Joel Coen évoque True Grit

Simon Riaux | 22 février 2011
Simon Riaux | 22 février 2011

De passage à Paris entre Los Angeles et Berlin, Joel Coen a donné une conférence de presse pour promouvoir True Grit. Le réalisateur nous  a parlé western, inspiration, et cinéma. Même sans être au complet, la fratrie Coen en impose.

 

Comment avez-vous découvert Hailee Steinfeld, et comment avez-vous su qu'elle pourrait tenir le rôle ?

En premier lieu, nous étions très anxieux à ce sujet. Nous avons casté des milliers de jeunes filles à travers le pays, nous n'avons rencontré qu'un petit pourcentage d'entre elles, car toutes n'étaient pas pertinentes. L'une des difficultés principales était le langage. Pour une oreille américaine, il est très daté, suranné, difficile à employer. Pour 99% des candidates, c'était rédhibitoire, elles n'arrivaient pas à capter la tonalité. Alors que Hailee a été d'entrée très à l'aise avec le vocabulaire. Quand nous l'avons rencontrée, Jeff Bridges était avec nous dans une chambre d'hôtel pour faire passer des auditions, elle n'a pas du tout été intimidée.

 

 

Faut-il voir dans le film une volonté de revenir aux fondamentaux du cinéma américain ? Formels comme mythologiques ?

Je crois que que nous souhaitions revenir à une mise en scène plus classique. En ce qui concerne l'aspect mythologique, je ne pense pas non. Le western est souvent usité comme une genèse de ce pays. Mais dans ce film, ce n'est pas ce qui nous intéresse, on n'est pas dans l'optique de continuer ce qu'ont entrepris John Ford ou John Huston. Pour nous c'est un western parce que ça se déroule en 1870 et à l'ouest, mais en fait, le récit est beaucoup plus proche de Huckleberry Finn, d'Alice au Pays des merveilles ou de L'Île au Trésor. C'est une aventure vécue par un enfant dans un univers sauvage et merveilleux.

 

Est-ce que pour vous le western est relié à des souvenirs d'enfance ? Vous parliez d'Huckleberry Finn, mais La Nuit du chasseur semble également une influence très prégnante.

La Nuit du chasseur est très importante pour nous, pour de nombreuses raisons. Ce n'est pas exactement un western, mais cela traite d'enfants dans un univers hostile et exotique. La notion du bien et du mal est très forte, pour moi c'est un immense film. Nous y avons d'ailleurs repris un hymne américain pour l'inclure dans True Grit...

Nous avons vu beaucoup de westerns dans notre enfance, ils ont du former notre imagination. Mais ceux que nous avons vu n'étaient pas des classiques à la John Ford, mais des films cheap, des séries B. En revanche, nous regardions des Sergio Leone, parce qu'il s'agissait du regard d'un étranger sur notre pays. Mais les classiques du western n'ont pas grand chose à voir avec le film que nous avons fait. Quant à Leone, il n'a pas spécialement influencé ce film, mais d'autres que nous avons faits.

 

 


 

Tous les personnages du film sont mutilés ou le deviennent. Pourquoi ? Quel est ici le rôle de la blessure physique? Un rapport avec vos peurs d'enfants ?

Oui, on peut le voir comme ça. Mais ça a plus à voir avec la Mattie Ross du roman. Une des choses très intéressantes à propos du personnage de Hailee dans le livre, que nous voulions faire apparaître dans le film, c'est qu'elle est confrontée à une violence extrême et un environnement sauvage. Or elle paraît s'y faire assez bien, elle n'est pas écrasée ou traumatisée par celle-ci, elle l'accepte comme quelque chose de naturel. Elle a une très étrange maturité. C'est en quelque sorte l'adulte du trio. Les deux hommes sont des enfants.

La différence de ce film, et elle est centrale, avec des oeuvres comme La Nuit du chasseur ou Alice au Pays des Merveilles, c'est que cette fille de 13 ans est déjà celle qu'elle sera à 45 ans. C'est seulement quand on la découvre finalement adulte qu'on réalise qu'elle a changé, car cette expérience l'a profondément marquée.

 

Vous avez été maintes fois récompensés et distingués, est-ce que d'être nominés aux Oscars vous fait encore quelque chose ? Et quelle récompense vous toucherait véritablement ?

C'est une bonne question. Je n'ai pas vraiment de réponse... Tout d'abord, on est toujours honoré de recevoir une récompense, qu'elle qu'elle soit. Ensuite, vous faites des films car vous voulez qu'ils soient vus. Or les récompenses leur font de la publicité et ramènent plus de gens dans les salles, c'est leur raison d'être. C'est très gratifiant. Quand on vous annonce que vous allez être récompensé, une partie de vous se dit « Peu importe, ce sera pour toutes les fois où je ne l'ai pas eu. » Et puis nous savons tous que ce n'est pas toujours le meilleur film qui est finalement primé. Cela crée donc quelque chose d'assez conflictuel.

