Terminator, Venom, Warcraft... Tencent, ce géant chinois qui s'impose à Hollywood... à quel prix ?

Geoffrey Crété | 2 novembre 2019 - MAJ : 02/11/2019 11:30
Geoffrey Crété | 2 novembre 2019 - MAJ : 02/11/2019 11:30

Zoom sur Tencent Pictures, société chinoise qui s'immisce et s'impose dans l'industrie hollywoodienne.

Quel est le point commun entre Warcraft, le commencement, Kong : Skull Island, Wonder Woman, Venom, Bumblebee, Men in Black : International, Terminator : Dark Fate, Top Gun : Maverick et Monster Hunter ? Tencent Pictures.

Spécialisée dans la distribution et la production de film, c'est une filiale de Tencent, géant chinois de la publicité, des services internet et mobiles. Et en moins de cinq ans, elle s'est imposée dans le système.

Comment ? Pourquoi ? Avec quelles conséquences réelles et futures ?

 

photo, Linda HamiltonQuand tu accueilles Tencent à la table des négociations

 

TENCENT, QUI ES-TU

Derrière Tencent Pictures, il y a Tencent Holdings : une entreprise créée en 1998, spécialisée dans les services internet et mobiles, et la publicité en ligne. Réseaux sociaux, application de messagerie instantanée, jeux et commerce en ligne, streaming... la toile Tencent est tendue sur toute la Chine.

Aucune surprise donc à voir arriver Tencent Pictures en 2015. Avant ça, le pays était très fermé côté business et cinéma, et peu de films étrangers étaient diffusés, ou alors dans des conditions très gênantes. Encore aujourd'hui, l'exploitation d'un blockbuster hollywoodien est par exemple soumise à diverses contraintes, notamment sur la durée. Le marché évolue, peu à peu, même si les investissements étrangers dans des boîtes de production chinoises sont encore interdits. Mais le futur va vers une ouverture progressive, ce qui rend la place de Tencent Pictures très stratégique.

Dès 2016, Tencent Pictures se positionne dans le domaine du blockbuster hollywoodien. Warcraft, le commencement est un choix logique vu qu'en 2012, l'entreprise chinoise a pris des parts chez Activision Blizzard. La sortie locale a été une opération folle, et Tencent et les autres partenaires chinois (notamment Wanda) avaient tout fait pour.

Avant même sa sortie, le film marquait des records avec ses pré-ventes, et annonçait un démarrage en fanfare. Diffusé sur 67,5% des écrans dans le pays (plus que Fast & Furious 7 par exemple), le film a encaissé plus de 144 millions en Chine, contre 47 au box-office domestique. Sur les 439 millions encaissés dans le monde, c'est énorme. C'est devenu l'illustration d'une tendance, ou d'un problème, au choix.

 

photo Warcraft : exemple historique de l'importance du marché chinois

 

Depuis, Tencent Pictures a collaboré avec de gros studios : Warner Bros. (Wonder WomanKong : Skull Island), Sony (VenomMen in Black : International) et Paramount (BumblebeeTerminator : Dark Fate). Ses prochaines grosses sorties sont Top Gun : Maverick avec Tom Cruise, et Monster Hunter de Paul W.S. Anderson avec Milla Jovovich, dont les Resident Evil avaient cartonné en Chine (Resident Evil : Chapitre Final avait encaissé près de 160 millions là-bas, contre 26 côté domestique).

Seul Disney semble résister, notamment car Marvel n'a besoin de rien pour s'exporter et briller à l'étranger, même en Chine. Et ce ne sont pas les diverses annonces autour de super-héros gay qui vont laisser imaginer un partenariat durable dans un pays qui censure toute homosexualité sur les écrans.

Bref : Tencent a trouvé un chemin vers Hollywood, et Hollywood a ouvert la porte pour maximiser les chances de s'imposer sur ce territoire compliqué mais riche en public à gagner. Un échange de bons procédés en somme.

 

Affiche chinoiseEn Chine, ça a fait un bide aussi quand même

 

TENCENT, QUE VEUX-TU

Il serait tentant de parler d'infiltration lente, pour que la Chine s'impose petit à petit face à Hollywood. Car ce territoire est le prochain réservoir à spectateurs : alors que le box-office domestique, hier majeur, ralentit depuis quelques décennies, celui de la Chine a explosé en quelques années. 614 millions pour Avengers : Endgame, 360 pour Avengers : Infinity War, plus de 390 pour Fast & Furious 7 et Fast & Furious 8, près de 300 pour Aquaman, 272 pour Venom... Tous les regards hollywoodiens sont tournés vers cet horizon.

