Cesar 2020 : la nomination de Polanski est une insulte au mouvement #metoo, selon Adèle Haenel

Par Marion Barlet
25 février 2020
MAJ : 28 février 2020
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Photo Adèle Haenel

Dans son entretien avec le New York Times, l’actrice française Adèle Haenel revient sur la polémique de J’accuse et la symbolique de telles nominations.

Il y a trois mois, le monde du féminisme et du cinéma a été ébranlé par le témoignage d’Adèle Haenel pour Mediapart. Elle a révélé avoir été agressée sexuellement par le réalisateur Christophe Ruggia quand elle était adolescente, sous l’œil complaisant du corps de métier. Sa dénonciation a marqué un tournant dans l’histoire #MeToo et dans la prise de parole des femmes, le réveil des consciences et peut-être le changement de mentalité qui s’ensuivra.

 

photo, Adèle Haenel, Gaspard UllielLa révolution est en marche

 

Deux mois plus tard, et une bonne année à tous, les César ont nommé le dernier film de Polanski à douze reprises. Accusé d’agression sexuelle sur mineure et reconnu coupable, le réalisateur est en villégiature en France depuis 1978 afin d’échapper au couperet de la justice américaine. D’aucuns trouveront merveilleux qu’un réalisateur puisse continuer à faire des films, mais d’autres s’interrogeront sur une justice à double vitesse.

Ici, le problème n’est pas qu’il réalise des films et qu’il ait du talent, mais qu’il soit célébré par une institution officielle. Les César n’ont jamais été autant dans la mouise, entre demande d’une refonte du système et la démission collective de sa direction. Le bateau ferait-il naufrage ? La cérémonie approche à pas de géant et le contexte explosif promet une soirée tendue, où les sifflets pourraient succéder aux hourras. 

 

photo, L'Intouchable, Harvey Weinstein, Harvey WeinsteinLe revers de la paillette

 

Adèle Haenel a remis de l’huile sur le feu avec son interview pour le New York Times. Mais après tout, elle reste dans le thème du film pour lequel elle est nommée en meilleure actrice : Portrait de la jeune fille en feu. Ses propos ont été virulents, tant sur le modèle juridique que sur l’Académie des César :

« La loi française définit le viol comme un acte sexuel commis au moyen de violence, de surprise, ou de contrainte : elle est centrée sur la technique employée par l’agresseur, pas l’absence de consentement de la victime. Or, si une victime est sidérée pendant l’agression, comment fait-on pour obtenir justice ? On doit aussi croire toutes les femmes qui parlent. Dès qu’une femme a moins de pouvoir qu’un homme, on la soupçonne de vouloir se venger. On n’a rien à gagner à se dire victime et les conséquences sur la vie privée sont très négatives. »

 

Cannes 2016Elle de Verhoeven : symptôme d’un fantasme

 

L’actrice fait notamment allusion au milieu cinématographique, connu pour jouer avec les frontières de l’agression sexuelle et inverser les statuts, prenant les victimes pour de lubriques arrivistes. À ce sujet, nous avons traité de l’affaire Asia Argento dans sa dénonciation d’Harvey Weinstein (jugé coupable de viol par le tribunal de Manhattan, le 24 février) et de l’acharnement de Catherine Breillat à son égard. La femme n’est pas toujours la meilleure amie de la femme et le sexisme n’est pas un privilège masculin. Dans ce contexte grinçant, Adèle Haenel a tenu à glisser un mot sur Polanski :

« Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire : « ce n’est pas si grave de violer des femmes ». À la sortie de J’accuse, on a entendu crier à la censure alors qu’il ne s’agit pas de censurer, mais de choisir qui on veut regarder. Et les hommes riches, blancs, rassurez-vous : vous possédez tous les moyens de communication. Non, la vraie censure dans le cinéma français, c’est l’invisibilisation. Où sont les gens racisés dans le cinéma ? Les réalisateurs racisés ? Il y a des exceptions, comme Ladj Ly, dont le film rencontre un immense succès, ou Mati Diop, mais ça n’illustre pas du tout la réalité du milieu du cinéma. Cela reste minoritaire. Pour l’instant, on a majoritairement des récits classiques, fondés sur une vision androcentrée, blanche, hétérosexuelle.» 

 

Photo Le PianisteLa voie est libre

 

Qui regarder, qui donner envie de regarder et qui propulser sous les projecteurs de la gloire, telle est l’ambition de l’Académie. Mais derrière les jolis décors et les grandes pompes se cache surtout un système de vote douteux, qui n’a pas tant fait un pied de nez à #MeToo que suivi une logique d’écurie. Peu de réalisateurs racisés, pas assez de femmes, homogénéité hétérosexuelle dans les contenus, tel est le constat que pose l’actrice.

C’est la raison pour laquelle Adèle Haenel défend le film Portrait de la jeune fille en feu ainsi que la vision novatrice qu’il apporte sur la notion d’amour et de domination :

« On n’applique pas un programme pré-écrit, qui est « tomber amoureux sans comprendre pourquoi on tombe amoureux », qui inclut une situation de domination, un rapport de pouvoir inégal qui sont considérés comme moteurs de l’érotisme. Le film s’affranchit de cela. On propose quelque chose qui, politiquement, artistiquement, nous asservit moins. C’est une nouvelle version du désir, un entremêlement entre l’excitation intellectuelle, charnelle, inventive. »  

 

Photo Noémie Merlant, Adèle HaenelC’était très chaud

 

La réalisatrice Céline Sciamma, ex-compagne de l’actrice, a d’ailleurs elle aussi passé l’industrie française du cinéma au lance-flammes. La loi du silence semble avoir été brisée et des voix continuent de s’élever dans tous les milieux. Le monde du cinéma est le paradoxe d’une industrie permissive d’où part le noyau de la révolte. 

Si le cœur vous en dit, vous pourrez regarder les César vendredi 28 février en clair sur Canal+Florence Foresti sera la maîtresse de cérémonie, à moins que la soirée ne se transforme en cour de récré et que la comédienne soit obligée de jouer la maîtresse d’école. 

  

affiche finale

Rédacteurs :
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Alxs

Je trouve ça assez savoureux qu’elle nous parle de violences et cite ensuite Ladj Ly sans sourciller.

Cervo

@Alxs

Il est particulièrement savoureux de voir certain comparer un pédophile en fuite, devenu symbole des violences faites aux femmes, et un citoyen de plein droit ayant purgé une peine de prison pour des motifs différents.

Vos névroses et votre haine sont d’autant plus pathétique que vous êtes incapables de le maquiller derrière un semblant d’argument.

Alxs

Triggered, et ça me fait bien rire. Veuillez vous relire pour savoir où sont vos nevroses et mécanismes projectifs.

gege le vrai

@Cervo c’est encore plus savoureux de voir que, pour les gens comme vous ou la demoiselle, l’argument d’avoir purgé sa peine ne tient plus pour un bertrand cantat alors que quand une femme tue de trois balles dans le dos son mari là c’est une héroïne qu’il faut absolument libérer. Finalement c’est votre haine pathétique du mâle blanc que vous êtes incapable de maquiller.

Cervo

@Alxs

Le bottage en touche, auto-humiliation commune des coprophages de la pensée.
On attend vos arguments (ou vos suppliques).