Scènes de sexe, #MeToo, male gaze... Keira Knightley tire à balles réelles sur l'industrie du cinéma

Antoine Desrues | 26 janvier 2021
Antoine Desrues | 26 janvier 2021

Keira Knightley a déclaré en interview ne plus vouloir tourner de scènes de sexe, mais a surtout ouvert le débat sur le regard féminin au cinéma.

Avec le succès de Joue-la comme BeckhamKeira Knightley est une actrice qui a connu un succès important à un très jeune âge, confirmé par son rôle secondaire dans la comédie culte Love Actually, mais surtout, par le personnage d’Elizabeth Swann dans la trilogie Pirates des Caraïbes. Néanmoins, la comédienne a, comme beaucoup de collègues, souffert de cette jeunesse, surtout au sein d’une industrie dominée par le regard masculin.

Lors d’une interview avec le podcast Chanel Connects, l’actrice a livré un témoignage assez flagrant sur la condition des femmes dans l’industrie du cinéma, aux côtés de la réalisatrice Lulu Wang (L'Adieu). Elle a notamment expliqué avoir dû faire face à sa propre image, et se confronter à la chance du succès, malgré les problèmes qu’ils ont pu engendrer :

 

photo, Johnny Depp, Keira Knightley, Geoffrey RushAttention Keira, un Johnny Depp sauvage est apparu !

 

“Je tiens à dire que j’ai eu énormément de chance d’avoir eu toutes ces opportunités. […] J’ai filmé le premier Pirates des Caraïbes à 17 ans. J'ai eu cette suite incroyable de succès pendant cinq ans, entre mes 17 et mes 22 ans, où j’ai fait Orgueil et préjugés et Reviens-moi. J’avais totalement conscience d’apprendre les ficelles du métier. Mais quand vous le faites en public, c’est assez brutal, surtout en tant que femme. On se voit grandir à l’écran et on fait face à la misogynie qui existe de manière globalisée au sein de l’industrie et dans les médias en général. Être au milieu de tout cela a été très difficile. Je suis assez fière d’y avoir survécu.

"C’est dur de dire à une jeune femme qu’elle est juste là pour son physique, même s’il y a une part de vérité là-dedans. C'est dur d’en ressortir et de se dire, ‘OK je vais baisser la tête et je vais apprendre mon métier’ […] parce que je ne voulais pas me laisser abattre. Je suis très fière maintenant, à 35 ans, de reconnaître cette période pour ce qu’elle a été : difficile. À l’époque, je me sentais coupable de ne pas être assez reconnaissante.”

 

photo, Keira KnightleyIl est temps de raconter ses propres histoires

 

Au cours de l’entretien, Keira Knightley a évoqué les changements qu’elle a décidé d’opérer dans sa carrière, notamment en cherchant activement des personnages féminins “intéressants et à multi-facettes". Le public a d’ailleurs pu le constater avec Colette, biopic dans lequel elle a incarné une artiste libérée à l’aube du XXe siècle. Cependant, elle a également insisté sur le besoin de voir de tels personnages écrits et filmés par des femmes, car ce sont elles qui ont la possibilité d’imposer un vrai changement dans une industrie qui leur laisse encore une trop maigre parole :

“Quand j’étais plus jeune, je faisais ce qu’on me demandait. Si je me sentais mal à l’aise, je me disais que je n’avais pas mon mot à dire. Avec l’âge, je parle plus si je sens que quelque chose ne fait pas sens. Mais en tant qu’acteur, on n’a pas le pouvoir. On peut avoir une discussion, et si vous avez de la chance, vous travaillez avec des collaborateurs qui veulent avoir cette discussion […], mais le dernier mot revient au réalisateur et aux producteurs. [...]

Quand le mouvement #MeToo a éclaté, la discussion concernant notre industrie s’est vite tournée vers la question de la visibilité des femmes derrière la caméra, parce qu’une actrice, aussi chanceuse soit-elle, n’a pas autant de pouvoir qu'un réalisateur ou un producteur exécutif. Et c’est pourquoi, pour raconter des histoires de femmes, il faut plus d’opportunités à ces postes pour des femmes.”

 

photo, Keira KnightleyKeira Knightley, c'est aussi Le Roi Arthur d'Antoine Fuqua, ne l'oublions pas

 

Avec ces propos, Keira Knightley a mis en lumière les problèmes de représentation de la femme et de son corps devant la caméra. Pendant l’interview, une question lui a d'ailleurs été posée par rapport à une récente clause ajoutée dans son contrat depuis qu’elle est devenue mère, lui permettant d'éviter de potentielles scènes de nudité. “C’est par vanité”, a-t-elle répondu amusée, avant de préciser “c’est surtout en raison du male gaze”.

Pour rappel, le male gaze est un concept créé par Laura Mulvey en 1975, et s’attardant sur la prédominance du regard masculin dans la manière de percevoir les femmes, menant très souvent à leur objectification. Nombre de critiques ou spectateurs voient dans la manière de filmer d'Abdellatif Kechiche notamment sur La Vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2 et ses deux films Mektoub My Love, une représentation du male gaze, par exemple.

