Avant Donnie Darko, le motif du mystérieux lapin géant servant d’ami imaginaire avait déjà été popularisé grâce au film Harvey, comédie signée Henry Koster avec James Stewart dans le rôle principal. Petite étude de la psychiatrie au pays (imaginaire) du rire jaune.
Derrière ses airs de douce comédie en noir et blanc du début des années 50, avec un James Stewart plus sympathique et innocent que jamais (une sorte de Mister Smith bienheureux) et sa dynamique théâtrale (le film étant une adaptation de la pièce éponyme de Mary Chase), cette histoire de gentil fou n’a pourtant rien de léger ou d'inconsistant. Chaque situation et chaque réplique dissimule une critique acerbe et moderne envers une société qui rendrait n’importe qui maboule. Retour sur les aspects les moins drôles d’une comédie plus noire qu’on ne le croit.
Stewart au Pays des lapins
Depuis que Lewis Carroll a écrit Les Aventures d'Alice au pays des merveilles et que le cinéma a pris le relais, l’image du lapin (le plus souvent blanc, démesuré et humanisé) a infusé les représentations populaires d’amis imaginaires et de mondes parallèles. Qui veut la Peau de Roger Rabbit et Donnie Darko sont peut-être, aujourd’hui et en dehors des adaptations d’Alice, les représentants les plus connus de ce phénomène. Pourtant, avant eux, le lapin Harvey fut une pierre angulaire dans la construction de cette image (Richard Kelly jurera cependant n’avoir jamais vu le film avant de réaliser Donnie Darko). D’abord à travers la pièce de théâtre signée Mary Chase, mais également à travers le film réalisé par Henry Koster.
La particularité de ce lapin-là ? Contrairement à ses semblables plus ou moins imaginaires, Harvey demeure invisible et n’apparait jamais à l’écran. Enfin, sauf si l’on veut bien se figurer qu’il se trouve dans les espaces du cadre que lui ménage la caméra, à chaque fois que le personnage de James Stewart le regarde. Car Harvey flirte presque avec le film de fantôme lorsqu’il redouble d’ingéniosité pour incarner le vide à l’écran, laissant le spectateur sentir la présence du fameux Harvey (et ainsi s’identifier au personnage de James Stewart, le seul à le voir). Réel ou pas, la caméra, elle, accepte sa présence.
Ce détail n’en est pas un, il s’agit même d’un parti pris important qui sert le propos du film. Car si l’ambiguïté demeure jusqu’à la fin sur l’existence tangible d’Harvey, ce choix d’une mise en scène qui prend en considération la présence de l’ami imaginaire, sans pour autant le montrer, place d’ores et déjà les personnages du corps médical (d’abord hostiles à ce soi-disant fantasme) dans le faux. Et ce n’est pas un hasard, car le film fait, à travers l’humour, une vive critique de l’internement psychiatrique abusif.
Erreurs grossières révélant que les décisions (parfois radicales et cruelles) des médecins sont le fait de préjugés, discours méprisants tenus aux patients (l’aide-soignant qui propose à la sœur d’Elwood, en train de cueillir des fleurs, d’aller cueillir celles du papier peint), allusions à la violence de certains traitements comme l’hydrothérapie... Les dérives de la psychiatrie du XIXe siècle résonnent encore très fort dans le sous-texte d’Harvey, et si l’expérience de l’ami imaginaire va faire changer les personnages de point de vue (à tel point que le “fou” apparait comme étant la seule personne censée), ce milieu médical permet à l’histoire de cristalliser encore d’autres critiques.
Donnie Charcot
Car il est compliqué d’évoquer cette sombre dimension de l’histoire de la médecine sans parler des violences sexistes des débuts de la psychiatrie. Théorisation de l’hystérie, tortures physiques et psychologiques, internements arbitraires... Le XIXe siècle fut, à cet égard (et à d’autres), particulièrement cruel pour les femmes. Et Harvey n’oublie pas ce passif, bien au contraire. La misogynie dont le médecin fait preuve envers Kelly, la facilité avec laquelle il part du principe que c’est la sœur d’Elwood qui doit être internée plutôt que lui, la manière dont le héros conseille au directeur de l’établissement de laisser une voix féminine s’exprimer pour aller mieux...
