Steven Soderbergh explique comment il a tenté de se battre contre Hollywood, et a un peu perdu

La Rédaction | 1 février 2019
La Rédaction | 1 février 2019

Soderbergh a tenté de réécrire les règles avec Logan Lucky et Paranoïa. Il explique ce double échec.

La carrière étrange et passionnante de Steven Soderbergh peut être découpée en plusieurs périodes. Il y a eu la naissance avec la Palme d'or historique de Sexe, mensonges et vidéos (plus jeune cinéaste couronné à ce jour), puis la traversée du désert qui l'a suivie ; le retour avec Hors d'atteinte, et la consécration hollywoodienne avec une suite de succès, un Oscar du meilleur réalisateur pour Traffic, et son âge le plus industriel avec 12 films en 9 ans.

Au fil des années, Soderbergh a peu à peu pris ses distances avec le système, cherchant des alternatives en terme de créativité et production, avec des films comme Full FrontalBubble, et Girlfriend Experience. Et sa filmo qui s'est rallongée depuis sa retraite annoncée en 2013 a confirmé son rapport amusé aux médias et au public, et sa quête de nouveaux horizons.

 

photo, Andie MacDowellAndie MacDowell dans Sexe, mensonges et vidéos

 

Il s'est essayé à la série avec The Knick (fantastique, et qu'il a entièrement réalisée), The Girlfriend Experience (qu'il a chapeautée de loin), et Mosaic, passée inaperçue mais construite comme une série interactive à la Black Mirror : Bandersnatch.

Et côté cinéma, il a tenté de court-circuiter le système avec Logan Lucky et Paranoïa (tourné en iPhone), pour lesquels il s'est interrogé sur le système de production, distribution et marketing classique, afin de chercher une alternative.

Au micro de Deadline, il reconnaît le double échec qu'il a essuyé.

"Typiquement, on ne peut pas s'en sortir pour moins de 30 millions en marketing et ça grimpe probablement en plus. J'ai eu l'impression qu'avec une campagne stratégique, on pouvait y arriver pour 20 millions. Mon inquiétude c'est que ce budget marketing qui monte en flèche est dangereux pour les gens créatifs. Donc je voulais voir si c'était possible. Ca n'a pas marché sur Logan Lucky. J'ai eu l'occasion de le refaire sur Paranoïa. Ca n'a pas marché, encore. Tout ça pour dire : 20 millions ça n'est pas assez pour sortir un film sur plein d'écran, et avoir l'attention dont vous avez besoin."

 

photo, Steven Soderbergh Soderbergh, également directeur de la photo sous le pseudo Peter Andrews

 

Le budget marketing est un point de plus en plus important dans les comptes de l'industrie. Pour les blockbusters, la bataille pour exister et occuper l'espace est devenue si énorme et folle, que les dépenses en terme de publicité peuvent être aussi élevées que celles nécessaires pour le film lui-mêmeJurassic World : Fallen Kingdom aurait même inversé la tendance, avec 170 millions de budget pour le film et 185 pour le marketing selon Deadline.

Le cinéma de Soderbergh se situe plus bas sur l'échelle des dépenses, mais les enjeux sont encore plus vitaux pour permettre à ces films plus fragiles et potentiellement invisibles, d'exister aux yeux du public.

Fidèle à son honnêteté, le réalisateur porte un regard aussi drôle que blasé sur les méthodes :

"Beaucoup de choses que je n'aime pas ont à voir avec le marketing, si je devais sortir un film sur tous les écrans à travers le pays là. Les émissions TV, les interviews, tous ces trucs où je me demande, pour quoi ? Qu'est-ce que ça fait ? Si ça marche, pourquoi certains films se plantent quand d'autres ne font rien et cartonnent ? Il y a tout cet autre écosystème qui gère les relations presse et tous ces trucs. Juste parler aux autres personnes au Four Seasons."

 

Photo Adam Driver, Channing Tatum Adam Driver et Channing Tatum dans Logan Lucky

 

Soderbergh explique avoir tenté deux approches différentes pour court-circuiter ce système. Sur Logan Lucky, il a voulu tester la popularité d'un acteur comme Channing Tatum, suivi par des millions de fans sur les réseaux. Résultat : rien.

"Ca n'a rien changé. Les gens n'ont pas connectés ça avec 'Je dois voir ce film'. C'était juste, 'J'adore Channing'. Donc rétrospectivement, je me dis qu'on aurait dû l'envoyer sur des plateaux télévisés."

