L'oublié : Solaris, le chef d'œuvre de Steven Soberbergh dans l'espace

Geoffrey Crété | 3 septembre 2016
Geoffrey Crété | 3 septembre 2016

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

  

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"L'âme fait défaut à ce remake par Steven Soderbergh" (L'Humanité)

"Ce remake est un simulacre auteuriste, un vide glacé et ennuyeux" (Les Inrocks)

"Une version de Ghost pesante et bien moins saisissante" (Entertainment Weekly)

"Quelques belles images tellement signifiantes qu'elles en deviennent exsangues" (Mad Movies)

  


 

LE RESUME EXPRESS

Le psychologue Chris Kelvin est envoyé sur une station spatiale en orbite autour de la mystérieuse planète Solaris : les scientifiques sur place ne répondent plus, et son ami le docteur Gibarian a envoyé un message pour lui demander de venir.

A son arrivée, il découvre une station quasi déserte, apprend que Gibarian s'est suicidé et comprend que d'étranges phénomènes terrorisent Snow et Gordon, les seuls survivants.

Kelvin s'endort et rêve de Rheya, la femme qu'il aimait et qui s'est suicidée. A son réveil, elle est dans sa chambre, en chair et en os, inconsciente de son étrange nature.

Il essaie de s'en débarasser, mais elle réapparaît comme si c'était la première fois. Prenant peu à peu conscience de sa nature, Rheya essaie de se suicider, mais réssuscite. Contre l'avis de Chris, fou amoureux, elle laisse Gordon utiliser sur elle un appareil qui la détruit définitivement.

Ayant découvert que Snow était en réalité une copie de son frère jumeau, qu'il a tué, Kelvin et Gordon s'échappent de la station, qui va être engloutie par Solaris.

Au dernier moment, Kelvin décide de rester sur la station. On le retrouve sur Terre, de retour dans sa vie normale. Mais il retrouve Rheya, qu'il enlace, et qu'il a retrouvé, enfin.

FIN

 

Photo George Clooney, Natasha McElhone

 

LES COULISSES

A l'origine, il y a le fabuleux roman de Stanislaw Lem, publié en 1961 et adapté en téléfilm en 1968 puis en film par Tarvkoski en 1972. James Cameron rachète les droits avec l'idée d'en faire une adaptation spectaculaire et hollywoodienne.

Trop occupé, il finit par offrir le projet à Steven Soderbergh aux alentours de 1999, après avoir entendu que c'était l'une des rares choses qui l'intéressait en science-fiction. Le réalisateur d'Erin Brockovich a découvert le film de Tarkovski adolescent : "C"est le premier Tarkovski que je découvrais et il m'a donné envie d'en voir d"autres. Je trouve que Solaris est le seul des films de Tarkovski à être... inégal. Attention, je suis un grand fan. Pour moi, ce réalisateur est un génie et un poète. Mais j"ai lu dans ses mémoires qu'il avait eu beaucoup de problèmes sur ce tournage-là et ça se sent. Pourtant, le film m'a fait une forte impression, j'ai été subjugué. Au point que, plus tard, j'ai eu envie de lire le roman de Stanislaw Lem."

 

Photo

Donatas Banionis et Natalia Bondartchouk dans Solaris d'Andreï Tarkovski

 

Sitôt Traffic terminé, Soderbergh se lance dans l'écriture de Solaris. Il s'éloigne encore plus du livre que Tarkovski, évacuant toutes les fascinantes pages sur l'aspect scientifique de la planète pour se concentrer sur l'histoire d'amour, à laquelle il ajoute de nombreux éléments. "La différence la plus importante entre les deux films, c'est que, dans ma version, on voit la relation sur terre entre Chris Kelvin et sa femme Rheya. Comme ce passé n'est pas montré dans le film de Tarkovski ou dans le livre, le personnage féminin semble beaucoup plus abstrait. Alors que je voulais que la relation de Chris et Rheya soit au coeur du film. Je voulais me démarquer de l'aspect strictement idéologique de l"histoire pour la ramener du côté de l'émotion. De ce fait, j'ai fini par couper presque toutes les scènes expliquant leur présence sur la station. Elles rendaient le film moins mystérieux. Il n'en reste plus qu'une, celle où Gibarian rend visite à Kelvin dans son rêve. Et elle est intégralement tirée du livre."