En écrivant sa pièce, Mary Chase a su, tout en centrant son histoire sur des personnages masculins, tracer un parallèle juste entre la situation sociale qu’elle connaissait et les horreurs médicales du siècle précédent. Rien d’étonnant à ce qu’Elwood finisse par se retrouver, le temps d’une séquence, dans la position du médecin qui psychanalyse lui-même le directeur de l’hôpital, devenu lui aussi sensible à la présence d’Harvey. Le film ne nie pas, à aucun moment, la possibilité d’être “fou” (et la possibilité d'être soigné), mais il brouille sans cesse les frontières pour démontrer en quoi la folie est subjective et contingente.
En cela, tout en étant une comédie pleinement assumée et tout à fait drôle, Harvey menace toujours de basculer dans l’horreur. Si l’invisibilité du lapin n’aide pas, avec sa présence fantomatique qui plane sur toutes les séquences et qui permet d’imaginer qu’il est peut-être très effrayant, c’est cette sensation de pouvoir devenir fou à tout moment qui met mal à l’aise. Ou de se tromper sur le principe même de folie, et d’être déjà fou sans le savoir. L'hôpital psychiatrique serait-il devenu un décor incontournable de film d'horreur grâce à Harvey ?
D’autant plus que, si le film a une fin plutôt positive, sa morale reste inattendue pour une telle production : là où un film plus classique aurait montré la “guérison” d’Elwood, lui permettant de trouver des amis humains et une compagne avec qui fonder le parfait petit foyer (comme dans Une Fiancée Formidable), Harvey choisit de raconter que le héros restera “seul”, accompagné de son ami imaginaire, n’ayant pas su évoluer au-delà de ce mensonge (même si, encore une fois, le film démontre que ce lapin est bien plus qu’un mensonge). Ce n’est pas le fait qu’Elwood reste seul avec Harvey, qui est effrayant dans cette morale. C’est le fait que la société l’y condamne.
Ce matin, un lapin a tué un docteur
Le personnage de James Stewart explique lui-même qu’après des années à essayer d’être quelqu’un d’intelligent, il a fini par se résigner à être seulement quelqu’un de gentil, ce qu’il considère être un meilleur choix. Laissant entendre, par-là, les douleurs que les règles d’une société considérée “normale” ont pu infliger à son esprit. Le mensonge vaut-il donc mieux que la vraie vie ? Pas exactement, parce qu’Harvey est plus intelligent que cette lecture unilatérale. En effet, il n’y a pas que les placements de la caméra qui montrent que le point de vue du film élève le lapin à un autre rang que celui de mensonge.
Et Elwood l’explique lui-même : Harvey, tout comme les fantômes, est bien réel non pas parce qu’il existe, mais parce que son effet existe. Les sentiments qu’il suscite (bons chez Elwood et hostiles chez son entourage) sont, eux, tout à fait tangibles, et Harvey existe donc dans le monde par répercussion. Et si l’on veut bien se donner la peine d’y voir une menace, ces répercussions ont toutes les chances d’être positives, car accepter Harvey est accepter l’autoréflexion. En cela, Harvey critique tout simplement la rationalité, et enjoint à croire en la réalité du bonheur plutôt qu’en la réalité de la matière. Et si ça veut dire qu’on finit seul avec un ami imaginaire plutôt qu’avec un mariage et des enfants, eh bien soit.
Si, aujourd’hui, les œuvres influencées par Harvey sont plus à la mode qu’Harvey lui-même (à croire que le film aussi existe avant tout par ses répercussions que par son existence), son importance au sein du cinéma est indéniable. Archétype caricatural du personnage James-Stewartien pré-Hitchcock, il est le point final de tout un chapitre de la carrière de l’acteur légendaire, et l’ancêtre de tous les lapins de cinéma.
Si son imagerie perdure moins, c’est sans nul doute parce qu’il n’a justement pas d’image. A part l’étrange portrait sur lequel le lapin blanc pose auprès d’Elwood, comme la Laura d’Otto Premigner, autre personnage qui brille par son absence (ou presque) tout en donnant son nom au film. Pour Laura comme pour Harvey, c’est leur idée qui fait vivre les autres personnages, bien plus que leur réalité. Un vrai film de fantôme, on vous dit.
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Etant un grand fan du Jimmy, j’ai regardé ce film un peu à reculons parce qu’il le fallait bien, j’ai adoré c’est devenu l’un de mes films préférés, un grand petit film.