Le mal-aimé : Ocean's Twelve, le gros trip jubilatoire (tellement plus qu'Ocean's Eight)

Geoffrey Crété | 17 juin 2018
Geoffrey Crété | 17 juin 2018

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

  

Affiche

     

"Suite faiblarde d'Ocean's eleven" (Les Inrocks)

 "Paresseux, de seconde zone" (Entertainment Weekly)

"Un sommet de facétie condescendante" (New Yorker)

"La conférence de presse est meilleure que le film" (Arizona Republic)  

"Un spectacle raté et léthargique et un projet de vanité décourageant, si mauvais que ça devient difficile de se souvenir ce qui était spécial dans le premier" (Los Angeles Times)

 

 

  

LE RESUME EXPRESS

Trouvés par Terry Benedict, Danny Ocean et sa bande doivent rembourser les 160 millions volés dans Ocean's Eleven. Ils décident donc d'organiser un autre braquage à Amsterdam. Mais ils sont doublés par Night Fox, un célèbre voleur, et Isabelle Lahiri, l'ex de Rusty et détective, se met en plus à leur poursuite, et les prévient qu'ils ont trouvé avec Night Fox et son mentor LeMarc des adversaires à leur taille.

Danny trouve Night Fox, un Français qui veut absolument être reconnu comme le meilleur voleur : il lui propose donc de voler l'œuf de Fabergé pour lui prouver le contraire, auquel cas il leur donnera la somme qu'ils recherchent.

Le plan complexe de la bande s'écroule à cause d'Isabel, qui arrête la moitié de l'équipe. Le reste enrôle alors Tess, qui se fait passer pour Julia Roberts enceinte afin de visiter le musée et dérober l'œuf. Isabel les arrête eux aussi, et ils sont rapatriés aux Etats-Unis. Sauf que l'agent du FBI qui les interroge est en réalité la mère de Linus, qui a organisé leur libération. 

Danny et Tess reviennent voir Night Fox, tout fier de lui jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il a été berné : la bande avait volé l'œuf bien plus tôt grâce à son mentor, LeMarc. Lequel récupère ainsi l'objet pour lui-même, en plus de retrouver sa fille : Isabel, retombée dans les bras de Rusty. Tout est bien qui finit bien.

FIN

 

Photo

  

LES COULISSES

Ocean's Eleven a été un beau succès en 2002 (plus de 450 millions au box-office pour un budget de 85), et Steven Soderbergh en a profité pour réaliser des œuvres plus compliquées : le trip fauché Full Frontalle superbe film de science-fiction Solaris, et un segment d'Eros avec Robert Downey Jr. Tous sont passés plus ou moins inaperçus.

Un passage à Rome pendant la tournée promo du premier film de braquage a donné l'envie au cinéaste d'y filmer une suite. Avec son producteur Jerry Weintraub, ils récupèrent un scénario que John Wood devait à l'origine tourner : Honor Among Thieves, l'histoire de deux voleurs qui s'affrontent. Il est remanié pour fonctionner avec les héros.

Toute l'équipe rempile, avec l'arrivée de Catherine Zeta-Jones, qui retrouve le réalisateur après Traffic. A peine sorti du tournage de La Mort dans la peauMatt Damon demande à avoir un rôle moins conséquent ; Soderbergh refuse. En revanche, le scénario est réécrit lorsque Julia Roberts tombe enceinte.

Peter Fonda a tourné une scène dans le rôle du père de Linus, qui sera coupée au montage. Ricky Gervais, lui, a refusé un petit rôle insignifiant.

 

Photo Brad Pitt, Catherine Zeta-Jones

 

LE BOX-OFFICE

Avec 362 millions au box-office dont 125 aux Etats-Unis, Ocean's Twelve a moins marché que le premier Ocean's Eleven (qui a coûté dans les 85 millions, contre les 110 des suites), qui avait terminé sa carrière à 450 millions, dont 183 aux USA. Ocean's Thirteen fera encore moins bien avec 311 millions, dont 117 aux USA.

En revanche, Twelve est le moins bien reçu par la critique américaine avec 56% sur Rotten Tomatoes, contre 82 pour Eleven et 70 pour Thirteen. Même chose sur Metacritic : 58, contre 74 et 62. 

 

Photo Brad Pitt

 

LE MEILLEUR

Inutile de chercher le scénario : Ocean's Twelve n'est qu'un gros et coûteux prétexte pour réunir la bande de stars pour une deuxième tour de piste. Une démarche purement cynique, a priori affreuse, sauf que Steven Soderbergh reste maître à bord. La suite se transforme ainsi en comédie méta délicieuse, drôlatique, portée par une légéreté et un je-m’en-foutisme fantastiques.