Et parce que ce territoire est protégé par une réglementation très stricte, une collaboration et coproduction, à un niveau ou un autre, devient vitale. Pour avoir une présence médiatique et une visibilité dignes de ce nom, pour rester en salles plus d'un mois... et espérer récolter quelques centaines de millions de plus.

Ce deal sur le financement ou la distribution n'est pas innocent et a aussi des conséquences à l'écran. Ce n'est pas un hasard si l'actrice chinoise Jing Tian a un rôle dans Kong : Skull Island, ou si Bingbing Li a le premier rôle féminin de En eaux troubles avec Jason Statham (ici c'était la compagnie chinoise Flahship Entertainment) : l'utilisation d'acteurs ou décors locaux est courante dans le cadre de coproduction. Une autre manière d'inclure la Chine dans le storytelling hollywoodien.

 

Photo Jing Tian Jing Tian dans Kong : Skull Island

 

WORLD WAR TENCENT

Depuis de nombreuses années, Tencent est omniprésent et la récente affaire Warcraft l'a rappelé. Le géant chinois détient 5% d'Activision Blizzard, et qu'un joueur ait été exclu après avoir exprimé son soutien aux manifestants hongkongais durant un tournoi de Heartstone n'est pas anodin. Le scandale depuis non plus.

De la à dire qu'il y a un combat culturel qui se joue, il n'y a qu'un pas. Cette polémique récente a prouvé que derrière le divertissement mainstream, il y a toujours un discours politique qui guette, en façade ou sous-terrain. Les tensions entre le monde occidental et la puissance qu'est la Chine sont inévitables, et à mesure que le marché deviendra énorme, une implosion semble inéluctable - à moins que l'un des deux ne cède.

Difficile d'imaginer que la Chine faiblira à ce niveau, vu sa politique sévère et très encadrée - même si le climat social actuel ouvre des horizons flous. Du côté des Etats-Unis, difficile d'imaginer que ça ne rentrera pas en ligne de compte, notamment car la Chine refuse l'exploitation de certains films.

 

photoDe la Chine et Hollywood, lequel est le monstre puissant ?

 

S.O.S. Fantômes version Paul Feig, Crimson Peak de Guillermo del Toro, Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit ou encore Un raccourci dans le temps d'Ava Duvernay, n'y sont pas sortis, car tout ce qui relève de la magie, des esprits et autres éléments surnaturels, pose vite problème. Jean-Christophe et Winnie avec Ewan McGregor a lui aussi été rejeté, car Winnie l'ourson était devenu un des symboles de la résistance, comparé à Xi Pinpping - au point d'avoir des blocages des images sur internet.

Violence, nudité, homosexualité, religion, politique... les raisons sont nombreuses, et Le Secret de Brokeback MountainCall Me by Your NameMad Max : Fury Road, Suicide SquadDeadpoolCapitaine PhillipsNoé, World War Z, Lara Croft : Tomb Raider - Le Berceau de la vie ou encore The Dark Knight ont tous été privés de sortie chinoise.

 

photo, Brad PittLa scène de la discorde

 

Joker n'y sera sans doute jamais diffusé vu qu'Arthur Fleck est présenté sur fond de révolution politique et sociale, avec des manifestations qui mettent à feu Gotham. Once Upon a Time... in Hollywood de Tarantino non plus, a priori à cause de la manière dont Bruce Lee est représenté. Que le cinéaste ait publiquement pris position face à la Chine, et refusé d'envisager tout remontage de son film, illustre bien les frictions à venir.

Le film d'animation Abominable est un autre exemple récent. Une carte qui apparaît dans une scène montre la "ligne en neuf traits", délimitation d'une partie de la mer de Chine sur laquelle la Chine affirme détenir une souveraineté territoriale. C'est un point de friction avec plusieurs pays, comme le Vietnan qui a retiré le film des salles en réaction, et la Malaisie et les Philippines qui ont censuré la scène. Et ce n'est pas anodin : le film est une coproduction entre les américains de Dreamworks, et Pearl Studios, basés à Shanghai.

Star Wars illustre bien le défi que représente la Chine : la saga de George Lucas y est arrivée en cours de route, avec la prélogie, qui n'a pas attiré un grand public. Disney s'y est depuis cassé les dents, puisque depuis Star Wars : Le Réveil de la Force qui a encaissé plus de 120 millions, chaque épisode a contre-performé. Star Wars : Les Derniers Jedi a tellement peu marché que Solo : A Star Wars Story a été retitré, pour effacer le lien avec la franchise.

