Dragon Head : le manga post-apocalyptique à redécouvrir de tout urgence

Christophe Foltzer | 7 avril 2019 - MAJ : 21/05/2019 16:45
Christophe Foltzer | 7 avril 2019 - MAJ : 21/05/2019 16:45

POST-APO,  J’ÉCRIS TON NOM

Mad Max : Fury Road, The Walking Dead… Depuis une dizaine d’années, l’Occident redécouvre les joies des histoires post-apocalyptiques, comme autant de miroirs à nos angoisses modernes. Un bon moyen de se questionner sur la marche du monde, notre devenir en tant qu’espèce tout autant qu’une excellente occasion de vivre par procuration le vieux fantasme morbide de la désolation. C’est à ça que servent l’art et le divertissement, vivre des situations qu’on n’a pas du tout envie de connaitre en vrai, tout en en ressentant les plus grands frissons.

 

photo Mother SarahMother Sarah, dont il faudra bien parler un jour

 

Pourtant, il existe un pays où la notion post-apocalyptique est plus vraie que pour les autres, parce que, d’une certaine manière, il a déjà connu cette situation. On parle évidemment du Japon. Les bombes atomiques successives sur Hiroshima et Nagasaki à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont donné corps à ces angoisses et à ces fantasmes, que la catastrophe de Fukushima a ravivé d’une douloureuse manière.

Par bien des aspects, le Japon est un pays post-apocalyptique dans son sens le plus littéral : loin d’une destruction des mains directes de l’homme dans un contexte de guerre civile, la Japon s’est vu détruit par une menace plus grande que ce que l’on pouvait imaginer.

 

Photo AfficheAkira, l'incontournable du genre

 

Une catastrophe que l’on pourrait considérer dans des proportions bibliques si c’était notre sensibilité. De multiples drames qui marquent les générations qui les ont vécu tout comme leurs descendants car leurs stigmates sont encore bien présents 70 ans plus tard. Une épée de Damoclès qui plane au-dessus d’un peuple entier comme autant de rappels que l’apocalypse n’est jamais très loin et, d’une certaine manière, déjà consommée.

On ne s’étonnera donc pas que le post-apocalyptique hante différentes œuvres japonaises qu’il s’agisse de musique, de jeux vidéo, de cinéma ou de manga. Si l’un de ses plus beaux fleurons s’appelle Akira, talonné par Mother Sarah, il est une autre œuvre déterminante du genre qu’il faut remettre au goût du jour, parce qu’un peu trop oubliée aujourd’hui. On parle bien entendu du Dragon Head de Minetaro Mochizuki.

 

photo Dragon HeadDragon Head

 

ASHES TO ASHES

Né en 1964 à Yokohama, Minetaro Mochizuki n’est pas le plus prolifique des auteurs puisqu’on compte moins d’une dizaine d’œuvres en 35 ans de carrière. Pourtant, chaque nouvel effort est attendu comme le Messie par les connaisseurs, ne serait-ce que parce que Mochizuki ne voit pas le monde, et le Japon, comme tout le monde.

 

photo dragon head

 

Spécialiste des failles humaines et des psychologies vacillantes, des marginaux, Mochizuki complète son propos par un trait qui pourrait paraitre extrêmement sobre s’il n’était pas aussi méticuleux. Si l’on est parfois à la limite de la mythique « ligne claire » chère à la BD franco-belge, surtout dans ses œuvres les plus récentes, le mangaka parvient toujours à insuffler une inquiétante étrangeté dans ses planches. Un souffle comme autant d’indices que le monde tel qu’on le conçoit cache une autre réalité, bien plus perturbante et qui met à mal toutes les contingences morales de la société.

S’il accède à une renommée artistique qui le classe directement dans la case « auteur » avec son manga Chiisakobé (adaptation d’un roman de Shugoro Yamamoto, édité par le Lézard Noir depuis 2015) et qu’il creuse encore plus cette veine en adaptant en manga le magnifique L'île aux chiens de Wes Anderson, Mochizuki avait déjà défrayé la chronique en 1995, avec sa première série à succès : Dragon Head.

 

photo Dragon HeadLe début de la fin

 

LE SOUFFLE DU DRAGON

Prépublié dans le Young Magazine de l’éditeur Shogakugan entre 1995 et 2000, Dragon Head se compose de 10 volumes et part d’un principe tellement simple qu’il en devient instantanément accrocheur : en revenant d’un voyage scolaire, une classe de collégiens est prise dans un terrible accident de train qui l’enferme sous un tunnel.

