Effacer l'historique : critique 2.0

Simon Riaux | 10 juin 2021 - MAJ : 10/06/2021 16:57
Simon Riaux | 10 juin 2021 - MAJ : 10/06/2021 16:57

Effacer l'historique, ce soir à 21h14 sur Canal+.

Chantage à la sextape, harcèlement, uberisation... Trois quidams au bord de la crise de nerfs décident de faire payer au géant du web l’addition de leurs vies, devant la caméra amusée d'un duo de metteurs en scène parmi les plus atypiques et attachants du cinéma français, Benoît Delépine et Gustave Kervern, c'est Effacer l'historique.

SUPER ZÉROS

Depuis leur premier film, Aaltra, Benoît Delépine et Gustave Kervern nous racontent les tribulations de doux dingues aux prises avec la bêtise du monde. Leur cinéma, franchement organique, semble toujours, entre deux éclats de rire, chercher à retrouver la matérialité d’un monde de moins en moins vivant, humain. Qu’ils scrutent le colosse Depardieu remontant le fil du temps dans Mammuth, ou capturent les micro-expressions de Poelvoorde narrant les 10 stades de l’ivresse, ils rendent compte des petits combats de leurs personnages avec une tendresse et une sympathique démence, qu’on retrouve au cœur d’Effacer l'historique.

Sous ses airs de bouffonnerie inoffensive, le film aborde ses personnages avec la sincérité qui caractérisaient déjà Saint-Amour ou I Feel Good, épousant leurs travers et leurs excès avec une bienveillance instantanément désarmante.

 

photo, Blanche Gardin, Vincent LacosteDrame du biniou

 

Il faut dire que Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès s’assemblent parfaitement. Mauvaise troupe déclassée, piégée et renvoyée aux marges par des algorithmes et ceux qui en détiennent les clefs, ils trouvent naturellement leur place dans l’univers joyeusement azimuté du duo de cinéastes. Chacun joue de son image, la tord et la convoque, pour composer une galerie de caractères désaxés, mais mus par le profond désir de reprendre le contrôle, d’en finir avec l’atomisation que leur impose un système qui s’est imposé à eux. 

Ils s’avèrent le vecteur idéal pour l’humour faussement badin de Kervern et Delépine. Riant avec leurs personnages, mais jamais d’eux, ils parviennent toujours à trouver la distance idéale avec eux, comme ils le faisaient dans Saint Amour, en mélangeant comédie de mœurs et un amour franc du burlesque, parfois aux portes de la Commedia Dell’arte. Une galerie d’anti-héros instantanément attachants, dont les errements permettent aux réalisateurs de réserver leurs piques les plus acides à une société qui laisse les puissants broyer les plus faibles avec d’autant plus de facilité qu’ils apparaissent immatériels. 

 

photo, Blanche GardinRetour vers le futur du smartphone

 

TELEFUN

Et c’est là que réside la grande force de cette charge politique qui feint souvent la légèreté, mais se révèle toujours plus mordante qu’attendue. Avec ce portrait d’anonymes décidés à emmerder très concrètement les géants du web, ils ramènent leur récit dans un univers matériel, et refusent d’envisager leur sujet comme une posture militante facile, ou une récrimination théorique. Utiliser l’humour, l’absurdité comme autant de révélateurs des fracas du monde, voilà tout le programme d’Effacer L’Historique. Entre douceur et amertume, le film y parvient, s’amuse continuellement d’une certaine culture française, volontiers frondeuse, et étreint sa bande de David embarquée contre de redoutables Goliath avec un enthousiasme incroyablement communicatif.  

Cette affection pour la farce a également la vertu de révéler les failles d'un système qui voudrait apparaître inéluctable quand il est avant tout un dédale non-sensique qui profite toujours aux mêmes. Tout au plus regrettera-t-on que la facture de l’ensemble soit moins accomplie que dans certains efforts de Delépine et Kervern, comme le récent I Feel Good. Leur choix d’opter pour la pellicule leur confère encore une belle âme, mais comme s’ils avaient voulu assumer de situer leur récit dans une réalité plus heurtée et désenchantée que leurs précédents opus, la forme paraît souvent plus sèche, aride. Un choix cohérent, mais qui amoindrit par endroit le charme de l’entreprise. 

 

Affiche française

Résumé

Tendre, politique et poétique, le cinéma de Kervern et Delépine continue de ravir avec Effacer l'historique.