Le mouvement #MeToo a, là aussi, aidé à ramener cette théorie sur le devant de la scène, au point d’interroger certains codes ancrés de la grammaire cinématographique, ce qui a particulièrement fait le succès du Portrait de la jeune fille en feu à l'international (cette fois pour son female gaze). Dès lors, Keira Knightley a décidé d’arrêter de tourner des scènes de nu ou de sexe, surtout avec des réalisateurs masculins :

 

photo, Keira Knightley, Michael FassbenderÀ Dangerous Method de David Cronenberg, plongée passionnante dans les méandres de la psychanalyse

 

"Je me sens très gênée à l'idée de reproduire le regard masculin. Pour autant, il y a aussi des moments où je me dis : ‘Ouais, je vois complètement pourquoi cette relation sexuelle serait très bien dans ce film et vous avez besoin de quelqu’un de sexy’. Dans ce cas, je dis ‘vous pouvez prendre quelqu’un d’autre, car ce corps a déjà donné naissance à deux enfants et je ne préfère pas me mettre nue devant un groupe d’hommes.’ Je comprends que certains réalisateurs veulent quelqu'un qui ait l'air sexy, mais je ne veux plus tourner ces scènes de sexe horribles, où vous êtes toute transpirante, et où tout le monde gémit. Ça ne m’intéresse pas."

D’après l’actrice, son expérience en tant que mère a changé beaucoup de choses dans sa vie, à commencer par la manière de percevoir son propre corps. Keira Knightley a donc précisé ne pas se fermer totalement à l’idée de scènes de nudité, si elles permettent d’explorer ce genre de problématiques. Mais encore faudrait-il qu’une femme puisse s’en charger.

En tout cas, la comédienne a choisi d’accompagner ses paroles par des actes, puisque ses deux prochains projets sont dirigés par des réalisatrices. On devrait ainsi la retrouver dans la série The Essex Serpent d’Anna Symon, ainsi que dans The Other Typist, la nouvelle création d’Ilene Chaiken (The Handmaid’s Tale).

Tout savoir sur Keira Knightley

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commentaires
On s'en bat les couilles
28/01/2021 à 08:50

Intervention pas très intéressante de cette has been : 1/ 10 pour la participation.

Cogito
28/01/2021 à 07:32

@Francis Bacon
« ok ne devrait pas les mettre face à ce dilemme »
2 remarques
1) oui bien sûr , mais
2) est ce vraiment la nature humaine ? Est ce que finalement on est pas en train de se raconter des histoires ? Est ce atteignable ? Est ce qu’on veut vraiment ?

Si on prend l’exemple du débat en cours sur l’inceste on dit une fille sur 10 ! Il en découle que :
A 10% on est pas dans la déviance sexuelle mais dans la sexualité « courante »
Donc grosso modo tout le monde sait et il ne se passe pas grand chose
C’est veut dire qu’environ 2 à 3 millions de mâles fraincais risquent la prison
Du coup les interrogations en 2

Francis Bacon
27/01/2021 à 23:09

J'ai lu qqpart dans les commentaires que les actrices peuvent tjs dire non pour les scènes de sexe. Encore une fois, Khechiche est un bon ex : dans Mekthoub my love, lui, un réalisateur consacré à Cannes, va chercher des actrices débutantes qui se trouvent dans la situation d'accéder à la notoriété. On sait très bien (et 1 actrice lucide le sait) que les physiques des actrices motivent en partie mes choix de casting. Dans ces conditions, dire non pour du sexe c'est aussi facile que dire non à son patron.
Je comprends très bien que des femmes préfèrent la promesse du succès à la vertu (ou même que certaines ne se posent pas cette question). Mais on ne devrait pas mes mettre face à ce dilemme.

En ce qui concerne la société anglo-saxonne devenue puritaine, je conseille à ceux qui pensent cela de regarder l'une des innombrable teen-serie de Netflix ou ces saloperies de video-clip "musicaux".

alulu
27/01/2021 à 22:52

Comme le dit Karlito et en résumé, la violence passe mieux que la nudité à l'écran pour certains. Ce que je trouve amusant c'est la convergence entre des idéologies que tout oppose. Le puritanisme d'un coté et une branche du féminisme et de metoo de l'autre qui tendent au final au même résultat.

C'est sûrement plus compliqué pour une jeune actrice qui doit jouer des coudes mais une actrice ne débarque pas sur un plateau sans avoir jeté un œil sur le matériau de base au départ. Il y a probablement quelques traquenards ici ou là mais je suppose qu'une actrice ne part pas dans l'inconnu, c'est assez bien balisé. Je comprends sa réaction, une carrière qui ne repose que sur la plastique doit lasser au final et ça ne dure qu'un temps. Mais bon une sortie douche filmée à la Austin Power, je trouve ça tellement ridicule de mon point de vue surtout quand ça veut se la jouer "tranche de vie". Autant ne rien mettre, on comprendra et puis l'astuce de la loco qui entre dans un tunnel a fait son temps, il me semble.

Domino pizza
27/01/2021 à 19:37

@ Jeanne
Mais certainement !! Le gazon est une propriété privée !

Jeanne
27/01/2021 à 18:55

Et alors, elle a le droit de laisser pousser ses poils si elle en a envie.

Pride and prejudice
27/01/2021 à 18:03

@Loki d
Vous faites dans la mauvaise foi là

Pete
27/01/2021 à 17:42

Très intéressant cette interview. Comme toujours, Keira Knightley, qui s'exprime assez peu, parle bien.
Petite précision, le "male gaze" tel que théorisé par Laura Mulvey, n'était pas nécessairement quelque chose de négatif, comme cela est trop souvent présenté aujourd'hui dans de nombreux articles qui évoquent ce sujet (et je ne parle pas de cet article-ci !)

loki
27/01/2021 à 17:29

@william d

Du coup, considérer comme du féminisme autoritaire le refus d'être mal traitée sur un tournage, c'est du masculinsme fragile, de la mysoginie ou du suprématisme mâle ?

william d
27/01/2021 à 17:23

Et après ce genre de déclaration ? les spectateurs masculins doivent aller (encore) au cinéma ? franchement cela ne me donne PAS envie du tout de la voir sur grand écran ! le féminisme autoritaire est lassant ! .

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