Devs : critique qui défie Dieu

Alexandre Janowiak | 17 avril 2020
Alexandre Janowiak | 17 avril 2020

Après deux premiers épisodes grandiosesDevs promettait une multitude de choses haletantes, fascinantes, captivantes et profondes avec son récit aux arcanes sinueuses. A la fin des huit épisodes, la promesse a été tenue et la série d'Alex Garland se révèle une des plus belles créations sérielles des dernières années, visible sur MyCanal en France.

JUDGE DEVS

Alex Garland a largement trusté le territoire de la science-fiction et de l'anticipation ces dernières années au cinéma avec ses deux grandes oeuvres Ex Machina et AnnihilationIl y avait donc de quoi attendre avec impatience, et surtout beaucoup d'envie, son passage sur le petit écran avec sa mini-série SF : Devs. Le pitch était prometteur avec cette société Amaya, sa division secrète Devs, la disparition étrange de sa nouvelle recrue Sergei (Karl Glusman) et l'enquête de sa compagne Lily pour éclaircir ce mystère qui va la mener au coeur d'une découverte qui pourrait bouleverser le monde et surtout le sien.

Ainsi, en seulement deux épisodes, la série FX-Hulu déployait une atmosphère absolument fascinante (très contemplative et au rythme plutôt lent) et un récit terriblement captivant grâce à la profondeur de son ensemble. La série voguait avec une fluidité impressionnante entre la SF technologique pure, le thriller d'espionnage, la SF d'anticipation, le thriller psychologique et surtout le drame existentiel, métaphysique et philosophique avec sa réflexion naissante sur le déterminisme.

Par la suite, la mini-série continuera à jouer habilement des genres avec une narration expérimentale et mouvante, défiant les codes en centrant un épisode sur une simple discussion quand un autre reposera sur une succession de flashbacks, tout en plaçant des détails faussement anodins qui auront évidemment des répercussions majeures. Bref, avec brio, elle prend une ampleur démesurée et vient surtout défier la science et la vie.

 

Photo Sonoya MizunoUne esthétique enivrante

 

LA FORMULE DE DEUS

Devs est irrémédiablement une série déroutante, notamment grâce à son ambiance. Dans ses deux précédentes réalisations, Alex Garland a largement démontré son talent de metteur en scène avec la perfection de ses cadres, son usage des ombres et des lumières et surtout le style épuré des décors futuristes qui les composaient.

Avec sa première oeuvre sérielle, il confirme sa force scénique et son style, d'autant plus en s'offrant à nouveau les services des techniciens qui l'ont accompagné dans ses deux films avec le chef opérateur Rob Hardy et le chef décorateur Mark Digby. De facto, les structures géométriques ultra-modernes et les constructions cherchant une harmonie naturelle avec leur environnement (cette attirance pour ces bâtiments en verre implantés au milieu de la verdure) font la part belle à l'atmosphère de Devs et viennent accentuer toutes les sensations transmises par les ressorts scénaristiques, les trouvailles complotistes et la paranoïa des personnages.

La série peut également compter sur ses choix musicaux destabilisants pour décupler l'étrangeté de son intrigue, le mystère entourant l'énigmatique San Francisco et la folie des motivations véritables du gourou Forrest incarné par Nick Offerman. La perfection du casting et notamment des partitions de Sonoya Mizuno et Alison Pill, est d'ailleurs intrinsèquement liée à cette réussite. Pour autant, si techniquement et artistiquement, la série de Garland est époustouflante (sans trop de surprises), sa splendeur repose avant tout sur son histoire et l'ensemble des réflexions qu'elle entraîne.

 

Photo Alison Pill, Nick OffermanUn duo incroyable

 

IS LIFE A SIMULATION ?

Le récit de Devs se déroule sur seulement quelques jours (semaines) et paradoxalement, il se construit sur l'entièreté des mouvements du monde et l'intégralité de l'histoire de l'univers. C'est tout le fondement du déterminisme qui est au centre de la série de Garland et qui en devient le coeur (à moins qu'il en soit la raison, c'est justement toute la bizarrerie).

Cette notion philosophique repose sur l'idée que tout ce qui nous entoure, des relations humaines aux événements naturels, est dû à un enchaînement infini de causes à effets. Concrètement, chaque phénomène est lié à une cause antérieure, elle-même résultant d'une cause antérieure et ainsi de suite.

Ce n'est évidemment pas la première fois que le déterminisme est étudiée dans l'art, composant l'intégralité de l'oeuvre littéraire La Formule de Dieu de José Rodrigues dos Santos et une des séquences les plus marquantes de L'étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher. Cependant, la création FX-Hulu va encore plus loin dans le procédé en repoussant les limites du concept (et même s'il est difficile d'en parler sans ne rien en spoiler, on va essayer de ne pas vous gâcher l'expérience en en révélant le moins possible).

