The Northman : critique du véritable God of War

Antoine Desrues | 12 mai 2022 - MAJ : 16/05/2022 14:56
Antoine Desrues | 12 mai 2022 - MAJ : 16/05/2022 14:56

Après les phénomènes que furent The Witch et The LighthouseRobert Eggers poursuit son exploration singulière du cinéma fantastique avec The Northman. Derrière l’inspiration évidente de Conan le Barbare, le cinéaste déploie son formalisme pour réaliser une pure fresque épique au cœur de l’époque viking. Épaulé par un casting incroyable (Alexander Skarsgård, Nicole KidmanAnya Taylor-Joy ou encore Ethan Hawke), le réalisateur parvient-il à signer le bulldozer tant attendu ?

Odin(gue)

On l’oublie bien souvent, mais avant de se retrouver employé pour évoquer des récits segmentés et des univers étendus, le terme "saga" provient de l’Islande médiévale, et désigne une histoire écrite en prose, souvent portée par un caractère légendaire. Cette origine n’a clairement pas échappé à Robert Eggers, dont le cinéma est, depuis ses débuts, obsédé par une mise en scène qui ausculte nos mythes et peurs les plus élémentaires (la sorcière, les fonds marins, ou encore les îles abandonnées), désormais réadaptés à toutes les sauces dans la pop-culture.

Pour l’artiste, dont la jeunesse en Nouvelle-Angleterre a forcément été nourrie par les écrits d’un de ses auteurs les plus fameux (Lovecraft), il y a la soif d’un retour aux sources du fantastique, comme s’il remontait la généalogie de motifs et de symboles qui nous accompagnent encore. Or, The Northman est justement centré sur la question de l’héritage, qu’il traduit visuellement par un arbre des rois où flottent, comme dans un liquide amniotique, les corps de plusieurs générations de souverains et de guerriers.

 

The Northman : Photo Alexander SkarsgårdLes All-Blacks d'avant

 

Là réside toute la beauté de ce projet hors-norme, et a priori impensable dans l’écosystème hollywoodien actuel (on rappelle que le métrage a coûté la bagatelle de 90 millions de dollars, alors qu’il n’est basé sur aucune franchise existante). Eggers façonne son film de Viking en ayant en tête cette métaphore filée de la transmission, et du poids de nos actes. Au cœur de ces terres vierges et immaculées, vallées, montagnes et forêts qui procurent instantanément une sensation de sublime (très belle utilisation des panoramas offerts par l’Irlande), quelle est la place de l’homme, ou plus précisément de celui qui est censé écrire sa légende ?

D’une certaine façon, The Northman y répond par la simple nature de son scénario, qui reprend le récit du Viking Amleth, dont la quête de vengeance a inspiré le Hamlet de Shakespeare. Suite au meurtre de son père (Ethan Hawke) de la main de son oncle (Claes Bang), le jeune prince est contraint de fuir, tout en dévouant sa vie à son retour sanglant.

 

The Northman : Photo Nicole Kidman, Ethan HawkeUn film qui aime la viande

 

Alexander le grand

À la manière d’un peintre romantique, Eggers a ainsi toute la latitude pour explorer de magnifiques contrastes d’échelles entre ses personnages et cette nature qui accueille la violence. Sans concession, il s’amuse avec le sens de l’épique soutenu par son concept, entériné par cette incroyable séquence de bataille composée de trois plans-séquences spectaculaires.

En suivant le parcours barbare de son protagoniste dans cet assaut, le cinéaste assoit le projet entier du film, qui gravite autour du corps d’Alexander Skarsgård, véritable monstre de cinéma aussi fascinant que terrifiant, dont le film souligne chaque minute la bestialité qui se dégage de son regard et de sa dégaine monolithique. 

 

The Northman : photo, Alexander SkarsgårdDis Alexander, qu'y a-t-il de mieux dans la vie ?

 

L’investissement de l’acteur est à n’en pas douter le cœur de la réussite de The Northman, parce que cette masse de muscles inarrêtable reflète au mieux l’universalité d’un récit vengeur, qui confronte le libre arbitre d’un personnage prêt à annihiler le monde entier à des dogmes moraux qui lui assureraient un avenir plus radieux.

Loin de la déconstruction mythologique typique d’un postmodernisme très à la mode, la démarche de Robert Eggers fait figure d’anomalie rayonnante par son premier degré revendiqué. La pureté narrative et esthétique du film est à la fois sa plus grande force, mais aussi sa faiblesse, tant sa nature de conte cousu de fil blanc pourra laisser certains spectateurs sur le bord de la route, surtout après sa première demi-heure virtuose qu’il n’arrive jamais totalement à transcender.

