Antidisturbios : critique passée à tabac sur Canal+

Simon Riaux | 12 décembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 12 décembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Révélé par Que Dios nos perdone, le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen est devenu en trois films à peine un des auteurs les plus prometteurs du paysage cinématographique européen. Après El Reino et Madre, il s’attaque aux forces de l’ordre espagnoles avec Antidisturbios, une série politique qui trouve un écho frappant avec l’actualité française.  

AINSI TONFA LES PETITES MARIONNETTES

Qu’il explore le territoire du pur film noir, du thriller politique ou de la tragédie intime, le cinéma de Sorogoyen évolue comme une matière meuble, toujours capable de se reconfigurer, avec une cohérence étonnante. On se souvient que Madre était né d’un court-métrage, dont l’auteur avait choisi d’explorer les conséquences narratives, on retrouve cette même fluidité avec Antidisturbios, mini-série développée à partir d’une sous-intrigue amputée de son premier long-métrage.

Des développements qui ne sont pas anodins et témoignent de l’harmonie de son œuvre, de la connexité qui préside à tous ses aspects. Toujours accompagnée de sa co-scénariste, Isabel Peña, le metteur en scène retrouve ici le réalisateur de seconde équipe de Que Dios nos perdone, Borja Soler. Il co-dirige deux chapitres sur les six que compte au total Antidisturbios, adoptant avec aisance la grammaire immersive de Sorogoyen. 

 

photo, AntidisturbiosUne introduction bien moins sereine qu'il n'y paraît

 

Un langage filmique qui éclate au visage du spectateur dès la scène d'ouverture, une des plus simples et paisibles - en apparence - de la série. Un repas de famille calme, presque atone, jusqu'à ce que les rapports de forces se fassent discrètement jour. Imperceptiblement, le metteur en scène place ses protagonistes dans le cadre, joue avec une photographie précise, pour mieux nous laisser sentir la colère qui couve.

Dès ces premiers pas, mise ne scène, montage et écriture s'allient pour aboutir à un récit extrêmement dense, concocté par Sorogoyen, Peña et Soler. Cette fine équipe nous plonge dans le quotidien d’une unité de policiers anti-émeutes madrilènes, au centre d’une polémique puis d’une investigation après une expulsion qui tourne au drame. Si le rôle de ces fonctionnaires espagnols n’est pas tout à fait la même que celles de nos CRS français, les récents changements de doctrine en matière de maintien de l’ordre dans l’hexagone créent une passerelle symbolique parfois troublante. 

 

photo, Hovik Keuchkerian"Free Hugs"

 

SPADASSINS DE LA POLICE

Si le récit de Antidisturbios interroge autant les accès de violence des policiers que les conséquences de cette violence sur leur quotidien, la marque qu’elle appose sur leurs existences et les liens qu’ils nouent, le cinéaste ne se contente pas d’une charge simpliste contre les forces de l’ordre espagnole, et ne cède jamais à la tentation du brûlot. Comme il le faisait dans El Reino en s’appuyant sur une affaire de corruption en apparence banale, il va user d’une figure de la transgression au carrefour de plusieurs trahisons symboliques, pour mieux tendre à la société dans son ensemble, un miroir aux airs de grenade dégoupillée.

Avec l’acuité qui présidait à ses trois précédents récits, il déroule une pelote de laine qui interroge la notion même de “bras armé” dans un état de droit. Quels sont les principes agissants qui transforment une unité de flic en bombe à retardement. Ne déconnectant jamais le geste autoritaire ou violent de l’esprit qui le commande, et de son possible dévoiement, il prend systématiquement de la hauteur et livre un récit qui ne sacrifie jamais la réflexion politique à l’intensité des séquences sur-tendues qui se succèdent devant nos yeux. 

 

photoDes gestes très barrière 

 

Une nouvelle fois, la caméra travaille au corps le scénario d’Isabel Peña, formidable complice de Sorogoyen, articulant idéalement théorie et incarnation. Plutôt que de verser dans l’épate ou dans le sensationnalisme, la mise en scène remet perpétuellement en question l’idée de la brutalité, de son sens. Après un premier épisode centré sur une intervention implacable, à l’issue tragique, elle explore comment le système judiciaire tend à se refermer comme un piège à mâchoires sur six fonctionnaires, et comment les institutions madrilènes s’en arrangent, voire le facilitent. 

