Spike Lee (Inside Man)

Flavien Bellevue | 12 avril 2006
Flavien Bellevue | 12 avril 2006

Habitué aux prod indépendantes, Spike Lee explore le film de genre, accompagné pour cette occasion de son acteur fétiche Denzel Washington. Même si Inside man sent le blockbuster à plein le nez (le film est un franc succès, voir la rubrique box-office) il reste empreint de la « Spike Lee's touch » qui n'hésite pas à aborder indirectement des sujets qui fâchent. Rencontre avec le plus grand réalisateur afro-américain de l'histoire du cinéma. Rien que ça !

Inside man est votre premier film de braquage, quel plaisir vous a-t-il procuré ?
C'est vrai que c'est mon premier film de genre. J'ai aimé le script d'emblé lorsque le producteur Brian Grazer est venu me demander de réaliser ce film.

Mais qu'est-ce qui rendait le projet intéressant au point de le faire ?
C'est une chose à laquelle j'avais pensé par le passé. Lorsque j'ai lu le script, j'ai aimé le style d'écriture, l'histoire, les personnages, les dialogues et avec ce que j'avais entre les mains, je savais que je pourrai amener sur le projet des acteurs du calibre de Denzel Washington, Clive Owen, Jodie Foster, Christopher Plummer, Willem Dafoe et Chiwetel Ejiofor.

 


Quelle a été la principale difficulté du film ?
Tout s'est enchaîné facilement. Je suis allé voir le producteur Brian Grazer et je lui ai dit que je voulais faire le film. On a commencé le casting avec Denzel, il a accepté et tout le reste est arrivé très vite. Je ne dis pas ça pour minimiser la dureté du processus de réalisation d'un film à l'heure actuelle, mais dès que le studio a su que Denzel était d'accord, ils ont dit oui. En fin de compte, la seule difficulté que j'ai rencontrée en faisant ce film était que les acteurs et moi même « exécutions » ce qui était écrit dans le scénario avec une attention toute particulière liée au fait qu'on avait trois ou quatre longueurs d'avance sur le public. Ainsi, nous évitions de donner des indices sur ce qui allait se passer et les acteurs, eux, savaient où ils allaient.

 

Comment avez vous choisi vos acteurs ?
J'ai choisi Denzel Washington en premier, c'est mon quatrième film avec lui et à chaque fois que j'en prépare un nouveau, j'essaye de voir s'il y a un rôle pour lui. Et cela faisait un moment que je ne l'avais pas dirigé. La dernière fois, c'était pour He got game (1998).

 


Pourquoi avoir choisi Clive Owen ?
C'est un excellent acteur. Lorsque je fais le casting de mes films, j'essaie d'avoir les meilleurs comédiens.

 

Et vous y parvenez ?
Non, parfois ils sont trop chers ou ils n'aiment pas le rôle que je leur propose, ou encore ils ne sont tout simplement pas disponibles car ils tournent un autre film.

Clive Owen a pourtant hésité avant de dire oui car son personnage porte un masque pendant une bonne partie du film, est-ce vrai ?
Exact, il a hésité au départ pour cette raison mais je l'ai convaincu que tout se passerait bien.

Que pensez vous de Chiwetel Ejiofor ?
La première fois que j'ai vu Chewie (c'est comme ça que je l'appelle), c'était pour Dirty pretty things de Stephen Frears et je me suis demandé qui était ce brother ! Sacré bon acteur.

 


Et Willem Dafoe ?
On ne dira jamais assez à quel point il était fantastique dans Platoon ! Willem vit à New York. Lorsque j'ai donné le scénario à Denzel, il jouait Brutus dans la pièce Jules César à Broadway. J'y suis allé et en me retrouvant aux toilettes, à l'entracte, je vois que Willem Dafoe est à côté de moi à l'urinoir ! Et il me dit qu'on devrait faire un film ensemble ! (Rires) On a fermé nos braguettes et je lui ai fait envoyer le scénario.

 

Denzel Washington dit qu'il s'est justement inspiré du personnage de Brutus pour son rôle dans Inside man…
Pas uniquement le rôle mais la pièce de Shakespeare entière l'a aidée car il y a beaucoup de dialogues et ce n'était pas comme un film où on peut s'arrêter et refaire une prise.

Bien qu'Inside man soit un film à gros budget, on reconnaît votre style. Est-il intéressant d'apporter une touche personnelle dans un film produit par une Major ?
Des gens comme Martin Scorsese travaillent dans le système hollywoodien et ont fait des films personnels auparavant, tout comme Elia Kazan ou Billy Wilder. Contrairement à eux, je me considère comme un hybride. Aujourd'hui les réalisateurs indépendants travaillent à Hollywood et on doit pouvoir réussir à placer un commentaire social dans un genre formaté.

La tradition du film de genre et du film Noir a toujours été un moyen de décrire une société et avec Inside Man, on sent bien qu'on a affaire à un film post 11 septembre…
En général, les films reflètent la société dans laquelle nous vivons. Avant, on parlait de New York post 11 septembre mais aujourd'hui ce n'est plus propre à New York, nous vivons complètement dans un monde post 11/9. Il y a un certain nombre de choses que j'ai mises dans le film qui montre cela, comme par exemple cette scène où un policier voit un sikh et le prend pour un arabe…

 


Il y a pas mal de films politiques en ce moment, quel est votre point de vue là-dessus ?
J'ai aimé un certain nombre de films qui sont sortis cette année mais je ne pense pas que ça va devenir une mode.

