Pas si nul que ça : From Hell avec Johnny Depp

Guillaume Meral | 27 juin 2013 - MAJ : 11/09/2020 10:14
Guillaume Meral | 27 juin 2013 - MAJ : 11/09/2020 10:14

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Après une première escale avec Sphère de Barry Levinson, c'est au tour de From hell des frères Hughes d'être mis sous les feux des projecteurs en l'honneur de la sortie cette semaine en salles de Broken city réalisé par... Allen Hughes. 

 

From Hell

 

D'ordinaire, l'expression « cinéaste incompris » constitue une étiquette confortable pour le critique en manque d'arguments, soucieux de s'abriter derrière un argument massue pour mettre fin à la conversation. Toutefois, le cas d'Allen et Albert Hughes mérite que l'on fasse une exception à la règle. En effet, aussi élaborées et généreuses leurs propositions de cinéma soient-elles, les frangins semblent devoir constamment se justifier d'une filiation directe à leur premier long, Menace II society, véritable traumatisme général à sa sortie. Condamné à l'univers du ghetto-movie par ceux qui ont décidé de cheviller leur raison d'être artistique au discours contestataire de toute une contre-culture (ce qui signifie passer à côté du film soit-dit en passant), les frères Hugues paient le prix de leur émancipation créative à chaque nouvelle sortie.

 

From Hell

 

From hell n'a pas dérogé à la règle, la légitimité de leur présence aux manettes de l'adaptation du comic-book d'Alan Moore ayant été mise en cause dès la mise en branle du projet. Déjà confronté à l'accusation de crime de lèse-majesté pour oser s'attaquer à l'œuvre d'un auteur ayant pris pour habitude de condamner toute tentative d'adapter son travail, les Hugues furent en outre victime du communautarisme culturel prononcé des autoproclamés gardien du Temple. Quoi ??! La génération gangsta-rap qui se pique de s'aventurer sur les contrées de l'Angleterre victorienne de la fin XIXème siècle ? Pour qui ils se prennent ces connards de rappeurs ?

 

Photo Heather Graham

 

On le voit, noyé sans distinction dans un mouvement générique par la troïka du bon goût, encaissant de plein fouet le paternalisme de ceux qui pratiquent la hiérarchisation culturelle sans l'avouer, les Hugues partaient perdant dés le départ, même avec le support d'une major d'envergure derrière eux. Pire, la présence de Johnny Depp en tête d'affiche, qui à l'époque était encore labellisé « vedette exigeante » (la consécration commerciale post-Pirates des Caraïbes ne surviendra que deux ans plus tard), dessert le film plus qu'autre chose en raison de la proximité de son rôle avec celui de Sleepy Hollow, sorti deux ans plus tôt (deux films criminels en costumes flirtant avec le fantastique, dans lesquels un détective aux méthodes peu orthodoxes enquête sur une série de meurtres...Need I say more ?). Déjà contestés à leur poste, les Hugues sont maintenant assimilés à des mercenaires chargés de mettre en image un ersatz opportuniste de l'hommage ripoliné de Tim Burton aux films de la Hammer. Dans de telles conditions, impossible que le film soit un succès, quand bien même on ne pourrait pas parler d'échec.

De fait, les 31 millions de dollars de recettes récoltés au box-office américain (pour 35 millions de budget) constituaient une raison suffisante pour entériner sa débâcle annoncée, quand bien même ses résultats à l'international compensèrent largement sa demi-performance sur le territoire américain (plus  de 800 000 entrées France quand même). Même remarque du côté de la critique, relativement bienveillante à propos du film même si, comme on pouvait s'y attendre dans nos belles contrées, les plumes les plus ardentes ne purent s'empêcher de balancer des perles susceptibles d'inciter le lecteur à douter sérieusement de l'utilité de notre corps de métier. Morceaux choisis : « Cinéastes engagés en faveur des gens du ghetto (...)» (TélénouvelObs),  ou encore «  les dernières trouvailles du clip et de la pub pour figurer les sensations extrêmes, les hallucinations, les cauchemars » par Télérama, décidément jamais à court de jugements lapidaires et de formules toutes faites pour dissimuler des arguments évasifs. En bref, beaucoup semblent s'être passés le mot pour coller sur From hell une étiquette infamante de banqueroute commerciale et artistique, et de faire déserter son souvenir de l'inconscient collectif, sans que les faits ne viennent réellement corroborer ce sentiment.

 

Photo Heather Graham

 

En effet, revoir le film dix ans après sa sortie revient à se demander sur quels critères le film pourrait justifier sa réputation de canard boiteux, d'autant que si From Hell a beau être tiré d'un support papier, il demeure un pur objet de cinéma qui suinte la maestria de ses réalisateurs par tous les pores de la pellicule. Les premières images donnent le ton : après une amorce sur l'image ultra-iconique d'un Londres baignant dans des couleurs crépusculaires, les Hugues entament un plan-séquence qui commence par balayer le quotidien sordide de Whitechapel, avant de reprendre sur la trajectoire du personnage d'Heather Graham, qui traverse la vie du quartier avant de s'aventurer dans une ruelle sombre et se faire surprendre par un souteneur mal intentionné.