 

Photo Alison PillN'être que poussière (lumineuse), il n'y a qu'un pas

 

En effet, tout l'objectif de la section Devs, dans un premier temps, est de reconstituer le passé à travers un algorithme si puissant qu'il est capable de remonter chaque cause du moindre mouvement et ainsi de modéliser l'intégralité du monde visuellement et sonorement, réussissant à défier les théories de la relativité et quantique en les unissant et en dépassant l'affirmation selon laquelle tout est déterminé mais rien n'est déterminable. Cela dit, Devs a des desseins évidemment plus humanistes et mélancoliques.

Etudier simplement le déterminisme n'aurait rien eu de très novateur ou pertinent. En revanche, décider de le défier ouvre des perspectives spectaculaires et une vision perturbante de notre quotidien et notre existence. C'est l'un des principaux enjeux de la série de Garland après ces huit épisodes : dépeindre une autre facette du monde, loin de celui que nous connaissons, tout en offrant une vision à la fois emprunte de réalisme et de fantastique à travers son épisode final totalement déconcertant.

 

Photo Nick OffermanSe prendre pour le Messie ou pour Dieu ?

 

Il y a évidemment quelque chose de Matrix dans le scénario de Devs, notamment sur la pensée selon laquelle la vie ne pourrait être qu'une simulation. Mais, il y a surtout beaucoup de questionnements sur l'humain, l'appréhension de l'existence et des phénomènes que l'on ne maitrise pas. Il est question de libre-arbitre et par conséquent de regrets, de souvenirs, de désirs, de damnation et d'absolution.

Devs est indéniablement une oeuvre de SF reposant sur des lois physiques reconnues tout en étant une réflexion solide sur la foi, les fondements de l'existence et le rôle de l'humain. C'est en cela que la série FX-Hulu d'Alex Garland (définitivement un très grand) impressionne en permanence, tant elle est capable de jongler, et surtout de mêler, deux entités par définition opposées pour remodeler nos convictions : la foi et la science, le réel et le virtuel, la nature et l'urbain, l'homme et la machine, le déterminé et l'indéterminé, le néant et l'infini, la vie et la mort, Dieu et l'Homme.

Le final doux-amer et anti-spectaculaire n'aura sans doute rien du grand spectacle apocalyptique que certains attendaient. Pourtant, c'est justement par sa délicatesse et son élégance que cette conclusion vient élever chaque constituante, réflexion et pensée du récit, provoquant un torrent d'émotions discret, mais incontrôlable, sur notre rôle dans le monde et la valeur de chacun d'entre nous dans celui-ci (et pas uniquement).

Devs est disponible en intégralité sur MyCanal en France

 

Affiche US

Résumé

Devs est d'ores et déjà une des meilleures séries de 2020 et assurément une des créations SF majeures de ces dernières années. En plus d'offrir un spectacle visuellement étourdissant, étrange et poétique, Alex Garland propose une intrigue mêlant habilement les genres et aux réflexions existentialistes d'une rare ambition, d'une intensité transcendante, et d'une profondeur aussi précieuse que singulière.

commentaires

Kyle Reese
20/05/2020 à 01:53

Alex Garland est un génie.
Je ne m’attendais pas à un tel ressenti à la fin de cette série.
J’ai eu un peu de mal au début et puis lentement mais sûrement le charme s’est opéré et je n’ai plus lâché. On ne peut plus lâcher. C’est d’abord intriguant, puis totalement fascinant.
La froideur du début cede progressivement la place à l’attachement. De la science, de la tech on passe progressivement à l’humain et à son cœur.
Garland atteint un équilibre parfait dans son art, tout y est quasiment parfait illustrant d’une manière exemplaire le propos et le sens de son histoire. Photo, lumière, cadre, montage,musique, interprétation ... tout fait sens. Rien de superflu, une véritable épure, une maîtrise totale de la narration, le juste dosage de chacun des éléments qui composent cette œuvre de fiction visuelle avec ce thème en particulier.
La forme et le fond ne font plus qu’un. Ils sont intrinsèquement lié. Tout ça pourrait paraître d’une grande prétention, mais c’est en fait simplement du grand art, et d’une intelligence sans pareil.
C est en tout point vertigineux, c’est tout ce que j’aime dans la sf.
C.est renversant et précieux. Je suis ébahi et ravis.
Garland ne cesse de m’impressionner j’ai adoré tous ses films.
Quel incroyable conteur et quel chemin parcouru depuis son premier roman la plage que j’avais énormément aimé à l'époque.
Je suis sous le choc car ne m’attendait pas à autant d’émotion.
Le même effet qu ‘avec Tales from the loop.
Mais que c’est bon de vivre ça en 2020.


Alors oui, si saison 2 il y a, et si elle est moins bonne je n’en souhaite pas connaître l’existance.
Sauf que si Garland ré itére la réussite de la première, alors Let it be.
Et puis de toute façon qu’on le veuille ou non ... qu’est-ce qu’on peut y faire, elle existe déjà ou pas. ;)

OSS197
22/04/2020 à 13:24

Cette série je la trouve absolument incroyable. J'avais bien aimé Annihilation (sans être totalement en extase non plus), mais là... Franchement même si l'article spoil le moins possible, découvrir la série sans rien en savoir c'est parfait. On découvre alors tellement de choses, de genre, de réflexions, de tension, dans si peu d'épisodes, c'est juste brillant. Et toute ces scènes au sein de Devs, exceptionnel. Vraiment A VOIR !!