La mise en scène du réalisateur donne à nouveau au film une couleur très particulière. Son utilisation des zooms, des arrêts sur image, du grain, de la couleur et du noir et blanc, de la musique, des montages parallèles, apporte un ton qui n'a rien d'ordinaire à un produit qui l'est a priori totalement. Il s'amuse avec le rythme, comme lorsqu'il zappe les dialogues de George Clooney et Brad Pitt en plein moment majeur de l'intrigue. Le sens du timing est encore une fois irrésistible (la séquence d'intro où Rusty comprend qu'il est dans une impasse), avec une parfaite Catherine Zeta-Jones comme 12ème d'Ocean pour pimenter l'aventure. 

Mais un moment illustre parfaitement l'idée de cette suite. Alors que le film s'engage dans un troisième acte attendu, Soderbergh presse le bouton pause. L'équipe est en partie arrêtée et il sort un joker de sa manche : Julia Roberts, superstar quasi absente du film jusque là puisqu'enceinte à l'époque du tournage. Pourquoi était-elle attendue ? Pas pour son personnage, mais pour sa stature. C'est donc ça qui sera joué : Tess sera utilisée pour jouer le rôle de Julia Roberts

 

Photo Julia Roberts, George Clooney

 

Un moment de vérité où le film cesse de résister à sa propre supercherie et déballe sa nature de vaste plaisanterie. Ocean's Twelve est une grosse machine pleine de stars assemblées pour créer une belle affiche, qui font semblant d'être des personnages normaux face à des spectateurs qui jouent le jeu. Soderbergh décide de briser ce sortilège ordinaire et bouleverser l'équation : il jette Bruce Willis, archétype de la star ici dans son propre rôle, pour mettre fin à l'illusion, et s'offre une parenthèse enchantée où il atomise sa propre fiction avec un régal évident ("Tu joues un rôle, moi apparemment je joue quelqu'un de réel !" crie Julia Roberts à Matt Damon).

Une séquence de mise en abyme très drôle et un bras d'honneur à l'industrie sous forme de sketch absurde, qui illustre bien le rapport ambivalent qu'entretient le cinéaste au système. Alternant des véhicules pour stars et des films fauchés plus ou moins expérimentaux, Steven Soderbergh aime autant qu'il déteste Hollywood, comme il l'a prouvé avec sa fausse retraite officiellement terminée avec la sortie de Logan Lucky cette année. 

Ce n'est pas anodin si Ocean's Twelve est le volet préféré de la trilogie du réalisateur, comme il l'a déclaré à Metro en 2009, rappelant au passage son rapport aux blockbusters en expliquant que c'était ce qu'il ferait de plus proche d'un film de super-héros. Lorsqu'il rempile pour la suite du pur film de studio Ocean's Eleven, sans aucun vrai risque, il y questionne l'opération avec cette séquence réjouissante, qui témoigne de son talent et son auto-dérision. Rien que pour ça, Ocean's Twelve a une valeur certaine, qui en fait un produit hollywoodien bien plus drôle et malin que prévu.

 

Photo Vincent Cassel, George Clooney

 

LE PIRE

Il sera tout à fait possible de trouver cette deuxième aventure parfaitement inutile et plate. De prendre la légèreté de la chose, illustrée par le scénario et le ton, comme la preuve d'un cynisme absolu. De trouver les pérégrinations de cette bande de stars hors de prix profondément bête et banale.

Malgré ses éclats et la volonté de dynamiser la formule avec l'arriée de nouveaux personnages et acteurs, Ocean's Twelve reste porté par une paresse évidente, la faute à un scénario qui se contente d'offrir une variation sur le thème du "tel est pris qui croyait prendre". Après le braquage tordu du premier, la pirouette de Danny avec l'œuf, livrée dans un flashback, est d'une grotesque facilité. Et si Soderbergh s'amuse avec les décors et les paysages en transportant l'action en Europe, l'ambiance est moins charmante que celle du premier, plus reserrée et solide.

D'où la sensation de reprendre un tour de manège trop mécanique, avec une équipe trop sûre d'elle pour vraiment être aussi sympathique et engageante que la première fois.

  

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires

Dutch Schaefer
18/06/2018 à 11:13

Désolé, je trouve la bande à Sandra bien supérieur à ce gros ratage!
Et je préfére même le (faible!) thirteen plutôt que celui-ci.

jarjo
17/06/2018 à 15:46

@l'oeil dedans,
c'est un film de cambrioleurs dont la victime est le spectateur : ce qui en fait un film aussi frustrant que RÉUSSI !

