Jojo Rabbit : critique pas jojo

Mathieu Jaborska | 19 janvier 2020 - MAJ : 01/02/2020 13:06
Mathieu Jaborska | 19 janvier 2020 - MAJ : 01/02/2020 13:06

Après quelques longs-métrages fabriqués dans sa Nouvelle-Zélande natale, Taika Waititi s’est définitivement fait un nom, comme beaucoup de cinéastes de sa génération, grâce au public, du moins celui des festivals. Vampires en toute intimité lui a ouvert les fameuses portes d’Hollywood, c’est-à-dire bien sûr aujourd’hui les portes de Disney. Le réalisateur a pris le package complet avec un passage chez Marvel (Thor : Ragnarok et bientôt sa suite) et chez Lucasfilm (le dernier épisode de The Mandalorian). Mais tout ceci lui a surtout permis de gonfler son CV, bien utile pour recruter le casting prestigieux d’un long-métrage pourtant intimiste, écrit bien avant ces aventures américaines et super-héroïques : Jojo Rabbit.

HUMOUR VACHE

Les premières images font redouter une parodie complète à la Vampires en toute intimité. C’est ce qui a été vendu, d’ailleurs : une comédie potache dont l’intérêt principal réside dans les mimiques de ce Hitler imaginaire et fanatique. Que nenni.

On se rend vite compte que le petit fasciste énervé interprété avec un irrespect rigolard par son metteur en scène est très loin d’être au centre de la narration. En réalité, il s’agit surtout du moyen le plus direct, simple et efficace d'exposer le vrai noeud de l'intrigue : le personnage principal est un enfant, et c’est un nazi. Adolf n'est qu'une émanation de son imagination pourrie par une propagande pour le moins efficace.

 

photo, Roman Griffin Davis, Taika WaititiTaika Waititi parodiant le dictateur : amusant, mais anecdotique

 

D’ailleurs, l’immense majorité des personnages qui gravitent autour de lui sont dans ce cas. Il faut souligner l’audace du point de vue, franchement osé si on y réfléchit un peu. S’y attaquer sous l’angle de la comédie exige forcément un doigté qu’on est loin d’attribuer à l’auteur de Thor : Ragnarok. Mais on aurait tort. L’humour de Waititi ne sert pas à se moquer des victimes, mais bien à conspuer les bourreaux. Alors que certains s’évertuent à désamorcer des bombes, il s’attèle surtout à désamorcer des situations grâce à son indéniable sens du tempo comique.

Cela donne lieu à quelques séquences hilarantes, à l’instar d’une visite de la gestapo traitée à rebours, où l’absurdité du protocole fasciste est attaquée à la sulfateuse. Là où beaucoup se verraient obligés de passer par le suspense ou la tension morbide, le film préfère rabaisser les sévères antagonistes au rang de crétins bureaucrates, comme pour dresser un nouveau majeur en l'air à l'administration nazie. Le scénario et l’interprétation haute en couleur du casting s’emparent de symboles d’oppression désormais ancrés dans l’imaginaire collectif et les retournent contre eux-mêmes.

 

photo, Archie YatesArchie Yates, comic relief moins fanatique que son ami

 

Mais au fur et à mesure que tout cela se déroule, le spectateur averti se rend compte que la comédie ne suffit plus pour traiter de tels enjeux, et que la bonne poilade qu’on lui avait promise risque de l’emmener plus loin que prévu. Forcément symbolisé par l’élément perturbateur de ce petit monde paranoïaque, la découverte par Jojo d'une réfugiée juive sous son toit, le poids de l’Histoire retombe peu à peu sur l’intrigue, empêchant de faire tourner le tout à la tranche de rigolade.

Beaucoup de critiques anglophones se sont arrêtées là, taxant volontiers l’essai de négationnisme. Sauf que le procédé qu’use l'auteur est tout autre. Il ne s’agit plus d’humour en soi, mais de la justesse de l’utilisation de la rupture de ton, grâce à laquelle il s’emploie, avant tout, à renvoyer les personnages à leur propre humanité perdue.

 

photo, Roman Griffin Davis, Thomasin McKenzieThomasin McKenzie, qui va tout changer

 

HARD CANDY

Car oui, finalement, Jojo Rabbit est à mille lieues de la comédie pure promise. La formule est très loin d’être la même que celle de Vampires en toute intimité, et heureusement, vu le sujet abordé. Le véritable cœur de la technique Waititi, c’est ce jeu de rupture permanent, manipulé à merveille et parfois surtout à l’extrême, du moins bien plus que prévu. Tantôt grotesque, tantôt tendre, voire même déchirant, le résultat est donc capable de faire preuve de cruauté dans la brutalité de ses écarts et signifier ainsi bien plus la violence réelle d’une situation qu'on pourrait croire innocentée par le style visuel très naïf de l'ensemble.

Les ruptures de ton du film sont en ça un vrai geste de cinéma qui constitue indéniablement la très agréable surprise de l’expérience. Machiavélique, le réalisateur met toutes les audaces de sa mise en scène au service de cette façon si particulière d’aborder une époque aussi dure (gare aux plans sur des chaussures). Loin d’un négationnisme moqueur et léger typiquement américain, le film pose un vrai regard sur son sujet et se retrouve à moins parler de la guerre que de la façon dont elle est capable de transformer les êtres humains évoluant sous son joug. Certes, on est ici dans un traitement de l'émotion typiquement hollywoodien, mais force est de constater que ça marche.

