From Hell, V pour Vendetta, La Ligue des Gentlemen... le génie Alan Moore en 3 preuves

Christophe Foltzer | 12 septembre 2020
Christophe Foltzer | 12 septembre 2020

Retour sur quelques œuvres du grand Alan Moore, l'homme derrière Watchmen.

Du film fantastique de Zack Snyder à la mini-série de Damon Lindelof, grande réussite dans le genreWatchmen tient une place majeure dans le paysage des super-héros actuels. Et peu importe ce qu'on pense de ces adaptations, elles ont permis de remettre le génial Alan Moore dans la lumière - bien qu'il n'en ait pas vraiment besoin le bougre. Une occasion rêvée pour revenir un peu sur ses plus gros titres de gloire.

Une précision s'impose toutefois : l'homme étant plus que prolifique et doté d'une longue carrière, nous n'allons pas proposer une liste exhaustive de toutes ses oeuvres incontournables. La vie étant avant tout faite de choix, nous avons décidé de passer en revue quelques-unes de ses oeuvres adaptées au cinéma, l'occasion de reparler aussi des films en question et de proposer un petit panel à ceux qui ne les connaitraient pas encore. Même si le rapport entre Alan Moore et les adaptations a toujours été très compliqué. Et puis, d'ailleurs, avant toute chose, c'est qui ce mec ?

 

Tom StrongAlan Moore, c'est aussi Tom Strong

 

ALAN QUI ?

Avec Frank Miller, Alan Moore est probablement l'auteur qui a le plus fait basculer le monde du comics dans l'âge de la maturité. Profitant du médium comme d'un moyen d'expression unique, il s'est évertué à le reconnecter avec une certaine réalité politique et sociale, comme pour montrer aux lecteurs que, quoi qu'il arrive, c'est toujours le vrai monde qui prédomine. Comme aussi pour instruire les jeunes fans à la dureté d'une existence que le comics prenait un malin plaisir à atténuer, voire à nier complètement.

 

photo Swamp ThingLa renaissance de Swamp Thing

 

Né en 1953 à Northampton, au Royaume-Uni, Alan Moore est avant tout quelqu'un de secret qui porte plusieurs casquettes simultanément. Scénariste et écrivain, il ne conçoit pas son art comme détaché de ses préoccupations philosophiques et son penchant nettement marqué pour l'occultisme. Anarchiste, il s'est montré extrêmement virulent contre le gouvernement de Margaret Thatcher, et encore plus contre celui de Tony Blair.

Mais c'est vraiment pour son versant occulte qu'Alan Moore est reconnu aujourd'hui, outre ses ouvrages. C'est avec From hell qu'il en vient à toucher ce domaine, qui va complètement bouleverser son monde intérieur au point de le pousser à devenir officiellement magicien à partir de 1993, et il sera conforté dans son choix après une séance de rituel où, soi-disant, il serait entré en contact avec quelques dieux anciens.

 

Filles PerduesEt Filles Perdues

 

Pourtant, même si son look (barbe touffue et cheveux longs en bataille) et son discours peuvent le faire passer pour un illuminé, Alan Moore n'en reste pas moins très attaché aux réalités concrètes et il garde les pieds sur terre. Il n'y a qu'à voir ce dont parlent ses ouvrages et le lien constant entre le subtil et le brut qu'il y crée.

Comme pour nous dire que cela fait partie d'un tout global qui ne saurait être indépendant du reste et qu'il convient d'explorer à sa manière pour parvenir à appréhender la réalité dans son ensemble et se libérer de notre condition bassement humaine dans un monde qui ne cherche qu'à nous broyer. Comparant volontiers l'acte de création à une action magique, Alan Moore a adopté tout au long de sa carrière une attitude foncièrement révolutionnaire, comme nous allons le voir à travers quelques-unes de ses oeuvres adaptées.

 

photoWho Watches the Watchmen ?

 

FROM HELL

De quoi ça parle ? De Jack l'Éventreur... ou plutôt de l'enquête de l'inspecteur Frederic Abberline pour trouver l'identité du tueur et l'empêcher de commettre davantage de meurtres. Mais, à travers ce postulat policier simpliste, Alan Moore densifie et complexifie énormément son synopsis, débordant largement du cadre de l'histoire et y apposant un point de vue implacable sur la société anglaise à la fin de la période victorienne, pour donner naissance au XXe siècle dans ses ultimes pages, une période qui s'annonce autant lumineuse que tiraillée par ses ténèbres.