Pour Paranoïa, le thriller tourné en iPhone avec Claire Foy, il a changé son fusil d'épaule. Cette fois, il a tout misé sur les publicités à la TV, afin que le film existe aux yeux des spectateurs. Résultat : rien, là encore.

Voir High Flying Bird, son nouveau film, débarquer sur Netflix est donc un pas plus que logique. Et le réalisateur va même plus loin : il ne veut absolument pas que son film soit projeté en salles. Il s'en est assuré auprès du service de SVoD, qui évoquait une petite sortie aux Etats-Unis. A l'heure où le débat fait rage et où de nombreux cinéastes sont tiraillés entre l'appel des salles de cinéma et les moyens de Netflix, Soderbergh sort du lot. Encore une fois.

High Flying Bird arrive le 8 février sur Netflix. Soderbergh est déjà en post-production de The Laundromat, avec Gary Oldman et Meryl Streep.

 

Affiche

commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
03/02/2019 à 00:18

@tenia

Exactement ce que je disais pour Paranoïa :)

tenia
03/02/2019 à 00:10

Le souci de Soderbergh, c'est qu'il n'est pas dans la case actuelle des gros films de studios, mais dans l'entre-deux des auteurs indépendants plutôt (re)connus. Sauf que lui-même l'avait dit il y a quelques années : aux USA actuellement (et ça ne s'arrange pas avec le temps et la démise de certains gros intervenants du ciné indie US), les films d'A&E sont de plus en plus nombreux à se partager une part de marché de plus en plus faible.

En face, faut-il vraiment $185M pour que les gens sachent que Jurassic World 2 sort en salles ? J'en doute. Soderbergh le dit lui-même : "Si ça marche, pourquoi certains films se plantent quand d'autres ne font rien et cartonnent ?"

Quant à Paranoïa, sauf erreur de ma part, c'est la presse qui a vite simplifié le projet au tournage sur iPhone, là où Soderbergh a fait une promo très classique sur le film et son contenu.

Au fond, la seule question, c'est de savoir si le sort d'un film n'est pas relativement indépendant de sa campagne promo, et que rien n'empêchera un bide tout comme mettre du pognon dans un succès couru d'avance est probablement superflu.

Geoffrey Crété - Rédaction
01/02/2019 à 16:50

@CinéGood

Déjà, Soderbergh ne se pose pas en savant : il s'interroge, cherche, avance à tâtons. Il voit la manière dont le système évolue et pèse sur la créativité, et tente des choses.

Ensuite, on parle de deux choses un peu différentes.
Il parle de 20 millions de marketing de manière générale, pour que le film existe aux yeux du public (chose nécessaire pour qu'il soit vu).
Le "d'autres ne font rien et cartonnent", c'est lorsqu'il parle d'une facette du marketing dont il questionne l'utilité : les interviews. Il se demande si ce cirque des junkets est utile.

Soderbergh a bien conscience que de l'argent doit être dépensé pour vendre un film, et lui donner de la visibilité. C'est pour ça qu'il a mis des millions dans la publicité TV et/ou le digital pour Logan Lucky et Paranoïa. Il reconnaît aussi volontiers que ses tentatives n'ont pas marché, comme lorsqu'il dit que Channing Tatum aurait mieux fait d'aller sur un plateau TV au final.

Si le public ne se déplaçait que pour des propositions de cinéma, et que l'art primait, ça se saurait. L'Histoire est pleine de chefs d'oeuvres qui se sont plantés à leur sortie.

Enfin, ce n'est pas parce que la presse a beaucoup discuté du tournage en iPhone de Paranoïa que Soderbergh a expressément décidé de vendre son film sur ça, et uniquement sur ça. C'était sûrement l'angle le plus simple, vu la stature de Soderbergh.

CinéGood
01/02/2019 à 16:42

Ses propos sont contradictoires : d'un côté il dit qu'il faut au moins 20 millions de dollars de marketing pour exister (mais ça ne marche pas forcément, exemple avec ses deux derniers films), d'un autre "d'autres ne font rien et cartonnent".
Il devrait méditer sans doute sur son second propos. Peut être que le public attend une véritable proposition de cinéma pour se déplacer, tout simplement ?

Logan Lucky était très sympathique, sans être fou, quand à Paranoïa, son seul argument pour dire au public d'aller voir son film est qu'il était tourné à l'iPhone ! Même type d'argument utilisé pour Full Frontal tourné à l'époque en DV et qui était un sombre navet.
Le support ne fait pas le film.

bob57
01/02/2019 à 15:38

Triste réalité..

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