heure. Heureusement, ll y a la scene final, qui sauve le film. Mais quand-même, bravo au réalisateur à 83.ans.On n'est pas loin de Gladiateur.

jpb
14/10/2021 à 20:20

En dehors de tout c'qu'on peut penser du Film Historique, terminer sa carrière comme on l'a commencée, c'est-à-dire avec des duellistes, c'est concept !

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