 

From HellUn gars pas super bien dans sa tête

 

Et ça vaut le coup ? Publié entre 1991 et 1996, From hell est probablement l'oeuvre la plus importante de son auteur après Watchmen. Magnifié par le trait âpre et profond du dessinateur Eddie Campbell, le roman graphique dépasse très vite son statut de simple création artistique puisqu'il est avant tout le résultat d'une enquête minutieuse du scénariste sur le cas de Jack l'Éventreur. Enquête que l'on retrouve d'ailleurs compilée en 40 pages à la fin de l'ouvrage.

C'est surtout l'occasion pour Alan Moore de remettre les choses à leur place. En critiquant la société de l'époque, From Hell annonce aussi l'émergence d'un monde contemporain aux prises avec ses propres ténèbres et replace les hommes dans un contexte issu de leur passé. Comme si l'humain n'apprenait jamais rien de ce qui a précédé. Néanmoins, quand on regarde de près, From Hell est plutôt positif dans son discours puisqu'il énonce un point de vue très progressiste (notamment sur la condition de la femme) et encourage à la prise de conscience générale en ce qui concerne la dure réalité des classes populaires.

 

From HellMais très impliqué dans son travail

 

From Hell est en réalité la compilation de toutes les obsessions de son auteur et un vrai guide pour comprendre son oeuvre : son univers ne connait aucune limite, entre esprit cartésien et occultisme, sociétés secrètes complotistes et peuple soumis par sa condition. C'est un appel à une révolution intérieure, tout comme une preuve éclatante que les monstres à visage humain ne viennent jamais de nulle part et ne sont, la plupart du temps, que la conséquence d'un environnement propice à leur naissance. Le retour du refoulé, en quelque sorte. Magistral.

 

From HellJohnny Depp en a gros

 

Et il est bien le film ? Sorti en grande pompe en 2001, le From Hell d'Albert et Allen Hughes, bien que très populaire, n'est pas à proprement parler une bonne adaptation du roman graphique. Soumise aux exigences du cinéma, l'histoire s'y voit schématisée, résumée et, plus grave encore, expurgée de son véritable fond mystique et contestataire. Le personnage de Frederic Abberline, incarné par Johnny Depp, subit aussi de grosses modifications en profondeur. Son aspect physique, dans un premier temps, tout comme son caractère et sa romance contrariée avec Mary Kelly, qui n'a pas vraiment sa place.

Il n'empêche que si From Hell ne comprend pas ce qu'il raconte sur le fond, dans la forme, il représente un bel objet de cinéma et reste à découvrir. Plus inoffensif et très américain dans sa narration, il se prend les pieds dans le tapis et fait de Sir William Gull (le tueur présumé), un fou lambda qui atténue énormément le discours sulfureux du roman graphique.

Notre dossier complet sur From Hell, par ici.

 

From Hell

 

LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES

De quoi ça parle ? Alors, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, pour simplifier, c'est un peu les Avengers, mais version littérature. Pour défendre l'Angleterre contre les menaces les plus extraordinaires, un agent secret appelé Campion Bond, agissant pour le compte d'un mystérieux "M", charge Mina Murray de monter une équipe d'intervention un peu particulière puisqu'on y retrouve le Capitaine Nemo, Allan Quatermain, l'Homme Invisible et le docteur Jekyll (et donc Mister Hyde).

Publié à l'origine entre 1999 et 2003, La ligue est un hommage aux romans-feuilletons de la grande époque, tout autant, encore une fois, qu'une réflexion sur notre société et notre rapport à la fiction. Utilisant des personnages célèbres de la fiction littéraire, la saga dépasse rapidement son cadre initial puisqu'elle connaitra plusieurs suites et histoires dérivées se déroulant à des époques différentes (et même sur d'autres planètes) en enrichissant toujours son casting de nouveaux personnages marquants.

 

Ligue des Gentlemen extraordinairesUne autre équipe de héros

 

Et ça vaut le coup ? Ah oui, clairement, parce que, encore une fois, Alan Moore s'y joue de nos attentes et nous embarque dans une aventure mythologique qui n'a rien à envier aux autres super-héros. Comme d'habitude chez lui, l'histoire n'est qu'un prétexte pour passer la société au scanner et mettre en lumière toutes nos zones d'ombres.

Si on peut rapidement se sentir dépassé par l'univers invoqué (toujours plus enrichi au fil des années), Alan Moore a cette grande intelligence de constamment revenir à l'essentiel, aidé en cela par le trait particulier de Kevin O'Neill qui est pour beaucoup dans le charme de l'ensemble. Là encore, les personnages ont plusieurs facettes et, en dépit de leurs pouvoirs, ils restent profondément humains, soumis à leurs sentiments, leurs mensonges, leurs hésitations et leurs regrets.

On n'entre pas dans l'univers de La Ligue comme on entre dans un simple comic-books. Et on a bien du mal à en sortir après, soyez prévenus.