 

photo, Roman Griffin Davis, Sam RockwellSam Rockwell et Alfie Allen, clairement là pour faire des blagues en arrière plan

 

MOMMY

Et le fait que ce soit un enfant qui soit pris dans ces batailles idéologiques qui le dépassent, mais le contaminent malgré lui est très loin d’être anodin. Waititi a décrit son bébé comme une lettre de reconnaissance à toutes les mères. Il y a donc beaucoup d’autobiographies dans le lien unissant Roman Griffin Davis et Scarlett Johansson.

Encore une fois, cette relation particulière, bien plus importante que celle qui unit Jojo et son ami imaginaire à la moustache bien taillée, permet de faire ressortir l’humanité d’un petit gosse corrompu sans même le savoir par un mode de pensée nauséabond. Anecdotique dans les premières minutes, le duo va vite se mettre à cristalliser tous les enjeux du long-métrage, au point qu'on se demande pourquoi il n'est pas encore plus présent.

C’est de ce tandem attachant que naitront les ruptures de ton les plus capitales. Il s’agirait de grandir, et le conflit parental est clairement vu comme une étape clé du processus. De quoi donner des repères dans un monde qui dégénère petit à petit, détruit par une logique adulte moins infaillible qu’il n’y parait. L'environnement autour de Jojo se délite, mais le garçon, lui, se concentre sur ses affects plutôt que sur ses passions malsaines. C'est ainsi qu'il évolue.

 

photo, Scarlett Johansson, Taika WaititiDes relations conflictuelles avec Scarlett Johansson

 

Il va ainsi apprendre, grâce à sa mère, ni plus ni moins que l’ouverture d’esprit, qualité indéniable dissolvant toutes les doctrines oppressives et permettant d’insuffler de l’humanité dans des protagonistes échappant de fait à une caractérisation trop uniformisée, confondant les fonctions et les sentiments. À cet égard, la trajectoire du personnage de Sam Rockwell, aussi hilarant qu’émouvant, surprend par sa complexité, et son importance dans l’éducation du sale gosse fan des jeunesses hitlériennes.

Car tout est finalement question d’éducation dans Jojo Rabbit. Alors que l’humanité doit apprendre à grandir pour ne pas reproduire ses erreurs (spoilers : c’est pas demain la veille), Jojo doit en faire de même pour prendre son propre jugement en compte et vivre enfin ce dont il avait peur depuis le début : la liberté.

 

Affiche française

Résumé

Bien plus profond qu'il en a l'air, Jojo Rabbit n'élude jamais la complexité des sujets qu'il aborde et les traite grâce à un jeu jouissif sur les ruptures de ton. Ainsi, il traque avec sensibilité l'humanité qui réside, bien cachée, dans ses personnages et nous fait grandir en même temps que son jeune protagoniste.

Autre avis Alexandre Janowiak
Jojo Rabbit étonne et émerveille par sa capacité à jouer avec une habileté déconcertante des ruptures de ton pour provoquer une multitude d'émotions. En résulte, une comédie satirique hilarante tout autant qu'un drame très émouvant sur la guerre et l'enfance.
Autre avis Marion Barlet
Pensé pour être irrévérencieux, Jojo Rabbit est à peine incorrect. Le pitch à la sauce américaine manque de l’humour noir et insolent nécessaire au sujet. Le scénario patine et se perdrait sans la qualité de jeu des acteurs. Très bonne blague de Shitler/Hitmerde (2 étoiles).

commentaires

MIJU
06/02/2020 à 22:52

Je déterre le sujet parce que je viens de voir ce film et il m'a réellement plu. Le sujet est très intéressant tout comme le contexte historique choisi. Les choix sont étonnants mais pas si novateurs. Les enfants sont très bons et Scarlett surjoue un peu (mais on lui pardonnera). Une bonne surprise en tout cas.

Marc
05/02/2020 à 22:02

Rien que l'idée un môme à un personnage imaginaire Adolf Hitler sa me donne une envie de gerber ! c'est quoi ce filme de m.........de. je me fou ce que le réalisateur veux dire ou sous entendre je me fout de ce film le pire scénario . et les critiques vous applaudissez ce film ?
c'est du grand guignole c'est une satire etc........vous êtes sérieux ?

Bob nims
30/01/2020 à 00:56

Excellent film très émouvant allez le voir !!!

Hank Hulé
29/01/2020 à 21:39

Vu et très bon film !

Schtroumpfette
29/01/2020 à 21:13

Ce film est un petit bijou.

Jdbravo
22/01/2020 à 09:03

Pffiouuuu, interminable cette critique... En tout cas, ce film m'a l'air bien sympathique

Thekiller
20/01/2020 à 19:31

Si on est pas juif ou SJW, est ce que vous nous le conseillez quand même ?

Mathieu Jaborska - Rédaction
20/01/2020 à 10:40

@Hank Hulé

Bonjour,

Il est difficile de coller une note à un film, et j'ai privilégié mon ressenti général, même si j'ai longuement hésité avec un 4/5.
Quant à la critique en elle-même, je préfère coller à l'identité du film plutôt que faire une liste des plus et des moins, d'où le petit écart entre la note (pas si importante) et mon texte.

Bonne journée !

MystereK
19/01/2020 à 23:02

Entre humour et drame, rire et larme, un film qui se termine par une chanson de David Bowie ne peut qu'être un bon film, lorsque celui-ci est réalisé par Taiki Waititi.

yannski
19/01/2020 à 20:39

Je n'ai pas encore vu le film mais la critique me fait pas mal penser à The Man In The High Castle où l'on voit l'effet de la propagande nazie sur la petite dernière de la famille Smith. Cela donne des scènes qui nous paraissent d'abord grotesques puis on est saisi d'horreur par le fait que cela s'est forcément passé "dans la vraie vie"...

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