Alfred
20/04/2020 à 12:41

Et pour finir : faire de la hard science sur 8 épisodes (avec des concepts mathématiques hyper pointus) pour terminer par de la magie pendant le dernier quart d'heure et se la jouer fable à deux sous... La promesse n'est pas tenue.
Pour ceux que ce genre de SF passionne, lisez, relisez Greg Egan (Isolation, La Cité des permutants, Téranésie, Zendegi, Radieux, etc.).

Stridy
19/04/2020 à 22:39

Totalement en phase avec le commentaire de Strete.

C'est très prometteur au premier épisode puis ça tourne beaucoup en rond.

On sent le scénario d'une 1h30 étiré sur une saison complète sans ajout d'enjeux annexes pour que ça tienne sur la durée. Dommage

Alfred
19/04/2020 à 21:29

J'aurais aimer Devs autant que vous.
Je rejoint les critiques sur le sous-jeu qui contamine beaucoup de séries c'est temps ci. Comme si c'était un gage d'infériorité et de profondeur, alors que ça ressemble beaucoup à un cache misère et un tic de poseur.
Devs ouvre des pistes passionnantes mais se refuse à réellement les aborder (voir Jésus en croix, mais ne pas aller vérifier les miracles, c'est petit bras). Les motivations des personnages sont vu et revu (deuils impossibles).
La fin est une blague, sérieusement qui va payer pour ça (ce truc doit avoir la conso électrique d'un petit pays). Le gouvernement?
Et surtout, le truc qui me fait détester la série c'est que régulièrement nous avons droit à des dialogues sur explicatif. Bah oui, nous spectateur on est un peu concon, et la série manie de tels high concept qu'il s'agirait pas de nous perdre en route.
Ça donne une idée sur comment les producteurs de séries imaginent leur spectateur.

Minounet91
19/04/2020 à 10:02

@Pseudo
Tu va te faire lyncher
Tu critiques avant même d'avoir lu la troisieme ligne de l'article , tu fais toujours tes critiques apres avoir lu deux lignes d'un article ?

Strete
18/04/2020 à 22:28

après un premier épisode qui présageait une bonne série, on s'ennuie pas mal finalement: l'histoire avance très lentement, ils auraient pu raconter tout ça sur 2 fois moins d'épisodes.
Il y a assez peu de SF dans cette série, l'idée de départ ne va pas bien loin, ça stagne rapidement.
Belle photo, mise en scène moyenne, acteurs ok mais je crois que je commence à saturer sur le jeu inexpressif-déprimé-lent à la mode (ça passe quand c'est 50% des persos, mais 100% .....).

Vite vu vite oublié.

Kima58
18/04/2020 à 13:02

A titre perso cette série m'intriguait beaucoup par les thématiques abordées, mais au final épisode après épisode, j'ai eu l'impression que la série n'avait rien à dire, s'étirait inutilement en longueur, plaçait des intrigues hors de propos digne d'un polar bas de gamme tout ce qui tourne autour de l'espionnage) et proposait une vision de la SF assez simplette voire immature, vu et revu 1000 fois ailleurs en mieux (Livres, BDs et films). Et le final n'est ni crédible ni envoûtant, hélas, on est même au niveau d'un sous épisode de la 4ème dimension. Un vrai soufflé, dommage parce que Garland avec Danny Boyle faisait des merveilles, mais en solo (Annihilation, Ex Machina, Devs), c'est un peu la SF pour les nuls.

Thierry
18/04/2020 à 08:14

Magnifique en tous points.

CHFAB
18/04/2020 à 04:27

une œuvre d'une puissance, d'une beauté, d'une force étourdissantes. Rarement j'ai tremblé, été ému, et ai été autant marqué par certaines images, en particulier l'apparition visuelle et sonore de certaines personnalités de notre propre histoire... C'est réellement comme si tout ce qui était dévoilé était vrai... Attention aux gens sensibles toutefois, car des torrents de sensation vous attendent. La fin est un peu décevante en ce sens qu'elle ne se résout pas vraiment d'un point de vue moral, malgré ce qui a été vu et commis au nom de Devs. Le scénario n'est pas tant original rétrospectivement (Matrix) et traite de sujets somme toute rebattus, très liés à notre époque, mais la lenteur hypnotique, la musique absolument stupéfiante, la mise en scène, la lumière, les décors et les acteurs ont incroyables. Cette science fiction, en miroir de la frénésie ultra tapageuse de Disney, est une bouffée de bonheur... En espérant absolument qu'il n'y ait pas de suite! On peut effectivement, comme je l'ai lu ici, mettre Devs et Tales From The Loop en gémellité, tant on y retrouve la même profondeur émotionnelle. Devs propose cependant des moments de tension et de suspense bien plus développés. Bravo

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