La Forteresse cachée : trésor de critique

Jean-Noël Nicolau | 10 août 2020 - MAJ : 12/08/2020 18:22
Jean-Noël Nicolau | 10 août 2020 - MAJ : 12/08/2020 18:22

Dans la longue et riche carrière d'Akira Kurosawa, réalisateur culte de RashômonLes Sept samouraïs ou encore La Légende du grand judo, La Forteresse cachée tient une place centrale. Menée par Toshirô Mifune et Misa Uehara, cette aventure dans le Japon du XVIème siècle, avec un général, une princesse et un trésor, est un classique.

LA GUERRE DES SOLDATS

Réputé et présenté jusque sur la jaquette du DVD comme étant le film ayant le plus directement inspiré George Lucas pour le premier épisode de Star Wars (enfin, le quatrième), La Forteresse cachée risque de beaucoup décontenancer les nouveaux spectateurs alléchés par cette comparaison.

En effet, si La Forteresse cachée est bien un grand film d'aventure, il l'est selon les critères du maître japonais. Soit très loin des attentes du public désormais habitué aux règles plus ou moins fixées par les premiers blockbusters du tandem Lucas/Spielberg. Chez Kurosawa, l'action selon les critères modernes se limite à une grande scène de duel à la lance, admirable dans sa chorégraphie et sa tension, et à quelques brèves poursuites ou confrontations (parfois hors-champ) sur l'ensemble des 2h20 du métrage.

Si les quelques scènes de foule sont inoubliables (la révolte du début, le village, la cérémonie du feu), La Forteresse cachée se distingue plutôt dans la veine la plus minimaliste du genre épique. C'est avant tout, comme son titre l'indique, un fascinant récit topographique et une errance stratégique où chaque séquence se joue comme un mouvement aux échecs, le but étant de faire parvenir la princesse (la reine, la dame, peu importe), ainsi qu'une généreuse quantité d'or, d'un point à l'autre de la carte, en utilisant tous les stratagèmes pour éviter les troupes adverses, les traîtres, les pièges du terrain, etc….

 

photo, Misa UeharaMon royaume pour une princesse

 

LA DAME EN NOIR ET BLANC

Sous ses airs calmes, le film est une ode au mouvement et à la tactique militaire du général Rokubura, prêt à tous les sacrifices et à tous les artifices pour remplir sa mission. L'influence des jeux vidéos permettrait à présent de qualifier tout ça « d'infiltration ». À ce niveau, La Forteresse cachée n'a pas pris une ride, les subterfuges mis en place par le personnage de Toshiro Mifune n'ayant rien perdu de leur maestria. La mise en scène de Kurosawa, pleine d'inventions même lorsqu'il s'agit de cadrer une poignée de personnages immobiles, ne cesse encore d'impressionner.

Néanmoins, l'omniprésence du duo de paysans, dont les incessantes disputes rêtent plus que rarement aux sourires, occupe sans doute une trop grande partie du métrage. Si l'on comprend bien le propos de Kurosawa, qui a incarné en ces deux gens du peuple tous les vices mais aussi toute la tendresse rustre des paysans japonais, l'insistance sur leur vénalité, leur concupiscence, leur lâcheté et surtout leur bêtise s'avère assez rapidement redondante. Ce qui entame fréquemment le rythme du film, pour laisser place à des numéros comiques relativement datés, voire ratés. George Lucas y a certainement puisé l'inspiration pour R2-D2 et C-3PO cela dit.

 

photo, Misa UeharaDame Misa Uehara

 

Néanmoins, pour une fois, Kurosawa essaie de développer un personnage féminin positif, sorte de garçon manqué, qui évoquera forcément la princesse Léia et une flopée de donzelles équivalentes dans l'histoire hollywoodienne. Petite peste qui ne sait pas parler sans hurler (ce qui rend son « déguisement » en « muette » des plus appréciables), et qui prend constamment la pause la cravache à la main, elle distille un érotisme paradoxal qui fera date au sein du cinéma d'aventure et d'action.

 

Affiche ressortie

Résumé

La Forteresse cachée, dans son évidente richesse plastique et son ludisme parfois très inattendu, demeure l'une des œoeuvres les plus « légères » et accessibles de Kurosawa, comme une récréation glissée entre d'autres films beaucoup plus sombres et profonds (Le Château de l'araignée, les Bas-fonds, Les Salauds dorment en paix), et qui offre à Toshiro Mifune un rôle de héros impitoyable, malin et moqueur, taillé dans le plus beau marbre du mythe cinématographique.

Lecteurs

(4.3)

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commentaires

Pat Rick
13/08/2020 à 10:48

Pas mon Kurosawa préféré.

Amrit
12/08/2020 à 18:18

Parfaitement d'accord avec la critique, y compris au niveau de la lourdeur des deux paysans.

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