 

The Northman : Photo Anya Taylor-Joy, Alexander SkarsgårdAnya Taylor-Joy, toujours aussi envoûtante

 

Comme un Ragnarök

Néanmoins, The Northman est à son meilleur lorsqu’il épouse la fluidité de sa structure archétypale, mettant en scène l’urgence et la nécessité de la progression comme un contrepoint au surplace des blockbusters qui brassent du vent. Coûte que coûte, Amleth avance vers son destin, tandis que la caméra le suit dans des travellings magistraux, qui nous donnent toujours les clés de leur topographie. Au-delà de cette lisibilité permanente de la mise en scène, on voit le personnage emplir l’espace, s’imposer au monde et dans le monde, pour mieux y trouver sa place.  

Via cette étreinte entre le corps d’Amleth et l’objectif, Eggers déploie une relation charnelle avec son sujet, au point de réveiller une part de body-horror à la Cronenberg dans ses élans mythologiques. Toujours aussi fasciné par les rituels et un folklore qu’il aborde avec un sérieux papal, le cinéaste métaphorise la transformation de l’homme en animal, en bête monstrueuse qui n’attend que de percer et de trancher la chair. Tandis que la caméra plonge dans une plaie pour y révéler des visions oniriques, les entrailles convoquent la nature profonde d’une humanité qui se cherche, et qui doit passer outre la frontière de la peau et des muscles pour saisir son essence.

 

The Northman : Photo BjörkAh oui, il y a Björk aussi !

 

Derrière la précision de ses cadres, The Northman n’est d’ailleurs qu’une quête permanente du débordement, celle d’une colère impossible à enfouir, et celle d’une mythologie qui a fini de se déverser dans d’autres pans de l’histoire. Cette vision, claire comme de l’eau de roche, est poussée par Eggers dans ses retranchements par son final à la puissance picturale folle, évoquant tour à tour la dynamique de certaines statues grecques et la beauté cauchemardesque des Peintures noires de Goya.

Dans cette danse macabre, le réalisateur de The Witch parvient sans détour à embarquer toute son équipe, et confirme qu’il est un grand directeur d’acteurs. Si Anya Taylor-Joy réussit sans peine à gagner une aura mystique à chacune de ses apparitions, impossible de ne pas s’attarder sur la performance habitée de Nicole Kidman, ou même sur la (courte) présence de Björk en sorcière fantasque. Tout ce beau monde est au diapason de cette proposition de cinéma hors du commun, dont la sublime harmonie nous amènerait à la défendre plus que de raison.

 

The Northman : Affiche française

Résumé

Au-delà de sa beauté plastique indéniable, The Northman est un pur film de mythologie assumé et revendiqué, qui embrasse avec une vigueur salvatrice l’universalité de sa quête de vengeance. Robert Eggers revient ausculter nos récits fondateurs, épaulé par la bestialité d’un Alexander Skarsgård impressionnant. Voilà une proposition rare, et à choyer.

Autre avis Simon Riaux
Fourre-tout empesé, qui confond coquetterie et style, ce Conan sous Lexomil témoigne des errements d'un cinéma américain incapable penser le divertissement, ou de divertir en pensant. Aussi creux que laid.
Autre avis Mathieu Jaborska
Mi-série B bourrin mi-fresque contemplative et formaliste, The Northman s'empare avec appétit de la mythologie Viking sans toutefois en tirer plus qu'une suite d'images marquantes.
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Lecteurs

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commentaires
Vulfi
16/05/2022 à 22:19

@kimfist

Il faut vraiment vivre dans le déni pour ne pas considérer que les femmes, les actrices, sont systématiquement discriminées dans le milieu du cinéma, comme ailleurs dans la société. Que dès qu'elles vieillissent elles perdent des rôles. Qu'elles sont toujours poussés vers des méthodes pour cacher leur âge dangereuses pour leur santé ainsi que pour leur carrière.

Il faut vraiment vivre dans le déni pour ne pas voir que, pendant ce temps, les hommes, les acteurs, ne subissent absolument rien de tout ça. Qu'ils n'expérimentent pas la suspicion d'incompétence et qu'ils sont régulièrement accompagnés, dans la vie comme au cinéma, de femmes bien plus jeunes. Ce sont des discriminations continuelles qui nuisent à notre société et The Northman, ni plus ni moins que les autres blockbusters, perpétue cette triste tradition.