Seuls trois élèves survivent : Teru, Ako et Nobuo. Entre peur, douleur et incompréhension, ils vont chercher un moyen de rejoindre la surface alors que les prémices d’une catastrophe de plus grande ampleur se font sentir. Mais c’est sans compter sur la versatilité de la nature humaine, surtout en temps de crise, qui fait ressurgir les penchants les plus inavoués de chacun. Rapidement, la plus grande menace n’est pas la situation, mais bel et bien eux-mêmes.

 

photo Dragon HeadDeux survivants perdus au milieu du chaos

 

Bien sûr, nous n’en dirons pas davantage tant Dragon Head doit se découvrir vierge de toute information sur son déroulement scénaristique. Récit catastrophe, tout autant que drame humain nimbé d’une psychologie de la terreur implacable, Dragon Head ne fait aucun cadeau à son lecteur. Il explore dès le départ les zones d’ombre de la psyché contemporaine en révélant, très rapidement, que son personnage principal n’est autre que la peur elle-même.

C’est en cela qu’il diffère de nombreuses références du genre post-apocalyptique, car, même lorsqu’il ouvre son récit à une réalité morbide beaucoup plus vaste et bien plus terrible, Minetaro Mochizuki n’oublie jamais le cœur de son travail et persiste à rester dans une échelle désespérément humaine, replaçant constamment ses personnages dans un environnement qui les dépassera quoi qu’il arrive.

 

photo Dragon HeadLa folie comme seule échappatoire ?

 

Point de salut ou de morale dans Dragon Head, ses personnages sont aussi largués que le lecteur, déboussolés par un monde qui a fait voler tous ses repères en éclat et qui ne pardonne pas la moindre erreur. Un monde sans foi ni loi, qui semble doué d’une conscience supérieure et amorale qui laisserait les humains s’entretuer tels de petits insectes insignifiants gorgés de leur supposée importance.

Bref, avec Dragon Head, on n’est pas là pour rigoler.

 

photo Dragon HeadLa fin de l'innocence

 

LE DESERT DU REEL

Outre son propos tétanisant, Dragon Head fait preuve d’une autre qualité gigantesque : son esthétisme. Avec son trait épuré pour ses personnages, ses noirs épais, ses jeux d’ombre angoissants et la minutie quasi obsessionnelle apportée aux décors, le manga crée un monde dès ses premières cases.

Un univers étouffant, dépressif, dramatique et cauchemardesque qui utilise à merveille tous nos référents civilisationnels pour les pervertir. Une contamination par les ténèbres qui ne tarde pas à gagner l’esprit des personnages et qui perd tout autant le lecteur, forcé de s’accrocher à ce qui lui est familier, mais totalement détruit, pour se rassurer.

Une puissance évocatrice qui touche à l’inconscient collectif et qui monte encore d’un grade dans la seconde partie de l’œuvre, lorsque le cauchemar se transforme en poésie macabre. Et ce ne sont pas les quelques notes d’espoir disséminées ici et là qui vont réconforter le lecteur tant Dragon Head est radical dans sa forme comme dans son fond.

 

photo Dragon HeadL'horreur est humaine

 

On pense évidemment au génial Akira lorsque l’on découvre ce manga, surtout à la seconde partie du chef-d’œuvre de Katsuhiro Otomo. Et ce n’est pas un hasard puisque Dragon Head s’inscrit dans sa lignée. Publié cinq ans après la fin des aventures de Tetsuo et Kaneda, le manga de Mochizuki en reprend certains codes, en veillant toutefois à ne pas dévier de son intention d’origine.

Là où Akira était un récit d’anticipation virant au post-apo, Dragon Head reste ancré dans un contexte actuel. C’est bien le monde que l’on connait, notre époque, qui touche à sa fin, sous nos yeux impuissants et, là où Otomo entrait dans une certaine métaphysique de la survie, Mochizuki reste dans une psychologie de l’errance, ce qui change tout.

 

photo Dragon HeadUne affiche qui donne le ton

 

D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, Katsuhiro Otomo lui-même louera les qualités de Dragon Head puisqu’il considère Minetaro Mochizuki comme le mangaka le plus doué de sa génération. Ce qui n’est pas un mince compliment.

Bien entendu, le manga a fait forte impression lors de sa première publication et s’est vu honoré de deux prix japonais prestigieux puisqu’il a remporté le Prix du manga Kodansha en 1997, ainsi que le Prix de l’Excellence du Prix Culturel Osamu Tezuka en 2000.

 

photo Dragon HeadPlus soft, mais tout aussi tragique que le manga

 

Des distinctions justifiées qui montrent que, bien après sa parution, Dragon Head est resté dans les mémoires. Le cinéma s’y intéressera lui aussi en 2003 avec la sortie de l’adaptation live Dragon Head réalisée par Joji  « Georges » Ida. Un film ambitieux, handicapé cependant par plusieurs barrières : ses effets spéciaux dans un premier temps, bien trop archaïques à l’époque pour un sujet de cette ampleur. Son jeu d’acteurs, typique du cinéma japonais moderne qui se vautre rapidement dans une certaine exubérance. Enfin, son scénario qui ne peut contenir les 10 volumes en un seul film de 2 heures.

