Films

Team America : l’anti-Michael Bay explosif et corrosif des créateurs de South Park

Par Antoine Desrues
5 septembre 2021
MAJ : 21 mai 2024
Team America: World Police : photo

Face à South Park, on délaisse trop souvent Team America : Police du monde, la satire grandiose de Trey Parker et Matt Stone... et des marionnettes.

11 septembre 2001. L'attentat contre le World Trade Center est diffusé sur les télévisions du monde entier, et entraîne avec lui un séisme traumatique qui va pleinement définir le début du XXIe siècle. En plus d'enclencher dans son sillage la guerre en Irak, cet événement met l'Amérique face à un sentiment d'insécurité, qui se traduit rapidement par un patriotisme revanchard, perceptible dans un soft power qui trouve avec le cinéma un socle idéal.

Face à ce néoconservatisme caractéristique de l'administration Bush, Trey Parker et Matt Stone, les créateurs de South Park, sont parvenus à un énième miracle : offrir avec des marionnettes une parodie de film d'action convaincante et grinçante, s'imposant de loin comme l'une des premières œuvres cinématographiques primordiales de l'après-11 septembre. Et le mieux dans tout cela, c'est que Team America : Police du monde est toujours aussi drôle, et aussi actuel.

 

photoUn gif à côté duquel il eût été impossible de passer

 

"We need a montaaaage"

Pour comprendre le brio de Team America et la richesse de son sous-texte, il convient de revenir sur ses origines délirantes. Oui, le film se veut avant tout une parodie de la série Les Sentinelles de l'air (ou Thunderbirds en VO), création avec des marionnettes traitant déjà de super-soldats/sauveteurs qui se soucient bien peu de leurs actes interventionnistes. En tombant par hasard sur des épisodes à la télévision, Trey Parker trouve la série si mauvaise qu'il envisage d'en acheter les droits pour l'adapter d'un point de vue comique. Bien évidemment, l'idée tombe à l'eau très vite, mais suite au succès du film South Park, Parker et Stone se disent que les marionnettes ont un potentiel humoristique fort.

Peu de temps après, les deux comparses parviennent à mettre la main sur le scénario du Jour d'après de Roland Emmerich, alors en pleine production. Tandis que les auteurs se bidonnent face au ridicule du film, ils envisagent de faire eux-mêmes leur version plan par plan du long-métrage, à l'aide des fameuses marionnettes. Mieux encore, le duo veut appeler ce projet Le Jour après le jour d'après, et le sortir le lendemain de la distribution officielle du blockbuster écolo d'Emmerich. Là encore, pour des raisons de droits et de logistique, cette idée insensée finira dans les limbes hollywoodiennes.

 

photoDestruction finale

 

Néanmoins, avec ces graines plantées, Trey Parker et Matt Stone ont trouvé la sève de ce qui deviendra Team America : une approche moqueuse à partir d'une série arriérée, dont la mise en scène de personnages et de décors miniatures se prête parfaitement à la parodie des blockbusters contemporains, à l'échelle plus que jamais démesurée. Ajoutez à cela les chansons du film, dérivées de l'amour évident de Parker pour la comédie musicale (la production du long-métrage se fera d'ailleurs en même temps que l'écriture de The Book of Mormon, le grand succès du duo à Broadway), et vous avez là un cocktail qui désarçonnera une partie de la critique et du public lors de sa sortie en 2004.

Pourtant, passée la surprise de sa technique, brillamment mise en abyme dans le premier plan du film à travers un figurant français caricatural jouant lui-même avec des marionnettes, Team America est on ne peut plus limpide. Son récit reprend sobrement et avec sérieux le monomythe campbellien via le concept du rookie qui va devenir malgré lui le héros d'une lutte qui le dépasse. Acteur talentueux, Gary Johnston est amené par le mystérieux Spottswoode à rejoindre la fameuse unité antiterroriste du titre, afin d'infiltrer un réseau lié à la Corée du Nord et à son dictateur Kim Jong-il.

 

photoLe méchant de James Bond parfait

 

En réalité, le génie du long-métrage tient justement dans l'exigence de fabrication dont font preuve Parker et Stone, au point où leur satire gagne en puissance grâce au pastiche, a contrario des parodies basses du front qui pullulent alors à Hollywood sur le modèle de Scary Movie. Quand bien même il est aujourd'hui connu que la gestion des marionnettes fut très complexe, les deux auteurs ne se sont pas contentés d'un humour autour de la pauvreté apparente de leur méthode de réalisation. À l'inverse, la limitation des mouvements et des expressions des marionnettes devient encore plus drôle face à l'ampleur de certains plans, mis en lumière par le légendaire Bill Pope, le chef opérateur de Matrix et de Spider-Man 2.

À bien des égards, le long-métrage tend même à saluer toute la technicité des productions Bruckheimer et leur force iconographique, qu'il s'agisse de Top Gun ou des films de Michael Bay. Le réalisateur de Bad Boys est d'ailleurs explicitement dans le viseur de Parker et Stone, qui s'amusent à reprendre certaines des répliques sentencieuses d'Armageddon, ou même à écrire une chanson dramatique sur le fait que "Pearl Harbor est nul".