Libre à toi de penser que ça ne se voit pas dans ce film. Pour moi c'est une évidence. Le visage de Skadgard est marqué par le passage du temps. Je trouve que ça le rend beau. Mais ça en fait un quadra bien tassé et ça ne sert à rien de le cacher. Pendant ce temps, Taylor-Joy affiche ce visage "envoutant" (pour citer Ecran Large), visage de la jeunesse immaculée, visage de la 20aine. Faire croire que ces deux personnes ont le même âge me semble très problématique pour tout ce que j'ai dit avant. Encore une fois, libre à toi de ne pas être d'accord.

Je ne viens pas ici pour "chercher la petite bête". Je viens ici pour parler des films, des séries et même des articles parce que j'aime ce que la culture nous permet de créer à plusieurs. Parce que j'aime les accords et les désaccords. Heureusement, sur ce site, il y beaucoup de personnes qui acceptent les avis contraires sans multiplier les procès d'intention à l'encontre de leurs auteurs.

C'est grâce à cette communauté plutôt bienveillante que les nombreuses critiques concernant The Northman, qu'elles soient mauvaises ou bonnes, assassines ou dithyrambiques, peuvent exister ici sans trop de souci.

kimfist
16/05/2022 à 20:49

@vulfli

- Tu a le droit de ne pas avoir été réceptif à la réussite du film, mais ça ne veut pas dire qu'il est mauvais.

- Les commentaires sont ditirembiques a l'exception de quelques un, comme pour tout les films, même les réussis.

- Je ne sais pas quel âges tu as mais je te souhaite d'être aussi peu marqué que Skadgard à 45 ans. Qui plus est 45/26 et toi tu parle d'inseste ? Tu vis sur une autre planète les gens qui se fréquente n'en n'ont rien à faire de ci petite différence d'âge...

- Tu cherche la petite bête dans TOUT tes commentaires sous ce pseudo pour pouvoir rebondire, c'est très peu constructif mais bon... C'est sans doute notre époque qui veut ça.

Vulfi
16/05/2022 à 16:50

@kimfist

Dans l'ordre :

- Je n'avais aucune autre attente que celle de voir un bon film. Raté.

- Les commentaires ne sont pas dithyrambiques. Ils sont partagés. A l'image de la rédac' d'Ecran Large. A l'image des critiques françaises.

- Le film n'est pas élitiste. Il est calibré pour être accessible au plus grand nombre. Tout y est : du mu-muscle, du sang-sang, des zépé, un casting ultra hype. Ca ne suffit pas quand l'écriture est feignante.

- Skarsgård ne fait pas du tout 30 ans. Il fait bien ses 45 ans comme Taylor-Joy fait ses 26. La photo présente dans l'article d'Ecran Large est terrible à ce niveau là. On dirait une relation incestueuse entre son père et sa fille. Après, chacun ses goûts.

kimfist
16/05/2022 à 15:52

@vulfi

L'écart d'âge ne m'a pas surpris, car Amhleth fait plus jeune a l'écran (la trentaine max)

Et comme tu dis Nicole Kidman ne semble pas rempli de botox ou marqué au scalpel, c'est juste une très belle femme mûre il faut être honnête ses chirurgie sont parmi les mieux faite du showbiz, on ne se poserait pas la question si on ne connaissait pas son âge !

Et l'âge de Queen ganbit ne m'a pas surpris non plus. En plus d'être parfaite dans le rôle et très bonne actrice.

Tu às du cristallisé trop d'attente autour de ce film qu'universal à faussement qualifié de "Gladiator" chez les vikings (ils sont vraiment prêt à tout pour la promotion) alors qu'on est plutôt très proche du film "le nouveau Monde" de Terrence Malick

Ce film ne s'adresse pas à tout le monde même si Universal à tenté le coup, certainement motivé par la hype autour de the green Knight, mais hype ne rime pas forcément avec tiroir caisse bien remplie....

C'est un superbe film mais dans sa catégorie, en preuve tout les commentaires ditirembique en dessous !!

Vulfi
16/05/2022 à 12:45

@John Maclane

Vu que tu me cites, je tiens quand même à préciser ma pensée pour Nicole Kidman.

Je suis triste et en colère de voir que les actrices vivent autant de discriminations et de pressions dans le milieu du cinéma, qu'elles perdent un grand nombre de rôles à mesure que le temps passe (alors que le talent augmente avec l'âge, l'expérience) et qu'elles subissent toutes, sans exception, cette injonction consistant à masquer les marques du temps, à être incitées à passer par la case chirurgie, botox et compagnie. Y a un très bon épisode de la série 10% qui en parle avec Cécile de France.