 

Ligue des Gentlemen extraordinairesMais d'abord, un bon plan

 

Et il est bien le film ? Réalisé par Stephen Norrington et sorti en 2003, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est l'un des plus flamboyants ratages dès que l'on parle d'adaptation de comics au cinéma. Et pourtant, ce n'est pas la seule faute du réalisateur. Déjà, il y a beaucoup de changements dans les personnages. Mina Murray (en fait Mina Harker) n'y est plus la cheffe de bande (détail crucial dans le comics), mais un simple sidekick. On y ajoute Dorian Gray (qui n'a rien à faire là) et Tom Sawyer (pour la caution américaine), qui devient le héros au coeur pur et noble.

 

Ligue des Gentlemen extraordinairesLe tyran, figure 1

 

Mais le plus gros problème reste cependant Allan Quatermain, incarné par Sean Connery. Y voyant là un rôle susceptible de lui permettre une fin de carrière en beauté, Sean Connery a usé de toute son influence sur le tournage pour empêcher Norrington de livrer sa vision. À l'issue d'un tournage chaotique et conflictuel, le film ne ressemble plus à grand-chose et trahit énormément son matériau d'origine tout autant qu'il montre un comédien reconnu en plein égo-trip, phagocytant complètement le personnage et le film entier. Dans La Ligue-le film, Allan Quatermain est quasiment parfait, a réponse à tout et se charge d'apporter la morale bien lourde de l'histoire.

Pas étonnant qu'Alan Moore déteste le film qui, d'ailleurs, s'est bien planté au box-office même s'il a rapporté 179 millions de dollars pour un budget de 78 millions. Pas assez cependant pour mettre une suite en chantier.

Retrouvez notre dossier complet sur ce film incroyable.

 

Ligue des Gentlemen extraordinaires

 

V POUR VENDETTA

De quoi ça parle ? Difficile de résumer V pour vendetta en quelques lignes, mais disons que ça parle majoritairement d'anarchisme, de dictature et de terrorisme dans un monde de moins en moins dystopique. L'Angleterre de 1997 est dirigée par le Norsefire, parti fasciste qui a pris le pouvoir après qu'une guerre nucléaire ait détruit la majeure partie du monde. Dans ce chaos émerge V, un activiste masqué du visage de Guy Fawkes, qui décime un à un le régime et sauve Evey, jeune prostituée de 16 ans qu'il va tenter de rallier à sa cause alors que tout le monde cherche à mettre la main sur lui.

 

V pour VendettaGueule d'amour

 

 

Et ça vaut le coup ? C'est magistral. Publié entre 1982 et 1990, dessiné par David Lloyd, V pour Vendetta est probablement l'oeuvre la plus virulente et contestataire d'Alan Moore. D'ailleurs, elle n'existe que pour mettre à mal le gouvernement de Margaret Thatcher que Moore déteste profondément et qu'il assimile à du néo-fascisme.

Dans son brûlot, fortement inspiré du 1984 de Georges Orwell, il n'épargne personne et se risque à aller dans des zones moralement troubles en remettant toujours en question l'activisme politique et le prix de la liberté. Il n'est jamais manichéen dans son approche, confrontant les extrêmes fascistes et anarchistes dans un tourbillon de violence dont il est bien difficile de trouver la logique. En ne dévoilant jamais l'identité de V, Moore en fait une figure mythologique moderne, symbole de la contestation et de la révolution que beaucoup d'activistes reprendront par la suite à leur compte.

Si V pour Vendetta encourage à la liberté et à la révolte, au prix du sang, il n'encourage cependant pas à la violence, préférant montrer des humains ambivalents des deux côtés, tiraillés entre leurs névroses, leurs idéaux et leurs pulsions. Comme pour nous dire qu'au final, la bataille est déjà perdue et que la spirale entropique de la violence n'épargnera personne. D'une terrible actualité.

 

V pour VendettaBFMTV n'a rien inventé

 

Et il est bien le film ? Réalisé par James McTeigue en 2006, V pour Vendetta est avant tout le produit des soeurs Wachowski. Elles développent le projet entre Matrix Reloaded et Matrix Revolutions et le confient à leur assistant réalisateur. Bien entendu, le film se permet d'énormes écarts avec le comics.

Déjà, il implante son action en 2038 et change beaucoup de choses dans les personnages. Qu'il s'agisse de V, adoucit et romantisé, d'Evey, beaucoup plus volontaire et déterminée, ou encore des policiers aux trousses du terroriste, tout le casting semble avoir été poli pour se rapprocher des canons du cinéma.

