The Hunt : critique qui purge

Geoffrey Crété | 23 mars 2020 - MAJ : 24/03/2020 10:45
Geoffrey Crété | 23 mars 2020 - MAJ : 24/03/2020 10:45

The Hunt devait sortir en septembre 2019, mais suite aux terrifiantes fusillades qui ont (encore) sécoué l'Amérique l'été dernier, ce film où des riches chassent des gens pour le plaisir, a été repoussé. Il devait se rattraper début 2020, avec une sortie américaine en mars, et prévue en avril pour la France, mais la pandémie de coronavirus a quasi tué sa carrière. Si bien que le studio Universal a décidé de le sortir en VOD, d'abord aux Etats-Unis. Tant mieux, car le film de Craig Zobel vaut le détour.

SANG POUR SANG

Les Chasses du comte Zaroff, La Dixième victime, La Proie nueLes Traqués de l'An 2000, Battle RoyaleHunger Games, Happy Hunting, The Hunters... Des films sur des chasses à l'homme, il y en a eu. Mais The Hunt a une saveur particulière, parce qu'il dépasse ce simple cadre pour s'en amuser, et raconter quelque chose du ridicule du monde d'aujourd'hui, avec une cruauté et un humour noir savoureux. Un peu comme La Cabane dans les bois qui jouait avec la formule du film d'horreur, ou Assassination Nation qui utilisait le film de genre pour une peinture au vitriol de l'Amérique, The Hunt ne chasse qu'une chose derrière le gore, le flingue et les cadavres : la bêtise humaine, mise en scène de manière flamboyante et sensationnelle.

L'irrésistible première demi-heure est très claire à ce niveau. Les têtes, les corps et les entrailles sont mis à nu par des balles, des grenades et divers pièges, le film se jouant des attentes du spectateur avec une perversité hilarante. C'est le début d'un cirque où la rigole le dispute au réellement gore, avec l'avertissement que rien ne se déroulera comme prévu, pour les personnages comme pour celui qui s'attendait à un survival pur et dur. Et à mesure que la réalité derrière ce cauchemar est révélée, et que les répliques absurdes fusent ("C'est mon anniversaire !", "Chéri, c'est du poison !") The Hunt devient de plus en plus ridicule, drôle, et donc, intéressant.

 

photo, Emma RobertsThe Purge : blonde edition

 

BETTY BUTE

Passé cette introduction, le film a un ventre mou, la faute à un joyeux amoncellement de cadavres au départ qui rend les scènes suivantes plus ternes. Mais Betty Gilpin est là. L'actrice révélée dans la série Netflix GLOW est phénoménale à tous les niveaux, que ce soit dans les affrontements, ou dans les moments décalés. Son flegme est la chose la plus inattendue, désarmante et hilarante dans cette mascarade, et sa rage tranquille et méthodique est la meilleure idée du film.

Il suffit de voir comment elle se sort d'une interminable scène typique du genre (le monologue censé donner la clé de la survie, au milieu de l'horreur), dans un mélange de grossièreté et d'absurdité désopilante, pour se dire qu'il y a une forme de génie dans le casting et l'écriture de ce personnage loin d'être le cliché attendu. Et ce sens du timing, qui lui offre une petite grimace en pleine bataille, ou un regard lourd de sens avant une mise à mort, est du plus bel effet.

Difficile aussi de ne pas évoquer Hilary Swank, l'actrice aux deux oscars qui se fait un gros plaisir avec ce petit rôle de tarée, notamment dans une scène de baston excellente, tour à tour ultra-violente et ultra-risible ("Non, on arrête le verre !"). L'affrontement entre les deux actrices est le clou du spectacle dégénéré de The Hunt.

 

photo, Betty GilpinGlow fuck yourself

 

POLITICAL ANIMALS

Mais ce qui peut énerver et exaspérer dans The Hunt, et explique en grande partie l'accueil compliqué aux Etats-Unis, c'est son discours extrême sur la société du "on ne peut plus rien dire", la guerre des camps politiques, et les dérives des réseaux sociaux et compagnie. En faisant de ses bourreaux des démocrates piégés dans leur manuel de vie progressiste, qui ont sélectionné les représentants de tout ce qui va mal dans le pays selon eux (des complotistes aux braconneurs, en passant par les homophobes), le film renverse les rôles.

Habituellement du côté des héros et des victimes, les experts de l'écriture inclusive et de la théorie des genres, les féministes, les défenseurs des minorités, avocats des bonnes causes et visages d'une soi-disant dictature du politiquement correct, sont ici transformés en monstres siphonnés. Visés aussi parce qu'ils sont au sommet de la chaîne alimentaire du capitalisme, ils voient leurs jolies vies de privilégiés vaciller à cause de la puissance de la plèbe et d'un hashtag. Une simple blague entre amis, sortie dans un piratage de mails dans une grande entreprise, est l'allumette qui met le feu à la lutte des classes, et les pousse à ravaler leurs grands principes pour redescendre dans la basse-cour et se battre.

 

photo, Hilary Swank"Nous sommes en guerre"

 

Que ces farouches opposants au port d'arme oublient leurs convictions pour dégommer leurs ennemis, avec l'aide d'un militaire reconverti en consultant sur les films hollywoodiens (l'occasion de se souvenir de l'existence du navet Les Larmes du soleil avec Bruce Willis), montre bien que The Hunt ne cherche même plus à délimiter les camps et tracer une ligne morale. Des deux côtés, il y a de la bêtise, de l'arrogance, de l'hypocrisie, de la colère, des préjugés, de l'hystérie, et un aveuglement narcissique qui vire au sketch.