De fait, je ne suis pas pour la double peine qui consiste à demander aux actrices de feindre la jeunesse éternelle et de les priver ensuite du fameux rôle pour lequel elles étaient à la base blacklistées parce qu'on jugerait que c'est trop voyant, pas parfait. Pour le dire autrement, je ne suis certainement pas pour priver Nicole Kidman de son rôle dans The Northman et, dans son cas d'ailleurs, la case chirurgie n'est pas si évidente à l'écran.

Les 2 problèmes, encore une fois, sont :

1- Le refus de voir une actrice avec les stigmates de la vieillesse (rides, cheveux blancs, peau flasque, lenteur de mouvements).

2- L'écart d'âge débile avec les acteurs.

La capacité d'une actrice à être envoutante, séduisante, puissante, touchante, en bref, talentueuse, n'a absolument rien à voir avec la jeunesse. On le sait pour les hommes mais c'est toujours compliqué d'en être vraiment certains quand ça concerne les femmes.

The Northman est aussi creux parce que, sur ce point-là aussi, il reprend les codes de discrimination d'Hollywood et passe à côté du sincère et du crédible qui sont essentiels à la création d'émotions, d'intérêt.

Qu'un The Northman se voulant au-dessus de la mêlée, se voulant plus intelligent que les blockbusters dits "bas du front", reproduise ce même triptyque discriminant (acteur héroïque : 45 ans / actrice mère : 54 ans / actrice dulcinée : 26 ans) en dit long sur le chemin qu'il reste à parcourir sur ces questions.

Alxs
16/05/2022 à 09:59

C'est dommage, l'ouverture du film part bien, puis ça devient long, tellement long, aussi long que la distance entre les yeux de Ana Taylor Machin. Au final, c'est creux comme The Green Knight et kitsch comme The Foutain, rien que pour ça, chapeau l'artiste.

John Maclane
16/05/2022 à 01:22

De superbes plans mais énormément d'ennuis... Le visage refait de Kidman jure avec le réalisme voulu (je rejoins totalement Vulfi). De la violence oui, mais assez pudibond par contre, faudrait pas que l'on voit un sein. Par contre un mec avec les boyaux apparent OK. Ah l'Amerique... Les accents sont ridicules.. Bref, globalement je n'ai pas aimé car le film se voudrait brut, cru, vrai alors qu'il n'est qu'un blockbuster prétentieux contraint dans sa fougue par des eujeux economiques: ça doit parler anglais car la majorité n'aiment pas les sous-titres , prendre des têtes d'affiches quitte à voir du botox au temps des vikings, le tout en faisant en sorte de n'eccoper que d'un petit PEGI 13 histoire d'avoir une chance d'etre rentable en salle. Bref rien qui ressemble de près ou de loin à un œuvre d'art. Ni à un film magistrale par ailleurs. Plutôt à une proposition opportuniste, et donc creuse. CQFD.

Berserk Coeur
15/05/2022 à 22:32

Magnifique, de toute beauté, incontestablement le meilleur film de l'année 2022. Une BO à couper le souffle, un casting 5 étoiles à son meilleurs.

Il n'en fallait pas moins pour mettre à l'écran ce mythe fondateur popularisé par Shakespeare.

Je comprends qu'un certain publique s'attendait à un film plus épique et accessible, façon Ridley Scott, car c'est ce que nous vendais les bandes annonces.

Mais force est de constater qu'on est plus proche d'une production de type A24 façon Gus Van Sant.

Marc
15/05/2022 à 22:10

Ce film est une expérience de Cinéma sa hurle comme des Loup sa grogne je n'ai vu depuis des années un film aussi vicérale d'une cruauté sans limite .The Northmann n'est pas du tout pour tout les publics . Quel film du grand Cinéma.

Eddie Felson
15/05/2022 à 19:19

@
« Pour les questionnements des récits fondateurs The green Knight est plus brillant, plus intelligent, mieux écrit et visuellement magnifique.
Et comme beaucoup ici, Conan le barbare reste et restera inégalé pour encore longtemps »

D’accord en tout point avec toi

@Kyle
Curieux je suis
As-tu vu the Green Knight?
Quand je lis « L'aspect esthétique prévalant souvent chez moi sur le reste » ce film devrait aussi ravir tes pupilles.

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