Films

Morse : ou comment moderniser et sublimer le mythe du vampire

Par Mathieu Jaborska
12 septembre 2021
MAJ : 21 mai 2024

Sorti en 2009, après la bataille, Morse reste l’un des films de vampire les plus marquants jamais produits.

Morse : Affiche officielle

Après s'être attardé sur la beauté plastique du western Aux frontières de l'aube et la sensualité du célèbre Entretien avec un Vampire, Ecran Large continue son voyage au pays des suceurs de sang avec une oeuvre plus récente, mais qui n'a rien à envier aux classiques du genre : le Morse réalisé par Tomas Alfredson et scénarisé par l'auteur John Ajvide Lindqvist.

Les vampires, c'est comme les zombies. Essentiels au développement du cinéma fantastique, ils ont souvent été surexploités par l'industrie. Tandis que les hordes de morts-vivants qui ont succédé au succès de 28 Jours plus tard envahissaient les bacs de DVD au début des années 2000, Hollywood se préparait à passer les rejetons de Dracula à la moulinette du teen movie racoleur.

Mais la même année que la sortie du premier Twilight, alors que le genre s'apprêtait à exaspérer les cinéphiles, une des plus belles romances fantastiques débarquait sur nos écrans, précédée d'une réputation forgée au festival de Gerardmer. Et son interprétation du mythe est vite devenue un véritable antidote au marasme à venir. Encore aujourd'hui, Morse frappe juste et fort.

 

photo, Lina LeanderssonAvec un duo de jeunes acteurs impressionnant

 

Laissez-le entrer

Certains aiment à penser que la beauté nait d'un mélange d'inexpérience et d'expertise. Le vampire de Morse ne leur donne pas tort. Car il doit son existence à trois personnes : l'auteur John Ajvide Lindqvist, qui a écrit son roman Laisse-moi entrer avec sa ville natale en tête, le producteur John Nordling, intéressé par cette histoire, car elle se déroule près de chez lui, et le réalisateur Thomas Alfredson, qui, après avoir rechigné à ouvrir l'ouvrage, s'est identifié au personnage principal, ayant lui-même subi la solitude lors de sa préadolescence.

Le premier est un mordu de fantastique, qui souhaite écrire une véritable histoire horrifique pour la placer dans un cadre réaliste et qui récidivera à plusieurs reprises après le succès de son premier essai, avec une autre adaptation à la clé (le superbe Border). Le deuxième est un producteur si lié au monde de la télévision qu'il a produit une édition de l'Eurovision local. Et le troisième est un metteur en scène déjà très impliqué dans l'industrie, mais, comme il l'a reconnu plusieurs fois, très peu coutumier du fantastique en général, du mythe vampirique en particulier. Au point, d'ailleurs, de se lancer dans l'aventure afin de se concentrer sur les problématiques de genre qu'impliquent un tel récit.

 

photo, Kåre HedebrantUn tournage glacial plus tard

 

Un trio aux antipodes des armées de connaisseurs souvent affiliées à ce type de production, et qui va en plus devoir collaborer organiquement, l'auteur, démarché par des hordes de prétendants à l'adaptation de son oeuvre, insistant pour s'occuper du scénario, envers et contre l'avis du cinéaste. Il faut dire qu'habituellement, les romanciers font de piètres adaptateurs, puisqu'ils refusent de modifier leur première mouture. Et pourtant, c'est grâce à cette alliance que la trouble Eli va s'exporter sur grand écran, et marquer à sa manière la petite communauté des amateurs de sang frais.

À force de réécritures, le duo créatif façonne une version d'Eli adaptée au 7e art. Leurs expériences se complètent parfaitement. Alfredson a l'habitude de travailler avec des enfants, talent inestimable lorsqu'il leur faut tourner dans des températures très basses, les bras nus. Ajvide Lindqvist, grâce à son approche très littéraire, presque autobiographique, éloigne le tout de la grandiloquence qu'on accole alors au genre, tandis que l'ombre du Dracula de Coppola plane encore, le rapproche d'une vision intimiste - impression renforcée par l'époque évoquée, l'année 1982.