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Lecteurs

(3.1)

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commentaires
Simon Riaux - Rédaction
11/06/2021 à 11:04

@kingdonan

C'est une vaste question. Tout d'abord, je pense que ce que vous décrivez n'existe pas. Analyser une oeuvre de manière totalement hors sol, sans aucune considération pour ce qu'elle dit et raconte, c'est impossible. Tordre la plume pour le faire reviendrait soit à masquer et le discours de l'oeuvre et la manière dont on interagit avec (ce qui est sacrément problématique), soit à ne pas être en mesure de traiter le discours qu'elle développe. Ce qui serait sacrément pauvre pour le coup.

Quant à prétendre qu'il s'agit de "propagande", justement pas.

Votre commentaire le prouve d'ailleurs, vous identifiez parfaitement ce qui relève ou non d'un discours politique, l'objet n'est donc pas de vous convaincre ou de faire passer une idée afin que vous la fassiez vôtre, mais bien de discuter ce qui est au coeur du film en question, et de le rendre visible.

kingdonan
11/06/2021 à 10:57

Un peu fatigué de lire des opinions politiques quand je lis une critique de film... les critiques de film - dans leurs écrits - doivent ils être vecteurs de "propagande politique" et de "prêt-à-penser" ou ne devraient-ils pas se contenter d'analyser artistiquement les oeuvres dont ils parlent ?

Quoiqu'il en soit, d'accord avec les commentaires @Tim Lepus.

Simon Riaux - Rédaction
27/08/2020 à 11:32

@fuck

La simple existence de votre commentaire ne vient-elle pas contredire son sens ?

fuck
27/08/2020 à 11:26

"de réserver leurs piques les plus acides à une société qui laisse les puissants broyer les plus faibles avec d’autant plus de facilité qu’ils apparaissent immatériels". La France dépense plus de 2000 milliards d'euros par an dans le social, nous ne vivons pas dans une société libérale contrairement aux conneries des dires des gauchiasses. Quant aux GAFA libre à chacun de les utiliser, moi je les boycotte.

Tim Lepus
26/08/2020 à 14:34

Juste : "c'est l'affirmation d'une opinion, non d'un fait. C'est la petite catéchèse libérale, auquel chacun a le droit de croire, mais qui est tout aussi avéré que la multiplication des pains ou le miracle de Noël" - de mes souvenirs de bac éco, c'est enseigné comme une science, "factuelle" en tant que quantifiable statistiquement. Mais je vous rejoins, ça n'est qu'une opinion.

Simon Riaux - Rédaction
26/08/2020 à 14:33

@Tim Lepus

Y a point de souci !

Tim Lepus
26/08/2020 à 14:32

Merci pour votre réponse, je m'étonne et m'en veux de ne pas avoir vu les passages concernant la mise en scène. Et désolé pour le double post, y a eu un bug, j'ai cru que ça ne postait pas. ;)

Simon Riaux - Rédaction
26/08/2020 à 14:27

@Tim Lepus

Quelques éléments de réponse.

- Je n'écris nulle part que les "doux dingues" en question ne font pas partie du monde.

- "ça profite à tout le monde, même à ceux qui s'en plaignent" Comme l'essentiel de votre commentaire, c'est l'affirmation d'une opinion, non d'un fait. C'est la petite catéchèse libérale, auquel chacun a le droit de croire, mais qui est tout aussi avéré que la multiplication des pains ou le miracle de Noël.

- On cause de mise en scène, pour dire qu'elle apparaît moins précise et sophistiquée que dans leurs précédents films, que c'est plutôt cohérent avec l'esprit de l'entreprise, mais du coup, un chouia moins attrayant visuellement.

Tim Lepus
26/08/2020 à 14:25

"les tribulations de doux dingues aux prises avec la bêtise du monde" : les "doux dingues" ne font pas partie du monde ? ne sont pas bêtes ? En consommant en 1er lieu ce qu'ils rejettent ensuite, ils n'ont aucune responsabilité ?

"l’atomisation que leur impose un système qui s’est imposé à eux" : l'offre émerge, la demande en fait un mode de vie. Le commerce sans acheteur, le système sans consommateur consentant, ça n'existe pas. Le consentement dans une philosophie victimaire du "moins pire" ou du "no alternative", ça reste du consentement. La dichotomie gentil peuple vs méchants puissants, ou, selon vos termes, "anonymes" vs "géants", ne tient pas de logique. Nous ne sommes pas formés pour nous affirmer face à une majorité, mais face à une majorité de citoyens semblables. Notre instinct primaire est le sentiment d'appartenance sociale.

"un dédale non-sensique qui profite toujours aux mêmes" : ça profite à tout le monde, même à ceux qui s'en plaignent. C'est un jeu de rôles tournants, le triangle dramatique bourreau - victime - sauveur.

La critique ne parle pas de mise en scène, ce qui m'a déplu dans les derniers films en date du duo.

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