 

photoLa Justice League, la vraie

 

De cette façon, Team America s’attaque à la romantisation de la guerre et au point de vue hégémonique des États-Unis, complètement à la ramasse face à une géopolitique nouvelle. En plus de filmer un café arabe comme la Cantina extraterrestre de Star Wars, et de ne faire parler ses occupants qu'avec quelques mots-clés de leur langue ("Mohammed Jihad !"), Parker et Stone ont l'excellente idée de donner à leur film d'action épique une musique qui lui correspond.

En faisant appel à Harry Gregson-Williams, l'un des poulains de Hans Zimmer connu pour son travail sur Rock, Armageddon, et même Metal Gear Solid, Team America s'offre une partition bourrée de cuivres qui tâchent et de percussions martiales, mais aussi, et surtout de touches exotiques clichées dès que le film prend pour décor la Corée du Nord ou le Moyen-Orient.

 

photoDerka Derka

 

5 Underground

Et c'est peut-être là que le talent de l'équipe derrière South Park se fait le plus ressentir. Team America : Police du monde est une œuvre qui analyse et se moque de la politique interventionniste américaine par le prisme de sa représentation. Au fond, on sent d'ailleurs que Trey Parker et Matt Stone ont une certaine tendresse pour les codes cinématographiques qu'ils parodient, de la violence exacerbée par les ralentis à l'hilarante scène de sexe entre Gary et Lisa sur fond de rock mielleux (qui a d'ailleurs plus choqué la censure que les têtes de marionnettes explosées).

Pour autant, avec son contexte de création particulier et ses références politiques et culturelles du début des années 2000, peut-on considérer que Team America a bien vieilli ? Visiblement oui, et en réalité, il est même assez surprenant de voir à quel le point il n'a rien perdu de sa fougue. Alors que le cinéma de super-héros se pose de moins en moins de questions sur la légitimité d'action de ses personnages surhumains (et ce n'est pas Captain America : Civil War qui a aidé à mettre les points sur les i), l'approche de Parker et Stone arbore une allure plus prophétique que jamais.

Mais surtout, Michael Bay lui-même semble avoir pris à revers la satire du duo dans l'un de ses derniers blockbusters en date : 6 Underground. Le site Collider n'a pas manqué à la sortie du film Netflix de pointer du doigt la ressemblance entre cette troupe d'élite prête à organiser un coup d'État et les marionnettes de la Team America. Sur le principe du grand spectacle explosif et innocent sur le plan politique, 6 Underground marque à sa manière le retour d'un certain sérieux quant au traitement de l'interventionnisme d'une Amérique toute puissante et sans pitié, bien qu'elle aborde désormais des visages plus cosmopolites.

 

photoQuand Jack Ryan prend l'eau

 

Cependant, Michael Bay a toujours détesté le besoin des célébrités de devenir les porte-paroles malhonnêtes et hypocrites de causes qu'ils ne comprennent pas ; une problématique au cœur du film de Trey Parker et Matt Stone, qui tirent à boulets rouges et de manière jubilatoire sur tout le gratin pseudo-démocrate d'Hollywood. Or, dans 6 Underground, le héros, incarné par Ryan Reynolds, est un milliardaire qui ne s'engage contre un dictateur d'un pays en voie de développement qu'après avoir visité un camp médical qu'il finance uniquement pour son image. C'est en voyant de ses yeux du gaz sarin être lâché sur la population qu'il trouve une forme d'illumination, et donc de rédemption.

En tout cas, Team America résonne plus que jamais avec le cinéma d'action contemporain, surtout à l'heure où chaque star peut utiliser les réseaux sociaux comme plateforme pour prétendre éduquer son audience, en lui indiquant quoi défendre et pour qui voter. En plus d'avoir signé une comédie culte et hilarante, Trey Parker et Matt Stone ont réussi à se moquer de suffisamment de gens et d'idées de cinéma pour que leur parole soit encore actuelle. D'une vieille série aux films-catastrophes mélodramatiques d'Hollywood en passant par le documentaire à charge (même Michael Moore en prend pour son grade), Team America ne sauve rien ni personne. Et c'est peut-être ça, l'Amérique qu'on aime ! Fuck yeah !

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6 Commentaires
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Haha

Et Matt Damon qui en a pris plein la gueule juste Parce que le moule a donné a sa marionnette un aiqr de deumeuré et que ça faisaient marrer Matt et tray

Numberz

Y a tellement de scènes fantastiques dans ce film. Rien que la scène de Paris avec la team qui pète tout est qui scande « on est les gentils ». Les Arabes en mode ramala ramala. La scène de la pipe sur fond dramatique. Matt Damon bon sang, juste Matt Damon.

Et les scènes de destructions sont totalement cool. Bref gros coup de coeur. (Bon parcontre, moi j’adore day After tomorrow)

Tuk

Ghef- d’oeuvre !
Quel film incroyable !

JR

@super Team,
Les jeunes femmes sur l’île d’Epstein étaient des offrandes à Korawos, seigneur Reptilien… Ouvrez les yeux.

Doom-Gui

L’utilisation de marionnette me fait toujours me pisser dessus de rire.
Que ce soit le passage dans Stargate SG1 ou ce film, je trouve que ça a un potentiel comique énorme !

JR

« AMÉRICAAAAAAA, FUCK YEAH!