Domino : critique sans Passion

Geoffrey Crété | 10 octobre 2019 - MAJ : 10/10/2019 14:20
Geoffrey Crété | 10 octobre 2019 - MAJ : 10/10/2019 14:20

Sept ans après Passion, remake de Crime d'amour sous forme de compilation de son cinéma, Brian De Palma est de retour avec Domino, un thriller tourné et financé en Europe, où Nikolaj Coster-Waldau retrouve sa collègue de Game of Thrones Carice van Houten pour traquer des terroristes. Le réalisateur de Carrie au bal du diable, Body Double et Blow Out était le premier à parler des problèmes du film, et quasiment le renier avant qu'il ne sorte directement en DVD en France (le 12 octobre). Et les raisons semblent claires.

L'IMPASSE, LA VRAIE

La musique de Pino Donaggio est là pour donner le tempo. La double focale, les lents zooms, les ralentis et les incontournables splits-screens, et le rapport ambigu à l'image : c'est bien un film de Brian De Palma. Du moins, en apparence. Parfois. Car Domino est une carcasse vide, qui n'a que la saveur artificielle d'un De Palma, comme si un mauvais faussaire avait pris la pose pour singer le cinéaste, lui qui a été si longtemps réduit à un mauvais poseur hitchcockien.

Le réalisateur avait pourtant de bonnes cartes en main avec cette histoire de vengeance, où un policier tente de retrouver les responsables de la mort de son coéquipier. Avec en toile de fond l'Europe traversée par le terrorisme, et la CIA et ses luttes de pouvoir, il y avait là un terrain propice. Si Passion était un best of du De Palma côté Pulsions et Body DoubleDomino – La Guerre silencieuse devait en être le miroir côté L'ImpasseLes Incorruptibles et Snake Eyes.

Hélas, c'est l'un des pires films du cinéaste, qui avait alerté lui-même sur le désastre à venir en parlant d'une "expérience horrible" avant sa sortie, la faute à une production malhonnête et sous-financée.

 

photo, Nikolaj Coster-Waldau, Eriq EbouaneyLe début du drame, à tous les niveaux

 

LE BÛCHER DES INANIMÉS

La mollesse de Domino est telle que c'est une triste parade qui se déroule à l'écran. Non seulement le scénario de Petter Skavlan (Kon-Tiki) est mince, et semble avoir été vidé de toute substance au point d'aligner des scènes parfois absurdes, mais le cinéma est, en plus, presque totalement absent du film. D'ordinaire si apte à habiller une scène ordinaire ou une intrigue bateau d'un style absolu, capable de surmonter et contourner les faiblesses de projets bancals, Brian De Palma semble ici avoir été dépossédé de son art - à moins qu'il n'ait déclaré forfait.

De l'agent de la CIA incarné par Guy Pearce à la sous-intrigue amoureuse péniblement menée par Carice van Houten, en passant par un héros dont la culpabilité et la soif de vengeance ne sont jamais véritablement traitées, ce Domino s'écroule minute après minute. Et ce ne sont pas les quelques moments de tension forcée (une pauvre et ridicule baston dans une rue) ou d'émotion (une crise de larmes sur une aire d'autoroute) qui aident le récit à gagner en force et efficacité, bien au contraire.

La photo est signée José Luis Alcaine (collaborateur fidèle de Pedro Almodóvar, qui a travaillé avec De Palma sur Passion) et le montage, Bill Pankow (qui travaille régulièrement avec le réalisateur depuis Body Double), mais à l'écran c'est un vide presque continu. Difficile d'imaginer que quiconque avait signé pour ça, vu comme le résultat a des allures de téléfilm pas luxueux. 

 

photo, Nikolaj Coster-Waldau L'une des seules scènes avec un peu de style

 

FAN FATAL

La douleur est plus grande encore face à deux scènes très typées De Palma. La première est une poursuite sur les toits et la deuxième, le climax, qui se déroule autour d'un décor d'arène. La première rappelle immanquablement Sueurs froides, avec en plus un traitement old school du décor et son artificialité, et la deuxième recycle les procédés classiques du cinéaste, avec dilatation du temps, ralentis, et points de vue entrecroisés. Que ces scènes encadrent le récit renforce encore plus la sensation de vide qui préside.

Mais le pire reste que même ces moments purement De Palma sont des caricatures vaines. Voir Nikolaj Coster-Waldau poursuivre Eriq Ebouaney grimé en terroriste à barbe et s'accrocher à une gouttière dans une scène plus grotesque que spectaculaire, ou Carice van Houten rejouer un grand moment au ralenti où tout se joue en l'espace de quelques instants devenant une éternité, renvoie aux grands moments de suspense et tension du réalisateur. Et ce souvenir ne fera qu'enfoncer Domino – La Guerre silencieuse :  il n'y a ici qu'une vitrine vide à observer.