Et le studio joue désormais une carte inattendue pour s'installer en Chine, en vue de Star Wars : L'Ascension de Skywalker qui arrive en décembre. Avec un partenaire de premier choix : Tencent China Literrature.

 

photo Jouer du pipeau pour endormir le public

 

Nul doute que d'ici 10 ans, Tencent Pictures aura pris une place encore plus centrale à mesure que le marché chinois s'ouvre, et que les studios l'intègre dans leurs plans. La vraie question est de savoir jusqu'où ira l'industrie hollywoodienne pour pomper ce réservoir à dollars, et donc ne pas froisser le gouvernement et limiter les risques de toute censure. Et surtout : le mariage entre ça et la culture occidentale est-il possible ? Si oui, pour combien de temps ?

Men in Black : International et Bumblebee n'ont pas été à la hauteur niveau business, mais prouvent que Tencent Pictures s'accroche à des franchises bien établies, pour copier le modèle américain, et peut-être le tester et l'assimiler. Et quand on voit que le film chinois The Wandering Earth est l'un des plus gros succès de l'année avec près de 700 millions au box-office dont 694 uniquement en Chine (il est par exemple sorti sur Netflix en France), il y a de quoi se dire que la guerre d'amour-business entre le bloc hollywoodien et le bloc chinois laisse présager de prochaines années... intéressantes.

 

Affiche chinoise

commentaires

jhudson
06/11/2019 à 19:39

Hollywood est prêt a toutes les concessions pour plaire au marché chinois.

Ça promet, déjà que le cinema Us était bien lyophilisé avec le PG 13, on y rajoute une autre couche de censure .

Rudy Mako
03/11/2019 à 18:41

Autant déporter Hollywood en chine, vu que c'est un 1 milliard de spectateurs.

Edge
03/11/2019 à 07:46

Le president chinois Xi Pinppi g. Bravo a l'auteur.

Geoffrey Crété - Rédaction
03/11/2019 à 02:14

@Bong

C'est pour ça qu'on écrit qu'il s'agit d'une guerre culturelle, qu'il y a une lutte actuellement et que cela n'ira qu'en grandissant, et que cela façonne le grand spectacle vu la censure en place.

Bong
02/11/2019 à 21:19

Ce que cet article ne dit pas ouvertement, c'est que la moindre occasion est bonne pour la Chine pour rajouter une pincée de propagande. Le monde occidental étant littéralement à des milliers de bornes de savoir ce qui se passe réellement en Chine, il est particulièrement vulnérable à ce qu'on lui raconte, dans les médias pour l'instant mais aussi de plus en plus dans les films. Dans Abominable, apparemment, et aussi le futur Top Gun, et ça ne peut que se renforcer.
Le marché chinois du film est certes censuré, mais aussi protectionniste car le pays a aussi son lot de blockbusters patriotiques. Pour l'instant ils ne sont pas beaucoup distribués dans nos contrées (et certains sont effectivement très rentables quand même merci bien), mais ça peut changer. On a suffisamment reproché ce genre de films aux américains, maintenant c'est au tour des chinois... on a pas fini d'avoir le cerveau re-lavé.

galetas
02/11/2019 à 19:49

Je croyais que chaque film de brad PITT était d'office hors circuit en Chine depuis le film ,de jean-jacques ANNAUD.

Chonrei
02/11/2019 à 14:59

Je comprends mieux le flop du dernier Terminator made in China ! Il est arrivé en pièces détachées !

Geoffrey Crété - Rédaction
02/11/2019 à 12:25

@Aretemis

On parle des boîtes chinoises depuis un moment au fil des articles box-office, on a plusieurs fois détaillé ces accords, mais là on parle de Tencent car entre Terminator qui sort, le scandale Blizzard et l'opération de sauvetage de Star Wars, le sujet mérite d'être traité pour nous.

Aretemis
02/11/2019 à 12:24

Vous parlez de Tencent mais il y a aussi Perfect world qui finance à fond toutes les prods d'universal.
Huayi Brother avec STX.
Huahua media avec Paramount
Legendary qui est une societé chinoise à present.sous le pavillon Wanda
DMG ent qui a fait Looper et Iron Man 3

MNM's
02/11/2019 à 11:59

ça finira mal, la chine va jouer le soft power culturel, ça va s'ancrer dans les esprits et le jour où il vont instrumentaliser la pseudo diaspora chinoise en occident, comme s'il s'agissait de leur citoyens, ça va finir en ratonnade généralisé avec la bénédiction de certains partis, LR, FI et RN s'en frottent déjà les mains.

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