Si le résultat n’est pas honteux, il faut quand même avouer qu’il ne reflète que la surface du manga, se refusant à aller aussi loin que son modèle. Une œuvre à découvrir cependant pour se familiariser avec cet univers horrible et envoûtant mais qui ne rend pas totalement justice au choc initial. On se plait d’ailleurs à rêver d’une série télé qui prendrait le temps de nous raconter cette terrible histoire.

 

Quel que soit le bout par lequel on le prend, Dragon Head est excellent. Haletant, suffoquant, impressionnant, déprimant, beau et laid, il prend à la gorge dès ses premières cases et ne lâche son lecteur que bien longtemps après sa conclusion. Dragon Head fait partie de ces œuvres intemporelles et pourtant d’une terrible actualité qu’il convient de découvrir de toute urgence.

 

photo Dragon Head

commentaires

Robert John
03/08/2019 à 22:49

Bonjour les gens du monde, la vie est si facile quand vous profitez du bénéfice de la terre, les gens choisissent de vivre une vie de souffrance et d’oppression, parce qu’ils ignorent ce qui se passe dans le monde, c’est une opportunité offerte à ceux qui voulez changer leur statut et vivre une vie confortable, pourquoi souffrez-vous quand vous ne pouvez pas devenir un (milliardaire de dollars) avez-vous besoin de richesses, de célébrités, de pouvoirs, vous pouvez réaliser tout cela en peu de temps, si vous le souhaitez Pour rejoindre la (ILLUMINATI BROTHRHOOD), vous pouvez contacter MR. Steven, mon parrain, qui me fait devenir ce que je suis aujourd'hui. MR. Steven Email: {agentsteven13@gmail.com} Appelez OU whatsapp +2349038028405

Rorov94
08/04/2019 à 17:39

@akitrash
Pas d'accord avec toi!
Lapham et Ennis n'ont rien créé de drôle avec CROSSED.
Tout est 1er degré,sérieux et ultra anxiogène...
Rien à voir avec une parodie...
D'ailleurs ceux qui se posent encore la question sur la liberté d'expression aux u-s-a se rassurent,l'existence de CROSSED et la preuve flagrante de son existence,sacs à vomi inclus...

Adam
08/04/2019 à 17:23

@Akitrash: c'est pas moi qui compare Dragon Head et Crossed. N'ayant pas lu ce dernier mais ayant vu des images et lu quelques retours, je me suis dit "ok pas la peine que je me fasse du mal surtout que j'ai pas envie de changer de tapie". Je suis conscient qu'il faut pas juger avant d'avoir lu mais voilà...

@Christophe Foltzer: merci pour l'info j'y jetterai un coup d’œil.

Satan LaBite
08/04/2019 à 13:37

Un article pour tous les gamins qui lisent des BD au lieu de vraie littérature ... Triste ...

Christophe Foltzer - Rédaction
08/04/2019 à 07:35

@Adam
La seconde partie du manga Akira n'a pas été traitée dans l'animé et elle vous réservera une petite surprise qui devrait tout de suite vous permettre de faire le rapprochement avec Dragon Head ;)

Akitrash
08/04/2019 à 07:11

@Adam

C'est clairement différent, puisque quand Garth Ennis a créé Crossed, c'était pour parodier Walking Dead qu'il trouvait trop sérieux et pompeux...
Comparer Dragon Head et Crossed c'est comme comparer La nuit des morts-vivants et Brain Dead par exemple... Le sujet est plus ou moins commun, mais le fond et la forme sont à l'opposé.

Adam
07/04/2019 à 16:36

@ rorov94 tu ne devrais pas citer le titre de cet etron honteux. C est lui faire une pub qu il ne mérite pas.

Pour en revenir a l article j ai lucette série il y a une quinzaine d année et j avais bcp aimé meme si par la suite ca vivrait plus a l explication sur la psychologie de la peur. J ai pas fait le rapprochement avec akira ( g vu seulement le film). Les univers des 2 oeuvres me semblent trop different. Dans akira le monde a deja ete reconstruit depuis belle lurette alors que dans D.H. la catastrophe vient d avoir lieu. Le seul point commun que je perçois c des jeunes qui survivent

Rorov94
07/04/2019 à 14:08

D'ailleurs les americains s'en inspireront pour le comics-étron(et je suis poli!):
Le mal nommé CROSSED.

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