Brian De Palma a souvent dépassé des scénarios moyens, bancals ou problématiques, avec son énergie vive et brillante. Sa caméra est capable d'élever des personnages ou intrigues fades. Beaucoup de ses films à moitié ratés sont finalement à moitié réussis, grâce à quelques scènes fantastiques qui contiennent plus de cinéma que bien des longs-métrages lisses. Mais aucun panache dans ce Domino, qui semble avoir été piloté de loin par un cinéaste usé, blasé, absent à lui-même.

 

visuel DVD

Résumé

Ça a parfois l'allure et l'arrière-goût d'un film de Brian De Palma, mais ça n'est plus qu'une carcasse vide et impersonnelle, dont même les moments forts restent tristement désincarnés.

commentaires

Jphi77
11/10/2019 à 15:52

Certainement le plus beau "mauvais film" de l'année pour moi. Rien ne va et pourtant sur certaines scènes un charme évident. Personne n'aurait pu filmer ces séquences comme lui. Ah ce plan sur l'arme oubliée du hero ! Rien que ça.. Je l'ai aimé finalement ce film plus que malade. Mais je suis un fan hardcore de De Palma. Je les aime tous (oui même Femme fatale, que j'adore). Tout le monde va lui balancer des tomates (sûrement à juste titre) Moi je les admire ces tomates bien trop rouges filmées par Brian (ceux qui verront le film comprendront:) Aveuglé complètement je suis...

Starfox
11/10/2019 à 13:38

Il y a aussi que de Palma commence à se faire vieux tout simplement.

Faire un film, c'est déjà pas simple, mais si, en plus, on commence à ne plus tenir sur ses cannes, bah... ça donne des domino, des passion, des trucs mous quoi.

Dans le docu De Palma (le De Palma pour les nuls), il le dit lui-même, un réalisateur fait ses meilleurs films entre 30 et 50 ans.

Avec Predator, s'il est mené à son terme, on retrouvera peut-être un De Palma un peu plus énervé. Mais je ne sais pas si on doit encore attendre grand chose de notre cher Bribri d'amour.

sylvinception
11/10/2019 à 11:07

"ce Domino s'écroule minute après minute. "

C'est un peu le principe des chutes de dominos en même temps... ok je sors.

Miami81
11/10/2019 à 10:12

Faut bien avouer que ça fait maintenant quelques films dans lesquels De Palma n'est plus au niveau.
Pour moi son dernier film sympa (et je dis pas grand), c'était Snake Eyes.

Dario 2 Palma
11/10/2019 à 09:41

@Chris

"enfin ça sait pas être pire que le désastreux 'Femme fatale' si?"

même PASSION est (légèrement) meilleur que DOMINO...son dernier bon film reste pour moi L'IMPASSE...n'en déplaise à Christophe Gans!!

Chris
10/10/2019 à 21:59

je suis un grand fan de Brian de Palma, mais faut dire que ça fait longtemps qu'il n'a plus rien fait de bon, enfin ça sait pas être pire que le désastreux 'Femme fatale' si?
Enfin je préfère retenir ses chef-d'oeuvres comme Blow out, L'impasse, Body double, Snake Eyes, etc etc

amds films
10/10/2019 à 20:55

pas étonnant le trailer sentait la noisette quand même.

Geoffrey Crété - Rédaction
10/10/2019 à 19:11

@Dario 2 Palma

Non et je n'ai jamais dit ça. Ma critique est assez claire à ce sujet. Dire qu'il a quasi renié son film c'est revenir sur sa manière d'en parler, mais ce n'est pas lui ôter toute responsabilité. Et puisque personne ici ne sait, a priori, ce qu'il s'est réellement passé sur le tournage, on préfère de notre côté se poser des questions et nuancer.

Dario 2 Palma
10/10/2019 à 18:39

@ Geoffrey Crété

"il a bien parlé d'une expérience horrible, d'un film sous-financé, d'un producteur qui n'a pas du tout bien géré la production,"

Oui mais le budget revu à la baisse et l'éventuel producteur foireux expliquent-ils tous les problèmes, toutes les lacunes de DOMINO...
comme disait Bertrand Tavernier à propos des derniers opus de De Palma qu'il trouve "nuls" (et notamment FEMME FATALE) De Palma a sa part de responsabilités dans l'échec ou la réussite de ses films, ses choix de scénarii et de mise en scène, la direction de ses acteurs etc.
L'ironie c"est que De Palma déclarait assez récemment que les "méchants" producteurs qui en voulaient fatalement aux réalisateurs et à leurs films, c'était un cliché typique et fantaisiste de la cinéphilie française!...il se souvenait juste de quelques petites tensions avec le producteur de CARRIE en 1976, rien de plus...avant DOMINO?

Geoffrey Crété - Rédaction
10/10/2019 à 18:17

@Dario 2 Palma

On a bien écrit "quasiment le renier". Car comme indiqué dans le lien dans la critique, il a bien parlé d'une expérience horrible, d'un film sous-financé, d'un producteur qui n'a pas du tout bien géré la production, et semblait clairement s'en détacher.

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