Judas and the Black Messiah : critique d'une trahison sur Canal+

Alexandre Janowiak | 27 avril 2021 - MAJ : 28/04/2021 12:06
Alexandre Janowiak | 27 avril 2021 - MAJ : 28/04/2021 12:06

A l'image de Wonder Woman 1984Une affaire de détails ou encore Sacrées sorcières, Warner Bros. France aura finalement annulé la sortie cinéma de Judas and the Black Messiah. Vendu à Canal+, comme La Grande Traversée avant lui, le long-métrage de Shaka King, récompensé par deux oscars en 2021 dont meilleur second rôle masculin pour Daniel Kaluuya, a été diffusé sur la chaine avant sa sortie en VOD dès le 28 avril 2021. Méritait-il mieux que ça ?

ennemi d'État

Dès ses premiers instants, mêlant à la fois images d'archives et fiction, les intentions de Judas and the Black Messiah sont franches et percutantes : l'histoire que Shaka King et son co-scénariste, Will Berson, veulent raconter dépasse les frontières du cinéma et bien évidemment, s'impose au-delà du simple récit historique. Car évidemment, le long-métrage rejoint la ribambelle d'oeuvres sorties ces dernières années se servant de l'Histoire de l'Amérique pour finalement dénoncer celle que se construit l'Amérique actuelle.

Ce n'est donc pas anodin si Judas and the Black Messiah rappelle les récents Da 5 Bloods : Frères de sang de Spike Lee - dont la quête fictionnelle représentait finalement la lutte permanente de la communauté afro-américaine - ou Les Sept de Chicago de Aaron Sorkin qui évoquait déjà, entre deux témoignages, l'assassinat du célèbre Fred Hampton, membre éminent des Black Panthers.

 

Photo Daniel KaluuyaDaniel Kaluuya, déterminé en Fred Hampton

 

C'est justement son histoire que raconte Shaka King à travers les yeux de son "Judas", William O'Neal, petit malfrat embauché par le FBI pour infiltrer le groupe des Black Panthers et notamment la section de l'Illinois menée par Fred Hampton. Et avec son plan-séquence d'ouverture, Shaka King affiche ses intentions scéniques : il s'agira de s'immiscer dans une communauté, les succursales d'un groupe de révolutionnaire, et d'y dissimuler sa vraie identité pour mieux la tromper.

Pour autant, il ne s'agira jamais de s'y intégrer ou d'en embrasser les convictions, d'où cette coupe, mais bien juste d'espionner, désorganiser et, au final, détruire cette rébellion pour mieux continuer à la mépriser, à la pointer du doigt, la martyriser et la rendre coupable de maux imaginaires. Une méthode régulièrement utilisée par le FBI, en témoigne la mort d'Hampton en 1968 donc, mais faisant également largement écho à l'acharnement du service de renseignement envers la chanteuse Billie Holiday dans les années 40 (et raconté dans Billie Holiday, une affaire d'état).

Et alors qu'un certain suprémacisme blanc regagne du terrain aux États-Unis et que les violences policières contre les Afro-Américains sont toujours au coeur des préoccupations du pays, Judas and the Black Messiah tombe forcément à point nommé.

 

photoUn traitre parmi eux

 

sorry to betray you

De fait, Judas and the Black Messiah porte un message fort en lui, très engagé pour la fin d'une oppression qui ne semble pas s'arrêter, même plus de cinquante ans après les événements relatés. Et le réalisateur Shaka King développe astucieusement son propos, retraçant à merveille le parcours fascinant (mais si court, Hampton est mort à 21 ans) de ce messie noir, leader naturel d'une communauté laissée pour compte, dans un mélange savamment dosé de drame historique et de pur thriller.

En effet, les influences du jeune cinéaste sont nombreuses entre les débuts de Martin Scorsese (Mean Streets), les oeuvres d'Alan J. Pakula (À cause d'un assassinat) ou d'Oliver Stone (JFK) et son hommage à la blaxploitation et au cinéma de Spike Lee (une histoire de taupe à la BlacKkKlansman) est évident, mais il ne s'en sert pas de simples références. Shaka King essayer d'en tirer un certain dynamisme pour mieux énergiser son récit, porter son propos et grandir son sujet.

 

Photo Daniel Kaluuya, Lakeith StanfieldUne esthétique très léchée

 

Essaye, car on peut regretter toutefois que le long-métrage passe un peu outre les convictions extrémistes de Hampton. Plus qu'un révolutionnaire humaniste, fervent défenseur du socialisme et prônant l'union des minorités, le leader charismatique encensait la lutte armée et incitait régulièrement à la haine, derrière ses messages fédérateurs. En ne faisant qu'effleurer cette facette, le long-métrage perd une certaine authenticité, la retranscription de la lutte légitime des Black Panthers se transformant en pamphlet un peu trop partial et manichéen.