Déjà à l'œuvre lors de l'ouverture traumatisante de Menace II society, le surgissement brutal de la violence par l'interruption de la continuité en trompe-l'œil du plan-séquence revêt un sens supplémentaire au regard de la narration, les Hugues induisant le spectateur à se préparer au massacre de la jeune femme par le célèbre sérial-killer. De fait, ce faux jump-scare (on ne rencontre pas l'éventreur, mais on reste en présence d'un truand sans scrupule) n'a pas seulement vocation à se jouer des attentes du public, mais à poser un univers dont les méandres rendent la vie de ceux qui l'arpentent incertaine, où chacun constitue un danger potentiel à l'égard de son prochain. L'enfer, en somme.

 

Photo Heather Graham, Johnny Depp

 

Ce procédé, les Hugues vont le réitérer à mesure que l'intrigue ne révèle ses aspérités conspirationnistes, les frangins multipliant les fausses pistes sur l'identité de l'éventreur, parfois au détour d'un plan sur un figurant. Là ou d'aucuns n'y ont vu qu'une figure de style lourdingue destinée à saccader le spectateur de faux-coupables potentiels, il sert en réalité à généraliser l'ambiance délétère perçue dans la première scène pour dépeindre une forme d'enfer total, qui échappe largement au carcan de Whitechapel pour se répandre jusqu'à la noblesse londonienne. Les Hugues démarrent ainsi par le ghetto-movie pour mieux sortir de l'ornière du genre par la suite en filmant un monde sans issue ; parti-pris justifié qui plus est pour des raisons d'ambiance et d'ordre plastique, mais également narrative, dans la mesure où le film de complot prend très vite ses droits sur l'enquête criminelle que le titre laissait suggérer. Tout est bon pour étendre l'omniscience de la figure de l'éventreur à la société décadente dont il n'est finalement que la matérialisation perverse. Dans le  Londres à l'écran, M. Tout le monde semble porter en lui les germes de Jack l'éventreur. De fait, la célèbre lettre qu'il adressa à la police, et qui donne au film son titre, ne résonne plus comme la digression d'un esprit malade, mais devient un lapsus empreint d'un nihilisme qui n'a d'égal que sa lucidité.

 

From Hell

 

Le procédé fonctionne d'autant plus à plein qu'il contraste le plus souvent avec les scènes mettant Jack l'éventreur en vedette, instants durant lesquels les Hugues s'abandonnent à un fétichisme iconique de plus en plus prononcé à mesure que la liste des victimes s'agrandit. Le tueur ne frappe jamais à la faveur de jump-scare chez les réalisateurs, qui prennent soin de magnifier avec force emphatique les apparitions du démon, dont l'aliénation meurtrière trouve une démesure graphique à la hauteur de sa légende.  De fait, la déshumanisation visuelle du personnage s'accorde parfaitement avec le paysage dans lequel il s'inscrit, les Hugues transcendant leur propos par une profusion d'idées digne du Sam Raimi des grands jours (le meurtre au cours duquel la lame du scalpel se découpe sur un écran noir). Les cinéastes prennent ainsi parfaitement la mesure de leur sujet en nous imposant la légende à travers la naissance de son imagerie exacerbée, recouvrant la vérité de son voile iconique. Ceux qui seraient tentés de réduire le film à un exercice de style formaliste en seront pour leurs frais.

From hell doit sans doute une bonne part de sa désastreuse réputation à son statut d'adaptation d'Alan Moore, comme si son destin avait été façonné à son insu pour qu'il rejoigne la liste des œuvres qui se sont échouées sur les récifs de l'auteur anglais. Un titre qui ne rend en rien justice au formalisme flamboyant de son duo de réalisateurs, qui n'hésite pas à sortir des sentiers battus du genre pour embrasser toutes les virtualités de son postulat dans un grand élan baroque. Rien que pour ça, et parce qu'il s'insère dans une filmographie parmi les plus mésestimées à Hollywood, From hell mérite d'être redécouvert.

 

Affiche officielle

commentaires

Andarioch
27/08/2018 à 16:31

Sans doute faudrait-il y rejeter un œil serein mais il me reste de la première vision un bon souvenir: l'ambiance victorienne bien rendue, et un sale goût au souvenir du personnage de Deep qui combine en fait l'inspecteur Aberleen (responsable historique de l'enquête) et un dénommé Lees, voyant de la reine. Si l'aspect ésotérique donnait de la force au récit de Moore, le surnaturel plombe en réalité la crédibilité du film faisant d'une théorie argumentée sur l'identité de Jack un Barnum sans grand intérêt.
Mieux vaut revoir le Jack l'éventreur en mini série avec le grand Michael Caine.

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