Ensemble, ils créent un espace à la fois marquant visuellement et très modeste. Et si certaines séquences, en particulier celle de l'attaque des chats (un cauchemar logistique) accusent leur âge, le travail d'adaptation accorde la place nécessaire à Eli pour exister et se démarquer de la concurrence, tout en conservant les traits caractéristiques de sa race.

 

photo, Lina LeanderssonElle ne sort ses crocs que lors d'un seul plan. Saurez-vous le trouver ?

 

Embrasse-moi, vampire

Jamais Morse ne tente de noyer le poisson : il est bel et bien un film de vampire. Comme dans beaucoup de romances impliquant des suceurs de sang, il est question de découvrir cette nature monstrueuse à travers les yeux d'un personnage tiers, Oskar. Sauf que là où la plupart des productions du genre font de cette révélation un point de jonction narratif (la fin du premier acte, le fameux "Dis-le" niais de Twilight), le long-métrage mené par Alfredson s'articule entièrement, du premier au dernier photogramme, autour de l'exploration des subtiles caractéristiques de la créature, qui ne seront a priori jamais jugées moralement. Et d'ailleurs, Eli se montre pour la première fois sous un aspect plausible, mais lourd d'insinuations : elle apparait directement comme surnaturelle, sans pour autant oser l'affirmer.

Rien n'est caché, et pourtant rien n'est formulé, du moins jusqu'à ce qu'elle prononce le mot. Le vampire de Morse existe dans les non-dits, les angles morts,  les sous-entendus. Et c'est là qu'il parvient à affirmer le classicisme de sa figure. Par exemple, lorsque Eli prétend avoir volé, elle semble mentir alors qu'elle cite une de ses facultés. Et quand elle s'envole, c'est grâce à une singularité de composition et un petit mouvement de caméra, suggérant ses pouvoirs sans jamais les représenter (contrairement au roman). De même, aucune de ses attaques n'est cadrée en gros plan. On la voit surgir de l'ombre, de loin, à la frontière de la démonstration directe de la violence dont elle est capable.

 

photo, Lina LeanderssonQuand la noirceur extérieure déborde

 

Un plan en particulier, extrêmement complexe, témoigne de la précision avec laquelle le cinéaste suggère les codes vampiriques, et ce jusqu'aux dernières minutes de son oeuvre. Alors qu'Oskar quitte les vestiaires, ses agresseurs rentrent. La caméra le suit, panote sur un miroir et montre une porte s'ouvrir. L'échelle est trop large, le mouvement trop fluide pour croire à un détail fonctionnel et si la logique veut que ce soit l'un des garçons qui ouvre la porte, trop petit pour entrer dans le champ, l'étrangeté de l'angle de vue sème le doute. Et si c'était Eli, dépourvue de reflet, en embuscade plus tôt que prévu ? L'incertitude révèle sa nature, tout en douceur.

 

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Le vampirisme de la jeune fille est donc une affaire de cinéma. C'est toute la force du style d'Alfredson, à première vue très dépouillé, mais en réalité tout entier dévoué à représenter une identité en attente de révélation. D'où cette prépondérance des travellings latéraux, mouvements de caméra balayant l'espace dans un sens, qui révèlent la présence ou l'absence des personnages, leurs interactions (le morse, qui fait communiquer ces deux espaces de vie), leurs réactions et leurs secrets.

Le cinéaste fabrique grâce à sa mise en scène un vampire de l'ombre, si en marge qu'il ne peut s'inviter seul chez les uns et les autres. Le titre original (traduit par "Laisse-moi entrer") comporte un double sens : il va également falloir laisser entrer un autre enfant laissé sur le côté, à l'écart du monde, et occasionner au passage l'une des plus belles romances fantastiques contemporaines.

 

photo, Kåre HedebrantLa thématique du reflet, essentielle

 

Misfits

Pourtant très littéraire, le vampire de Morse devient vite un pur monstre de cinéma, parce qu'il dépend de la réalisation, mais surtout parce qu'il s'inscrit dans les thèmes rois du fantastique filmique : l'exclusion et l'affirmation de soi. Ainsi, paradoxalement, il est conforme à la vision d'Anne Rice, qui considérait ses personnages comme des montagnes de solitude, complètement rejetés du monde et de la société des humains. Le lien qui se tisse entre nos deux jeunes héros est assez évident. Tous deux intrus dans leur lieu de vie, affublés malgré eux d'un caractère qui les pousse à la violence, ils se trouvent plus de points communs que de différences.

