Moxie : critique Netflix and Chicks

Geoffrey Crété | 3 mars 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 3 mars 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Visage incontournable du Saturday Night Live, la comédienne Amy Poehler a passé un cap comme productrice et réalisatrice, en fondant sa société en 2002. Paper Kite Productions est notamment derrière les séries Poupée russe et Broad City, ainsi que son premier film comme réalisatrice, Un week-end à Napa, déjà sur Netflix. Place à son deuxième essai : Moxie, adapté du livre de Jennifer Mathieu, sur une adolescente (Hadley Robinson) qui crée un mouvement de protestation féministe dans son lycée.

ADO-L'ESSENCE

Toi qui entre ici, abandonne tout espoir d'échapper aux codes du teen movie. Dans Moxie, il y a une adolescente qui trouve sa voie et sa voix, et passe de petite chose timide à petite warrior insoupçonnée ; il y a sa meilleure amie d'enfance, avec qui les choses vont se corser sur le chemin de l'émancipation ; il y a aussi la nouvelle venue, qui sème la graine d'un renouveau. En vrac, il y a également le quaterback insupportable, le faux nerd et vrai gentil, la maman mi-gênante mi-sérieuse, et l'incontournable scène de danse et musique.

Moxie ne réinvente rien dans le genre, mais c'est presque le cahier des charges du film d'adolescence. Adapté du livre éponyme de Jennifer Mathieu, le scénario de Tamara Chestna et Dylan Meyer avance sur les rails confortables (et réconfortants) du teen movie, avec toutes les étapes attendues. L'étincelle porte ici le nom de féminisme, qui sert de double note d'intention : c'est le fil conducteur de l'histoire, et l'identité même du projet qui a été mené par une équipe très féminine (réalisatrice, productrices, scénaristes, actrices, équipe technique). La bataille menée par Vivian à l'écran résonne avec celle des artistes à Hollywood, pour la visibilité, l'égalité et les opportunités.

Et si ça sonne un peu faux sur le papier, c'est parce que Moxie se prend les pieds dans le tapis de cette modernité un peu trop gentillette et facile. Commence alors une bataille : d'un côté, le charme des personnages et des interprètes, et l'efficacité de l'histoire ; de l'autre, l'écriture pas très fine, voire très maladroite, qui dessert tout le reste.

 

photo, Hadley RobinsonHadley Robinson, vue dans Utopia

 

CAHIER DES (SUR)CHARGES

Sexisme, racisme, transphobie, harcèlement, viol... Moxie n'y va pas par quatre chemins, et empile tous les sujets sociétaux majeurs de ces dernières années. Très ancré dans le monde contemporain, le scénario balaye l'impact potentiellement libérateur des réseaux sociaux, la bêtise dangereuse du body shaming, ou encore l'incapacité des institutions à gérer ce chaos - notamment avec la proviseure et un professeur, incarnés par Marcia Gay Harden et Ike Barinholtz en jokers humoristiques.

Le gouffre entre ados et adultes est au centre de l'équation, mais reste pourtant traité en surface, réduit à quelques scènes avec la mère interprétée par Amy Poehler elle-même. Et c'est justement la grande limite de Moxie : sa tendance à survoler tout et tout le monde, quitte à ressembler à un petit manuel du monde moderne, format poche. Le traitement des minorités en est un symptôme, avec notamment une Afro-Américaine, une Asiatique, une handicapée et une adolescente transgenre dans la bande.

 

photoCelles qui ont un vrai personnage, levez la main

 

Le talent des actrices n'est pas en question (notamment Alycia Pascual-Peña et Lauren Tsai), mais le scénario leur donne tellement peu pour exister qu'elles restent souvent figurantes, réduites à quelques phrases et situations, avec une caractérisation sans finesse. Il n'y a qu'à voir la scène du cauchemar, et son écho final, pour constater comme certaines idées sont lourdement mises en scène.

La mécanique s'enraye plus que jamais dans la dernière ligne droite, lorsque la petite révolution se concrétise. Là, lorsque les étudiantes se soulèvent et font trembler les couloirs du lycée, le film disparaît derrière la note d'intention écrasante. Il n'y a plus d'émotion, plus de personnages, plus de magie, mais une machinerie, qui est plus maladroite. C'est d'autant plus gênant que cette dernière partie aborde le sujet le plus grave du film, expédié dans une scène désincarnée et qui frôle le ridicule, la faute à une écriture plus que superficielle. Ou comment manquer la cible, pourtant énorme et dessinée partout dans le film.