En glorifiant trop Fred Hampton, le long-métrage en oublie même de développer des points majeurs de son intrigue, à l'instar de la Rainbow Coalition, évoquée rapidement, avant de tristement disparaître des écrans radars. Une bévue qui empêche le long-métrage de se hisser dans le haut du panier, mais qui n'enlève en revanche rien à la magnifique présence de son casting (dont un Martin Sheen à contrecourant dans le rôle du boss du FBI, J. Edgar Hoover) et notamment de ses deux acteurs principaux. 

 

Photo Lakeith Stanfield, Jesse PlemonsLa main du diable

 

straight outta hampton

D'un côté, Lakeith Stanfield, dans la peau de William O'Neal, continue à prouver son talent. Lui qui ne cesse de briller dans des seconds rôles de qualité entre AtlantaUncut Gems voire À couteaux tirésil trouve ici un rôle de premier choix (même si moins intéressant que Sorry to Bother You). De quoi lui offrir une large palette de jeux, son personnage étant de plus en plus tiraillé par son acte.

De l'autre, c'est surtout Daniel Kaluuya qui démontre son charisme affolant dans la peau de Hampton, complètement possédé par la détermination du co-leader du mouvement Black Panthers. Filmé comme une figure christique (le titre est basé sur un surnom donné par Hoover à Hampton et repris ici par le film), le long-métrage en fait une sorte de Dieu. Un messager passant sur Terre pour prêcher la parole divine, véridique et essentielle.

 

Photo Daniel Kaluuya, Lakeith Stanfield"Je vous le dis en vérité, l'un de vous me livrera." Matthieu 26:21

 

Se faisant, avec un rôle à la fois politique, puissant et messianique, Daniel Kaluuya prend le dessus sur tous ses partenaires. C'est donc sans surprise qu'il a décroché l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle début 2021, et quelques années après avoir fait sensation dans le non moins politique Get Out de Jordan Peele, avec lequel il va retravailler prochainement.

Toutefois, ce n'est pas seulement grâce à la mise en scène de Shaka King que Kaluuya s'impose. Le Britannique est un monstre d'aura qui vient éteindre quiconque se dresse devant lui tout en réussissant à offrir des moments de répit salvateurs émouvants à travers son sourire enjôleur. Trop même puisqu'à cause de sa stature, le film semble en oublier son propre propos, s'effaçant derrière son personnage au lieu de donner toute la puissance politique que le récit mériterait d'avoir. Dommage.

Judas and the Black Messiah est disponible sur My Canal et est disponible en VOD depuis le 28 avril 2021. Il sera disponible en DVD et Blu-ray dès le 9 juin 2021.

 

Affiche officielle

Résumé

En étant trop partial, Judas and the Black Messiah perd parfois son regard authentique et légitime sur le combat qu'il souhaite porter. Dommage tant l'histoire de Fred Hampton, trop peu connue, est fascinante et sublimée par Daniel Kaluuya.

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commentaires
Genia
28/04/2021 à 23:43

"Il incitait à la haine...."
Remettez vous dans l'époque aussi, le clan, les lynchages, les tortures, c'était la guerre ....
Du coup ça me dérange lorsque vous dites ça de lui.

alulu
28/04/2021 à 11:33

J'aurai plus vu Jesse Plemons en Edgar Hoover, il a plus la tête de l'emploi. Martin Sheen grimé ressemble plus à son fils Emilio Estevez qui aurait vieillit, mais bon la prothèse n'est pas top non plus. De la partialité sur la violence des BP, je n'en ai pas vu. Il manque pas mal de pans dans le film sur le quotidien des noirs qui se faisaient ratonner, humilier sous l'ère Hoover. De ce coté-ci, le film est plutôt sage, plus œcuménique. Ça dépassionne un peu le débat mais j'ai bien aimé, c'est 4 étoiles pour moi.

Korg
28/04/2021 à 00:09

L'affiche fait penser à une scène de Las Vegas Parano.
"Je n'oublie jamais un visage"

Yan
27/04/2021 à 20:54

Un putain de très bon film ça ne mérite pas 3 étoiles non c'est peu là je ne suis pas d'accord avec vous EL

Valls
27/04/2021 à 20:25

Çà manque de blancos

Ozymandias
27/04/2021 à 19:16

Plutôt d'accord avec vous !

Simon Riaux - Rédaction
27/04/2021 à 18:30

@Rayan

"Tout le monde", aux Etats-Unis.

Dans le reste du monde, la critique est positive mais beaucoup plus modérée. En ce regard, on est plutôt exactement dans le sens du vent.

Rayan
27/04/2021 à 18:27

Tout le monde " Judas and the Black Messiah est une merveille absolue "

EL tenez voici vos 3 étoiles sur 5 ^^

Dateuss
27/04/2021 à 18:25

Les 2 acteurs principaux sont vraiment bons! On y croit carrément. On passe par pas mal d'émotions pendant ce film et on se dit que les USA sont vraiment un monde à part.

Yes
27/04/2021 à 17:49

À voir absolument en vo pour vraiment apprécier cette pépite

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