Certains y voient une histoire de remplacement. En effet, celui qu'on identifie comme le père, et qui s'avère être l'amant, se fait progressivement effacer (littéralement), dans une trajectoire tragique que ses pulsions lui interdisaient dans le roman, au profit d'Oskar, à la fragilité moins servile. Un passage de relai mémorable et unique, qui confère au vampire de Morse toute sa beauté et sa singularité.

 

photoAlone in the light

 

Ici, le vampire est en recherche de pureté, d'équilibre, de contrepoint à la noirceur qui l'habite. Une simplicité qui guidait déjà la plume de l'auteur. En situant le récit lors de la préadolescence de ses héros, il évacuait la composante sexuelle de leur histoire d'amour, envoyant paître à peu près tous les principes freudiens (enfin ce qu'on en a compris).

Dans une triste ville peuplée de pauvres hères esclaves de leur dévouement, de presque adolescents haineux, manipulés par toutes sortes de forces extérieures, de parents paumés et d'un soleil meurtrier, ils n'ont plus que l'un et l'autre. Ils se rendent finalement à l'évidence : il leur faut fuir, chacun d'un côté de la valise. Le dernier mot qu'ils s'échangent en morse est lui aussi d'une simplicité dingue : bisous.

 

photoLa violence de la condition vampirique démontrée

 

Car le coeur de l'interprétation - sinon novatrice, particulièrement bien dévoilée - qu'a le film de son mythe est juste là : cette créature a besoin d'innocence. Elle a besoin de quelqu'un ou quelque chose qui passera outre sa nature. En se désintéressant de la dimension sexuelle, pourtant une composante essentielle du genre depuis des dizaines d'années, il traite d'une empathie incroyablement actuelle. Le plan le plus commenté du long-métrage, outre la légendaire séquence de la piscine, reste l'apparition fugace du bas-ventre d'Eli, un effet spécial bien sûr. On discerne en même temps qu'Oscar une cicatrice qui trahit une histoire racontée dans le roman : Eli est née garçon, et a subi une ablation génitale.

Facilement interprétable au second degré, la question qu'elle pose à Oskar dans le premier tiers ("M'aimerais-tu si j'étais un garçon ?") est le point de bascule du récit : auprès d'Oskar, elle retrouve enfin une véritable innocence. Quel que soit son genre ou son espèce, le jeune garçon reste attaché à elle. Ou, comme le résume l'écrivain dans un des bonus de l'édition Blu-ray, "Love beyond gender" (l'amour par-delà le genre). Il fallait bien un tel avant-gardisme pour renouveler une mythologie décidément impérissable, surtout au cinéma.

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Faurefrc

J’avais bien aimé ce film, mais étrangement il ne m’en reste que peu de souvenirs.
En revanche, le second film de Alfredson m’a bien plus marqué. La Taupe est vraiment un chef d’œuvre du film d’espionnage

Kyle Reese

Découvert bien après sa sortie. Une claque, un chef-d’œuvre, ou comment dépoussiérer tout en finesse et poésie l’un des tous premiers mythes fantastique que le cinéma a connu. Ce film est une vraie pépite avec une ambiance unique. Jamais le mythe du vampirisme a été rendu aussi crédible dans une période contemporaine. Je n’ai jamais pu regarder plus de 5 mins son remake US qui pourtant est parait-il réussi et très fidèle.

Gugusse 0

Une superbe poésie macabre se dégage de ce film. Et la neige va si bien avec le rouge sang
Chef d’oeuvre pour moi.

Ray Peterson

L’une des pus belles variations sur le mythe du vampire. Un portrait tout en nuance sur la période de l’adolescence et la peur de devenir adulte. Je me demanderais toujours si « SPOILER » à la fin Oskar deviendra le serviteur de Eli comme l’a été précédemment Hakan, le père de substitution de cette dernière.

Sans transition, je pense fortement que Jacques Audiard s’est inspiré de ce film pour son « De rouille et d’os » notamment lors de la scène du lac gelé avec l’enfant tombant dans le trou.