Le cinéaste continue : "James a apprécié que j'amène scénaristiquement Solaris vers plus d'intériorité. Une direction qu'il n"aurait pas empruntée lui-même. Ce qui ne l'a pas empêché de beaucoup m'aider, tant au moment de l'écriture du scénario qu'au montage. Pendant le tournage, il n'était pas là : il filmait ses documentaires."  Cameron disait de son côté : "Ce que j'en aurais fait aurait été plus comme Abyss, où des grandes scènes d'effets auraient pû se mettre en travers de la relation au coeur du film. Soderbergh n'est pas très intéressé par les effets spéciaux et les éléments matériels, et c'est très bien."

 

Photo Natascha McElhone

 

Soderbergh cherche d'abord à caster Daniel Day-Lewis, qui refuse car engagé sur Gangs of New York de Scorsese. Il envoie naturellement le scénario à George Clooney, avec lequel il a fondé la société de production Section Eight : il lui envoie une lettre pour lui annoncer qu'il accepte, alors que le réalisateur est en plein montage d'Ocean's Eleven. Pour lui donner la réplique, il choisit Natascha McElhone, vue dans The Truman Show : "Je l"avais remarquée dans Surviving Picasso de James Ivory, et je m'étais dit que je travaillerais avec elle un jour. J'avais gardé son nom en mémoire, comme je le fais pour beaucoup d'acteurs avec qui j"ai envie de tourner."

Parce que les deux hommes sont engagés sur d'autres projets, le tournage est repoussé à 2002. Comme à son habitude, Soderbergh est directeur de la photo et monteur, sous les pseudonymes de Peter Andrews et Mary Ann Bernard.

LE BOX-OFFICE

Solaris a coûté 47 millions, et n'a rapporté qu'une trentaine de millions dans le monde à sa sortie en 2003, dont la moitié à peine aux Etats-Unis. Un échec cuisant, surtout avec une équation aussi parfaite que George Clooney/Steven Soderbergh/James Cameron.

 

Photo Steven Soderbergh

Steven Soderbergh, George Clooney et Natasha McElhone sur le tournage de Solaris

  

LE MEILLEUR

Solaris par Soderbergh est une magnifique mélodie de science-fiction, et certainement l'un de ses plus beaux films. Il illustre parfaitement son rapport au système des studios, au sein d'une filmographie entre art et divertissement, expérimental et mainstream : il tord ainsi le champ de ce cadre très hollywoodien (un film de science-fiction avec George Clooney produit par James Cameron) pour aller contre les attentes, contre la formule. 

Quitte à foncer droit dans le mur : l'affreuse bande-annonce, qui tente maladroitement de vendre un mélodrame avec un peu d'action, inonde l'écran de phrases génériques qui décrivent l'histoire, preuve que personne ne savait trop quoi faire de cet objet trop arty. Solaris aura déçu le public trompé par la promo, et repoussé le public auquel il était destiné pour des raisons similaires.

Solaris est donc une oeuvre peu ordinaire, précieuse même. Dès la séquence d'arrimage de la navette, qui s'étire sur plusieurs longues minutes au rythme de la musique absolument sublime de Cliff Martinez, Soderbergh plonge dans une odyssée profondément belle et puissante.

Visuellement, c'est époustouflant, avec une gestion précise des effets spéciaux pour composer l'univers plus que l'habiller. La décision de changer les couleurs de Solaris vers les gammes de rose et violet offre au film une atmosphère envoûtante, et la mise en scène de Soderbergh accentue le caractère étranger du décor. Des premiers instants au générique de fin old school, le film impose une identité forte.