Pour générer ce sentiment de réalité, le réalisateur use ici de toutes les techniques qu’il a parfaites au cours de ses trois précédents longs-métrages. Qu’il étire la durée de ses plans, provoque l’étouffement à coups de travelings circulaires mariés à un grand-angle suffocant ou prenne le pouls de ses personnages via des plans-séquences idéalement orchestrés, on reste souvent groggy, avant d’être achevé par un montage chirurgical, qui décuple chaque tour de force. 

Et c’est dans cet équilibre délicat, mais immensément cinégénique que réside une nouvelle fois la puissance du cinéma de Sorogoyen. Qu’il ausculte les tronches minérales de ces Robocops envoyés mater du manifestant, sonde leurs vies au bord de l’implosion ou scrute la face minérale d’un édile corrompu, il convoque toute la cité à un exercice d’auto-critique en apnée. Le résultat est éprouvant, toujours passionnant, et s’appuie sur une distribution impeccable, où surnagent les exceptionnelles Vicky Luengo et Hovik Keuchkerian.

Antidisturbios est disponible en intégralité sur MyCanal depuis le 16 novembre

 

photo

Résumé

D'une bavure policière jusqu'aux institutions madrilènes, le réalisateur d'El Reino autopsie le corps social espagnol et lui tend un miroir sur le point de se briser. Intense et passionnant.

Autre avis Antoine Desrues
Non content d'avoir réalisé l'un des meilleurs films de 2020 avec Madre, Rodrigo Sorogoyen signe un coup de matraque télévisuel. Avec sa courte focale oppressante, Antidisturbios ausculte certes une police violente, mais surtout une société au bord de l'implosion. Magistralement humain et prenant.
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commentaires
Misscorsica31
16/12/2020 à 07:15

Moi j'ai bien aimé,j'espère qu'il y aura une autre saison .Mais c'est certains que ça peut pas plaire à tous le monde surtout les "anti flics "

Pedro
13/12/2020 à 10:13

Série intéressante, mais les échanges façon match de boxe sont un peu pénibles à suivre, beaucoup de personnages avec de grandes bouches... L'audition des flics est déconcertante de naïveté "pourquoi obéir aux ordres?" "pourquoi êtes-vous tendu?" etc.

captp
12/12/2020 à 23:41

Sorogoyen à un talent immense.
Un très bon que dios nos pardonne, (juste un peu gêné par le serial qui aurait gagné à être mieux écrit), la bombe el Reino, et le superbe madre qui sera hélas un des rares films vu au ciné cette année.
J'ignorais qu'il s'était lancé dans une série, je viens de l'apprendre en lisant cette très bonne critique.
Le sujet est d'actualité car en Espagne c'est pas ouf non plus, la différence avec la France c'est que là bas ça ne l'a jamais été vraiment.
Mais forcément aujourd'hui ça fait écho.
Hâte de voir ça.

Clover
12/12/2020 à 21:54

Vu l'avènement des plateformes streaming, les séries américaines sont moins disponibles pour permettre à Canal+ de se donner une image de chaine prémium qualité supérieur. Alors ils piochent sur des programmes espagnols, ils n'ont plus que ça on dirait et c'est toujours plus simple que de produire de bonnes séries francophones tout au long de l'année. On se rendra enfin compte que Canal+ n'est qu'un acheteur de programmes américains comme les autres chaines françaises. Sérieux, même la CW est bien plus respectable.

Ozymandias
12/12/2020 à 20:32

Ha je l'avais repéré celle-là, hâte de voir ça !

benn
12/12/2020 à 15:02

Grosse grosse baffe. Sur la forme, Rodrigo Sorogoyen présente une synthèse hallucinante entre Malick et Bigelow. Le tout porté par un casting phénoménal. Formidable.

Cépafo
12/12/2020 à 14:07

Ca me tente bien tout ça.

Je suis un mordu du cinoche spanish. Et Sorogoyen est un excellent metteur en scène.

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