Totalement d'accord, que le studio rembourse les spectateurs :)
Plus sérieusement, comme Arnaud, Tess en Julia ça m'a fait sortir du film.

l'oeil dedans
26/01/2018 à 17:40

c'est un film de cambrioleurs dont la victime est le spectateur : ce qui en fait un film aussi frustrant que RÉUSSI ! Le réalisateur se sert du prétexte d'un divertissement prometteur pour évoquer la puissance d'Hollywood en tant que gang de cambrioleurs de luxe (employant les acteurs les plus chers de leur époque), n'hésitant pas à faire preuve d'une puissance industrielle pour déplacer une maison, produire des images de synthèses hors norme pour leurrer leur monde, jusqu'à se confondre en tant que personnages avec leur propre identité de stars, moment de transcendance du film au sens propre. S'il est besoin de vous convaincre, le réalisateur y développe la comparaison avec le cinéma français représenté par Vincent Cassel, un artiste voltigeur certain de son héritage et de ses talents, il sera pourtant contrarié autant par les moyens illimités des héros américains que par leur classe qui semble suffire pour le dépasser dans la finalité et s'approprier le respect du vieux maître cambrioleur français, c'est à dire l'inestimable cinéma français créateur de chef-d'œuvres passés. Ce film est une leçon de cinéma qui notamment semble rappeler au cinéma français que le cinéma est avant tout une illusion où l'affirmation d'un talent propre est un hors sujet qui flirte davantage avec une arrogance. A la fin on apprend qu'il n'y a pas vraiment eu de cambriolage, c'est parce que ce dernier ne se situe pas dans le film mais bien dans la salle.

Arnaud
25/09/2017 à 17:10

@Touk

Ah mais je comprends que certains (comme visiblement Geoffrey Crété) aient aimé ce twist. Je dis juste que dans mon cas ca m'a completement fait sortir du film sans possibilité d'y retourner

Et concernant le thirteen, je le trouve tres tres moyen, mais au moins je n'ai pas ressenti ce manque de suspension consenti de l'incredulité. C'est juste pour ca que je l'ai préféré

Touk
25/09/2017 à 14:32

@Arnaud

Il y a bien évidemment les obligations du machin hollywoodien, impossible j'imagine d'aller à l'extrême avec toute la bande qui joue son propre rôle. Que ça ne soit que Roberts est limite logique : elle reste un archétype de la star absolue, y'a que Pitt dans le casting qui a ça à ce point, comme une marque. Et vu qu'elle était quasi pas dans le film car enceinte, ça a un sens qu'elle ait un mini rôle qui marque le coup.
Je trouve justement ce moment absurde (absurde pour notamment le parallèle avec les autres acteurs comme tu dis) parfaitement drôle. Parce qu'il déstabilise, dérange, casse le film et la fiction.

Et pour le coup, pour moi, Thirteen est l'un des trucs les plus nazes et fades que j'ai vus au cinéma... Probablement le pire Soderbergh pour moi. Zéro souvenir de cette suite.

Arnaud
25/09/2017 à 14:26

Perso la fameuse pirouette avec Julia Roberts n'a eu comme effet que de totalement me faire sortir du film. A partir de ce moment la je n'ai plus accroché au reste (et le flashback du vol de l'oeuf a fini de me decevoir)
Dans ce cas pourquoi Danny ne se fait pas passer pour Georges Clooney ??? et Rusty pour Brad Pitt, Linus pour Matt Damon ...

Je comprend ce qu'a essayé de mettre en place Soderbergh, et c'est ce que vous essayez de traduire. Sauf que c'est pas parce que l'idée semble, d'un point de vue cynique et psychologique, assez fine que ca marche. Et la pour moi ca ne marche pas

Pour le coup, malgré ses faiblesses, j'ai préféré le thirteen

Geoffrey Crété - Rédaction
23/09/2017 à 23:44

@Jon

Effectivement ;)

TOUSEN
23/09/2017 à 22:51

Je revoyais ce film a chaque rentrée scolaire au BTS. C'était cooolll!

corleone
23/09/2017 à 20:41

Pourtant j'avais bien aimé. Le scenario est faible, mais bien amené et twisté par le maestro Soderbergh. C'est plutôt Ocean's Thirteen que j'ai vraiment pas kiffé.

Jon
23/09/2017 à 18:53

Grosse erreur : c'est Ocean's 13 le film le plus faiblard au box-office. Vous avez inversé les chiffres.

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