La récompense qui aurait le plus de valeur à mes yeux serait probablement celle qui vient de ceux qui font la même chose que vous. C'est pourquoi, pour moi, la plus importante serait celle remise par la director's guild. Ce sont des réalisateurs qui vous reconnaissent comme leur pair. Que les gens qui connaissent vraiment votre domaine vous disent : « Tu as fait du bon boulot, » c'est très important.

 

Le livre est un classique de la littérature américaine. A-t-il bercé votre enfance, et est-il encore un ouvrage de référence pour la jeunesse américaine ?

Non, je l'ai lu adulte, il y a quelque chose comme 15 ans, et récemment à mon fils, à voix haute. C'est en lui lisant que je me suis dit que ce serait intéressant d'en faire un film, que c'était quelque chose de formidable à transposer. J'avais raison, puisque c'était déjà fait.

Je ne crois pas que le livre ait été beaucoup lu ces 20 dernières par les jeunes américains, pas autant qu'il a pu l'être autrefois. J'espère que notre film les poussera vers cette oeuvre.

 

Que pensez-vous du film original ? L'expression True Grit (avoir du cran) y qualifiait John Wayne, tandis que chez vous, c'est clairement la jeune fille qui est désignée.

Je n'ai pas revu l'original depuis qu'il est sorti en 1969, c'est la vérité. Je ne me souviens pas avoir été particulièrement impressionné par le film, je n'en ai pas un grand souvenir. Je me rappelle avoir été choqué par l'interprète, qui jouait une adolescente alors qu'elle avait passé la vingtaine. Nous nous sommes dit que ce serait d'emblée une grande différence avec notre film, vu que nous souhaitions une comédienne de l'âge du personnage.

On ne tenait pas à comparer notre film avec l'original, ce qui nous intéresse c'est le roman. Si dans 40 ans, quelqu'un le lit, et se dit que c'est un matériau intéressant à porter à l'écran, j'espère qu'il ne s'inquiètera pas de notre film, ni ne le prendra en considération.

 

 

 

Quelles sont vos sources d'inspiration ? L'industrie américaine n'est-elle pas en train de s'appauvrir thématiquement ?

C'est une question très vaste. Notre inspiration est toujours venue de films très variés, depuis notre enfance. Les chaînes de télé achetaient des catalogues entiers, et les programmaient pelle-mêle. Un jour un Hercule italien, puis 8 ½ de Fellini puis un Doris Day, c'était très varié et ça a formé notre goût. Tous nos souvenirs et inspirations sont très internationaux, je n'ai aucun chauvinisme. Toutefois nos films me semblent profondément américains dans leur propos.

Quant à l'industrie américaine, je ne sais pas si on peut dire qu'elle s'appauvrit. Tandis qu'un blockbuster avale des millions de dollars de recettes, quelqu'un prépare un chef d'oeuvre pour une misère, dans sa cour, dans l'Idaho. L'industrie cinématographique est devenue tellement vaste et diverse qu'il est difficile d'en retirer une tendance, ou de la catégoriser.

 

Pouvez-vous nous parler du choix des acteurs ? Comment avez-vous construit les personnages ?

Jeff, nous le connaissions depuis The Big Lebowski, il y a une dizaine d'années. C'est le premier à qui nous avons pensé lors de la préparation du film. Matt a tourné avec ma femme, je savais donc que c'est un très bon comédien. Je pense que depuis dix ans il a beaucoup gagné en qualité, et en épaisseur de jeu.

Pour diriger les acteurs, je ne suis pas très bavard, il n'y en a pas à proprement parler de direction d'acteurs sur le tournage. On essaie de faire quelques essais et répétitions mais ça dépend de l'emploi du temps des acteurs.

 

Vous avez toujours été loin des studios ? Vous tenez à cette position ? Vous a-t-on proposé des blockbuster ou des licences prestigieuses ?

La réponse est oui. On nous a proposé des choses, mais nous préférons poursuivre notre propre voix, avec notre humour particulier. Nous vivons à New York, loin de l'industrie cinématographique. Cela permet de maintenir une certaine distance avec le business. Nous espérerons continuer ainsi pour garder notre indépendance.

 

Si Ethan était à votre place, aurait-il donné les même réponses ?

Certainement pas.

 

 


 

 

 

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.
Vous aimerez aussi
commentaires
Aucun commentaire.
votre commentaire