 

Photo George Clooney

 

Thématiquement, c'est passionnant : même si le réalisateur rétrécit la portée du livre, Soderbergh approfondit l'histoire d'amour pour mieux la questionner. Rheya (anagramme de Harey, dans le livre) gagne ainsi en profondeur, devenant un personnage plus complexe et sensible. Véritable joyau du film, Natascha McElhone incarne ce "visiteur" avec toute l'étrangeté, l'innocence et la gravité nécessaire, donnant au film une grande et belle dimension tragique.

Anecdote de Soderbergh sur l'une des plus belles scènes du film : le rêve où Chris revoit sa rencontre avec Rheya dans un train. "Lors du tournage, j"ai pensé que ce serait bien qu"elle tienne quelque chose dans ses mains. Je lui ai dit d"aller prendre un objet dans le camion de l"accessoiriste. Quoi, je ne le savais pas et je ne voulais pas le savoir. Et elle est revenue avec cette poignée de porte. Je n"y aurais jamais pensé. Pourtant, c"est exactement ce qu"il fallait : c"était étrange et thématiquement parfait, faisant du personnage une sorte de portail permettant à Kelvin d"aller plus loin, littéralement et émotionnellement. En choisissant cet accessoire, Natascha m"a prouvé que j"avais engagé la bonne actrice !".

Avec l'actrice et le réalisateur, le compositeur Cliff Martinez est l'autre star de Solaris. Reconverti dans la musique de films avec Soderbergh dès Sexe, mensonges et vidéo, le batteur des Red Hot Chili Peppers apporte une âme au film avec ses partitions électroniques planantes, hypnotiques et inoubliables. Entendu depuis chez Nicolas Winding Refn, ou encore dans la série de Soderbergh The Knick où il apporte là encore son génie, Martinez a certainement livré l'une de ses plus belles compositions dans Solaris.

 

Photo Natascha McElhone

 

LE PIRE

En 2002, l'écrivain polonais Stanislaw Lem donnait un avis très clair sur les adaptations de son livre : "A ce que je sache, le livre n'était pas dédié aux problèmes érotiques de gens dans l'espace". Une manière drôle et sévère de rappeler qu'à l'origine, Solaris est une oeuvre dense, complexe, qui parle moins d'une histoire d'amour que de la confrontation entre l'Homme et l'Ailleurs, l'Autre ultime.

Quiconque a lu le livre saura donc que Soderbergh, plus encore que Tarkovski, s'est profondément réapproprié l'oeuvre, quitte à en perdre presque toute l'âme. Exit les symétriades, les mimoïdes, les visions folles de l'océan de Solaris, les discours scientifiques d'une précision incroyable, les longues et passionnantes interrogations sur la conquête spatiale. Ce qui était au coeur du bouquin est totalement évacué de l'adaptation de Soderbergh, qui réduit de manière drastique le champ de la fiction.

Au-delà de ce choix, qui pose encore une fois la question de l'adaptation et la trahison, le film de Soderbergh ne possède pas la subtilité du livre. Il y a notamment une lourde scène en flashback, où Chris et Rheya s'affrontent lors d'un dîner autour de l'idée d'une intelligence supérieure et de la foi, insistant sans finesse sur les thématiques soulevées par l'histoire. Même chose pour le poème de Dylan Thomas, beau, mais dont la lecture est presque trop limpide par rapport à l'intrigue.

 

Photo Natascha McElhone, George Clooney

 

SCENE(S) CULTE(S)

L'intégralité de la musique de Cliff Martinez. Wear Your Seat Belt et décollez.