Démocrate ou républicain, homme ou femme, jeune ou vieux, majorité ou minorité, riche ou pauvre : le scénario de Nick Cuse et Damon Lindelof passe tout le monde au lance-flamme, avec une ironie mordante. Que le casting des futures victimes amène la question de la représentativité des minorités dans la sélection, qu'un chasseur se réjouisse qu'Ava DuVernay ait liké un de ses posts, ou qu'une proie s'énerve en pleine fuite car il refuse de revoir sa position sur les réfugiés, et il est clair que The Hunt veut tirer une balle dans toutes les têtes.

 

photo, Betty Gilpin, Hilary SwankUn dîner presque pas fait

 

Tout ça est bien sûr grotesque, et sans nuance aucune dans le chaos, comme lorsqu'une riche s'étonne qu'une bouseuse ait lu et compris La Ferme des animaux de George Orwell. Et en cumulant de nombreuses références (Manorgate pour Pizzagate, un piratage des mails qui révèle les coulisses des puissants et ruine des carrières, une blague de mauvais goût tristement prise au sérieux et transformée en fake news), le film prend le risque de ne rien en dire, et rester comme le jeu facile de petits malins trop sûrs de leur coup.

Mais le réalisateur Craig Zobel (Compliance, Z for Zachariah) va jusqu'au bout de l'exercice, avec la générosité, le second degré et la simplicité recquises, jusqu'à une conclusion qui enfonce le clou dans la tête de l'american dream.

 

Affiche française

Résumé

Un joyeux massacre aussi cruel que grotesque, qui passe au lance-flamme à peu près tout le monde, pour le plaisir de brûler l'Amérique. C'est ridicule, bordélique, extrême, un peu bloqué dans une posture de film de petit malin, mais The Hunt est bien trop méchant, gratuit et drôle, pour ne pas être irrésistible.

commentaires

Aragorn59
26/04/2020 à 18:24

Je viens de le voir, que ça fait du bien de sortir des sentiers battus avec tant d irreverence , la première demi heure m a enthousiasmé tellement elle est jubilatoire , on entre dans le sujet direct , l actrice principale est parfaite, SPOIL( la surprise Hillary swank, j ai bien fait de lire votre critique après) une baston finale qui envoie du lourd, de l humour grotesque ou pince sans rire et que dire de cette critique sociétale, elle est extrême et tire sur tous le monde , ça divisera...
Pour moi un classique instantané

M1pats
23/04/2020 à 02:57

Rigolez donc, mais vous ne savez meme pas que ca existe vraiment ce genre de chasse et meme en france.
Beaucoup de gens sont au courant, mais ont juste peur d en parler.
Si vous aviez les memes infos que moi, vous seriez inquiet, parce que meme notre president y participe regulierement.
Mais bon je prefere pas du tout en parler, on va encore me prendre pour un cingle

Anti-Snob
18/04/2020 à 10:59

A-t-on une date de sortie France en blu-ray ? Je n'en peux plus de l'attendre, ce film-ci...
Il y en a une d'arrêtée aux USA, mais impossible de précommander sur Amazon US.
Quelqu'un peut-il me dire s'il existe un site fiable sur lequel passer commande ?
Bien à vous,

Beerus
25/03/2020 à 23:18

J'attendrais qu'il sorte en blu ray. Hors de question que je paye pour de la VOD.

Tonton
24/03/2020 à 14:37

Plutôt d'accord avec votre critique et même encore plus enthousiaste. Oui le film dégomme tout le monde sans exception et surtout l hypocrisie et dieu que ça fait du bien.. Dommage de ne pas l'avoir vu au ciné..
Ah et effectivement l'actrice principale est excellente

Ben
23/03/2020 à 17:16

Totalement d'accord avec votre critique. Néanmoins, vous pourriez avertir vos lecteurs que vous donnez les clefs de l'intrigue tout au long de la critique et que ça risque de gâcher le plaisir du spectateur tant ce film passe son temps à nous emmener sur des chemins qui semblent balisés d'avance alors que non.
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Série B excellente et vraiment surprenante de bout en bout.
C'est plein de rebondissements et de revirement inattendus et les raisons qui motivent les uns et les autres sont loin d'être manichéennes alors que la promo laissait penser que nous aurions affaire à un bête film de survie gore et bien bourrin.

Il y a une vraie analyse sociétale en arrière-plan.

Les combats sont vraiment bien foutus et Betty Gilpin campe un des personnages féminins, et un personnage tout court, les plus intéressants que j'ai pu voir ces dernières années. Cette actrice est étonnante de naturel et d'humour pince sans rire. Sans compter qu'elle a de vraies aptitudes physiques qui rendent crédible son engagement physique dans les combats même si elle ne réalise pas toutes ses cascades elle-même.

Quant à Hilary Swank, que dire d'autre sinon qu'elle est impeccable à tous les niveaux. Elle tient une forme physique olympique, elle se bat de manière crédible et sa prestation est juste de bout en bout.

Que cette femme soit à ce point sous-employée dans les productions actuelles relèvent du mystère.

Bien mis-en-scène, bien joué, scénario à niveaux et malin, dénonciation des travers de la civilisation moderne, cette série B devrait faire un carton et devenir culte en VOD.

Arf
23/03/2020 à 17:00

Une tuerie, effectivement l'actrice principale est EPOUSTOUFLANTE. On rit beaucoup aussi. Franchement je recommande vivement.

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