 

photoLa lutte, c'est classe

 

Plus spectaculaire que le comics, le film s'en trouve aussi plus moral avec cette notion de soulèvement populaire final et de soutien général à V. Un appel à la révolution un peu manichéen qui ne doit cependant pas faire oublier les grandes qualités du film. Bien qu'il soit résolument tourné vers un public américain, encore marqué par les attentats du 11 septembre et la politique extérieure de George W. Bush, V pour Vendetta ne perd pas son fond original et sulfureux. Il prouve l'intemporalité de son postulat et on se dit que ce serait une bonne idée de le refaire aujourd'hui.

Le film a été un joli succès et bénéficie d'un solide culte tout autant qu'il a grandement aidé à la popularisation du masque de Guy Fawkes que l'on a retrouvé ensuite dans toutes les manifestations et qui est devenu un symbole mondial de contestation.

 V pour Vendetta

commentaires

MystereK
14/09/2020 à 16:04

Tchitchikov si c'est à moi que vous répondez, non, bien loin de là, il a fait des dizaine d'autres choses à côté des titres que je donnes : Prométhéà, Jack B. Quick, Tom Strong, Captain Britain, Marvelman, Filles perdues, Swamp Thing, Top 10 et beaucoup d'autres encore

captp
13/09/2020 à 19:04

Comme Kyle Reese, soucis assez récurent avec certains dessins. Mais les histoires sont supers.
Encore un excellent article messieurs dames. On aiment.

Andarioch1
13/09/2020 à 13:18

Je m'écarte un peu du sujet mais plutôt que la mauvaise adaptation de from hell par les frères Hugues je conseille, si vous arrivez à mettre la main dessus, de mater la série Jack the ripper avec le sublime Michael Caine dans le rôle d'Aberdeen, qui reprend peu ou prou la même théorie que Moore.

syroz
13/09/2020 à 04:26

Bah et Constantine alors? C'est lui qui a créé le perso non?

Matrix R
12/09/2020 à 15:42

J'ai jamais lu les livres de Moore, mais des adaptations au cinéma, je préfère mille fois V pour vendetta. From hell est digeste, la ligue est infecte

Deny
12/09/2020 à 14:14

Super article sur ces comics qui m'ont tous bouleversé, remué, enthousiasmé.
J'ai aussi adoré (l'intégrale) TOP TEN!
Alan Moore est un génie et, maintenant, je sais aussi que c'est un magicien.

Kyle Reese
12/09/2020 à 12:00

Moore est une sacrée tête.
Autant j’adore ses histoires, autant parfois les dessins de ses œuvres, qui ne sont pas de lui me chagrinent un peu surtout pour from hell avec un style très particulier faussement brouillon.
J’apporte sans doute trop d’importance aux graphismes, et préfère des dessins plus soignés (classique ?), du coup j’ai un peu de mal à m’y plonger.
G moins de soucis avec V (un peu trop sombre et contrasté à mon goût) et La ligue au style unique, mais j’aile bcq ses couleurs. Par contre j’aime bcq le trait bien plus classique des Watchmen. Je ne suis pas à un paradoxe près, quand je vois que j’adore le Dark Knight return de Frank Miller avec des dessins très particuliers aussi (limite brouillon voir grossier) néanmoins très impactant mais avec surtout un découpage cinématographique absolument incroyable.

Quant aux adaptations ... From Hell est très beau mais trop light, trop hollywoodien.
Tient From Hell en série pour dinner qq chose de tres bien avec la même équipe technique que Penny Dreadfull.
V est pas mal, mais un peu trop lent je trouve en tant que film. Portman y est très bien.
La ligue ... aie aie aie, pourtant il y a parfois une très belle direction artistique. Quel gâchis.
Watchmen ... rien à redire. Chef d’oeuvre tout comme le comic.
Adaptation hyper fidèle saufs la fin, plutôt bien vu. Pour une fois qu’une adaptation ultra fidèle fonctionne bien. Généralement les meilleurs sont celles qui trahissent d’une manière ou d’ autre l’oeuvre originale. La Snyder l’a transmuté en matériel cinématographique, ce n'était pas gagné .

Simon Riaux - Rédaction
26/10/2019 à 19:44

@Tchitchikov

Hello,

On traite régulièrement des écrits de Moore, et comme on y a consacré de gros articles, celui-là est plutôt orienté comics, en effet.

Mais ses textes nous sont très chers aussi : https://www.ecranlarge.com/livre-bd/dossier/997075-jerusalem-le-magnum-opus-d-alan-moore-qui-vaporise-la-rentree-litteraire

Tchitchikov
26/10/2019 à 19:31

En gros tu donnes la quasi totalité des œuvres de Moore....

On parle beaucoup de ses "bd" et comics mais qui a lu ses livres ?

MystereK
26/10/2019 à 16:57

Mon top :

From Hell
Killing Joke
V pour Vendenta
La ligue des gentleman extraordinaire

Pas encore lu Neonomicon ni les autres.

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