  

photo, Alycia Pascual-Peña, Hadley RobinsonLe changement, c'est presque maintenant

 

MOUAIS-XIE

Moxie marche donc uniquement sur une chose : le petit charme doux et régressif du teen movie, avec son bestiaire du lycée et ses ficelles bien connues. À condition d'y être sensible, c'est suffisant pour se laisser embarquer par les aventures de Vivian, incarnée par Hadley Robinson. L'actrice apporte toute l'énergie, la douceur et la force demandées par le rôle. Les meilleurs moments sont auprès d'elle, dans l'exaltation comme dans les doutes. Et c'est sans surprise par le casting qu'Amy Poehler impose un joli regard, avec notamment le choix de Nico Hiraga pour le rôle du "garçon".

Autre chose notable : pour une fois, l'enjeu n'est pas de devenir belle ou populaire. La question n'est pas de trouver un copain pour le bal de promo, mais se trouver soi-même. À ce titre, ce n'est pas anodin si l'accent n'est pas mis sur une rivalité féminine, élément majeur du cocktail teen movie. Ici, la guerre se joue ailleurs.

 

photoSi c'est Moxie j'y vais aussi

 

Au fond, Moxie raconte plus sur le teen movie lui-même que sur le féminisme. Breakfast Club, Fatal Games, Clueless, Dangereuse AllianceNowhere, The Faculty, Jawbreaker, Elle est trop bien, American Pie, Lolita malgré moi (avec Amy Poehler), SuperGrave, Eighth Grade... c'est un genre protéiforme, sans cesse remâché et digéré par les époques. Le rapport au sexe, au corps, au genre, aux autres, à la politique, évolue en miroir avec le monde. Les très beaux Love, Simon et Booksmart en sont de bons exemples récents, en ayant (enfin) donné une vraie place, simple et juste, à des personnages homo.

Moxie était peut-être trop conscient de sa propre nature pour atteindre son objectif. En voulant embrasser à pleine bouche les maux de son époque, l'équipe a oublié l'étape de la séduction - et donc, de l'émotion. De quoi réévaluer encore à la hausse Bliss, le premier film réalisé par Drew Barrymore sur le roller derby (avec aussi Marcia Gay Harden), qui brassait des thématiques proches avec infiniment plus de douceur et sensibilité.

Moxie est disponible sur Netflix depuis le 3 mars 2021 en France

 

Affiche officielle

Résumé

En voulant à tout prix être le représentant du féminisme de son époque, Moxie flirte régulièrement avec le petit guide pour les nuls. Dommage, puisque cette note d'intention lourde empêche le film de s'envoler, et ses personnages et ses actrices de véritablement exister dans le programme.

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Lecteurs

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commentaires
Geoffrey Crété - Rédaction
11/03/2021 à 23:54

@Zen

Pas revu depuis un moment mais je dirais que oui ! Il reprend les codes, et les mixe avec ceux du film de genre.
Et vu qu'on vient de publier une vidéo sur Buffy, où on parle du mélange fantastique/ado, Christine me semble encore plus évidente à ce niveau.

Zen
04/03/2021 à 19:23

@Geoffrey Crété

Oui sur les teen-movies. J'aimerais bien voir ce genre d'article.
Petite question: est-ce que le film "Christine" de John Carpenter peut etre considéré comme un teen-movie ?

Merci d'avance,
Cinéphiliquement vôtre.

Geoffrey Crété - Rédaction
04/03/2021 à 18:04

@Zen

Sur les teen movies ?
C'est un sujet qui me tient à cœur donc oui, c'est dans la liste des projets !

Zen
04/03/2021 à 12:30

@Geoffrey Ctété

Est-ce qu'un dossier sur ce genre de films est prévu sur le site ? Car ça m'intéresserait.

Geoffrey Crété - Rédaction
04/03/2021 à 09:27

@Zen

Oui, c'est pour ça qu'on le cite à la fin. Mais on trouve Booksmart beaucoup plus fin et intelligent dans l'écriture des personnages !

Zen
04/03/2021 à 07:12

J'ai bien aimé. Ca se rapproche de "Booksmart" d'Olivia Wilde, je trouve.

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