 

  

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

commentaires

Marion
16/10/2016 à 10:46

14 ans après sa sortie j'ai revu ce film qui n'a pas pris une ride et reste totalement fascinant par son esthétique et son contenu symbolique. Il reste néanmoins un élément dans le film qui continue à me questionner. De nombreux éléments du film (discussion sur Dieu lors d'un dîner, poème "la mort n'aura pas d'empire", le rôle de purgatoire du vaisseau, l'enfant à la fin qui rappelle la création du monde de la chapelle sixtine) laissent penser que Solaris est l'astre de la résurrection. qui redonne vie aux défunts via le prisme psychologique de leurs proches sur le vaisseau, mais totalement incarnés dans leur identité à la fin, après la mort. Mais je n'arrive toujours pas à m'expliquer la nature des autres visiteurs. Le fils de Gibarian serait-il mort sur terre également (en ce cas pourquoi se serait-il suicidé, il lui suffisait de retourner sur terre pour le retrouver?). Et Snow. J'ai pensé un temps qu'il s'agissait de son défunt frère jumeau. Mais tout laisse penser dans le film qu'il s'agit de lui même puisqu'il est clairement qualifié pour le pilotage du vaisseau (puisque c'est lui qui alerte les autres du crash imminent du vaisseau)... Cela peut paraître un peu trop terre à terre comme questionnement, mais pourquoi le visiteur de Snow est Snow?.

Fennec
05/09/2016 à 17:59

Je n'ai jamais vu autant de monde quitter une salle de cinéma.

Avec mon cousin, on est restés jusqu'au bout... on a été pris dans l'ambiance très particulière, impossible de décrocher.

Et en sortant du ciné, on est accueilli par le reste de la famille qui s'était barré depuis longtemps et qui trouvait le temps très très long à nous attendre hihihi

Gros, gros souvenir de cinéma.

Calligan
05/09/2016 à 12:53

@T-Bone

Peut-être que tu devrais voir ce film. Et revoir la filmo de Clooney et surtout Soderbergh. The Knick n'est clairement pas la première fois qu'il est au-dessus du "bof" ^^

T-Bone
05/09/2016 à 09:47

Je ne lai pas vu mais Clooney dans un bon film? J'ai de gros doutes ^^ Et Soderbergh franchement... (The Knick, sinon que du bof)

Bruno
04/09/2016 à 23:08

Vu au cinéma, je me souviens d'un film poussif et terriblement ennuyeux.

Tenia le tenieux
04/09/2016 à 09:16

Grosse bouse.

philmencre
03/09/2016 à 22:55

Mon film préféré de Sodergergh préféré. Ma Natasha préférée. Et une des plus belles partitions de Cliff Martinez. Je suis pourtant inconditionnel de Tarkovski, de Solaris et de sa filmographie dans son ensemble. Mais Soderbergh, s'éloignant à la fois du film de Tarkovski et du roman de Lem, propose une rêverie lancinante. Et la scène du train m'est restée longtemps en mémoire.

Vickers
03/09/2016 à 20:09

@Thierry
... C'est vraisemblablement tout sauf inconscient vu que c'est une des facettes majeures de l'histoire, clairement mise en avant à la fin, et que Soderbergh a écrit le film.

Thierry
03/09/2016 à 19:42

Film tout à fait fascinant et profondément beau et inspirant. Comme toute oeuvre puissante et forte, elle ouvre un espace immense pour le regard. Illustration de cette réalité où nos pensées et nos émotions créent littéralement le monde et l'environnement dans lequel nous évoluons. Soderbergh donne à voir ici, même si cela est très vraisemblablement inconscient de sa part, ce que peut signifier la multidimensionnalité et le fait que la conscience est toutes choses et que nous sommes donc, en tant qu'êtres conscients, potentiellement toutes choses.
Découvrant qu'ils peuvent créer autant d'avatars d'eux-mêmes qu'ils le désirent, et que la mort n'existe pas vraiment, Clooney décide de suivre un amour éternel par-delà la ligne temporelle de la seule 3D.
Vivement une édition blu-ray pour ce film !!!!

champy
03/09/2016 à 15:12

Jusqu'aujourd'hui, je pensais bien être le seul a avoir trouvé ce film formidable pourtant je ne l'ai vu qu'en 2007. Merci EL.

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