 

Que pensez vous de Collision, Oscar du Meilleur film ?
Pas mal. Il y avait de très bons acteurs.

Dans une scène d'Inside man, un enfant joue à un jeu style Réussir ou mourir. Pensez-vous qu'il y ait aujourd'hui une culture prônant uniquement ce message ?
En mettant cette scène dans le film, je pense que mon propos est clair concernant la violence dans les jeux vidéo, la violence dans le gangsta rap et son message qui affectent les jeunes. Je suis assez critique sur le sujet, c'est pourquoi j'ai inclus cette scène.

Est-ce pour cela que votre personnage de gangster n'est pas foncièrement méchant ?
Non, j'aurais pu le rendre plus méchant mais ce n'est pas ce qui était indiqué dans le scénario. J'aime la façon dont les personnages existent dedans car il n'y a pas de véritable manichéisme.

Pourquoi les noms Steve, Steve-O ?
C'est juste un moyen supplémentaire pour embrouiller les otages et en même temps les spectateurs.

C'est vous qui avez souhaité tourner dans une véritable banque ?
Oui, dès qu'on pouvait, on filmait dans des décors naturels.

 


Comment avez vous choisi votre directeur de la photographie, Matthew Libatique ?
Matthew Libatique avait fait la lumière de She hate me mais j'aimais déjà son travail sur Pi et Requiem for a dream de Darren Aronofsky, donc je le considère un peu comme un maître dans son domaine. On s'entend très bien et j'aime travailler avec lui.

 

Quel conseil donneriez vous à un étudiant en cinéma ?
Gardez toujours la caméra en mouvement, c'est très simple. Si vous êtes dans un espace restreint et que vous ne bougez pas la caméra, vous n'obtiendrez que des têtes qui parlent. Bougez la caméra, bougez les acteurs. C'est simple.

 


Vous êtes un des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma indépendant américain, que pensez vous de ce cinéma aujourd'hui ?
Le mois prochain sera le 20ème anniversaire de la sortie Nola Darling qui était au festival de Cannes à ce moment là. Le cinéma indépendant américain était à son sommet à l'époque avec Jim Jarmusch, Steven Soderbergh avec Sexe, mensonges et vidéo… Aujourd'hui, ce cinéma est plus difficile à cerner. Par exemple, vous pensez que Brokeback Mountain est un film indépendant mais Focus Features est une propriété d'Universal. Vous prenez Miramax, c'est une sous division de Disney, Fox Searchlight appartient à la 20th Century Fox, Sony Classics est à Sony… Donc c'est très difficile de dire ce qui est indépendant ou non. Malheureusement, je pense que les gens aujourd'hui ne regardent que le contenu du film pour déterminer ce qu'est un film indépendant.

 

Est-ce qu'il serait difficile pour un jeune Spike Lee de faire un Nola Darling aujourd'hui?
Oui, je pense.

Que faites-vous pour aider les jeunes réalisateurs ?
Je suis professeur à NYU (Ndlr New York University) et j'enseigne à de jeunes étudiants tout le temps.

Qu'est-ce que vous leur enseignez ?
Je leur demande de lire mon livre avant toute chose car tout y est. J'essaie de leur donner des conseils et une chose que je n'ai jamais faite, c'est de leur dire : « Ceci est la seule façon de faire cela ». Il y a toujours un autre moyen de filmer donc j'essaie de leur donner des clés pour atteindre leur but.

 


Quelle est la signification de la chanson Chaiya Chaiya qui vient du film Dil Se.. de Mani Ratnam (1998) et que vous mettez au début et à la fin de votre film?
J'étais étudiant en cinéma à NYU avec Ang Lee d'ailleurs, qui a eu l'Oscar du meilleur réalisateur tout récemment pour Brokeback Mountain (Rires). Un jour où je parlais de comédies musicales avec mes élèves, une d'entre eux, d'origine indienne, m'a suggéré qu'on regarde des films Bollywood. Je lui ai demandé de me proposer un film et elle a amené Dil Se. J'ai regardé le film que j'aime beaucoup mais j'ai surtout adoré son thème musical principal, Chaiya Chaiya. J'ai donc pris note dans un coin de ma tête car à chaque fois que j'aime une chanson, je me dis toujours que la mettrait dans un film, ce que j'ai fait avec la chanson de Stevie Wonder Living in the city dans Jungle Fever ou la chanson de Bruce Springsteen pour le générique de fin de La 25ème heure. J'ai donc pris cette chanson du film Dil Se.. et j'ai demandé au compositeur Terence Blanchard de faire quelques arrangements d'orchestration et à la fin du film, Panjabi MC y a inclut un rap... donc la signification est… J'aime la chanson ! (Rires)

 

Que pouvez nous dire sur vos projets télé Miracle's boys et Shark ?
Miracle's boys est un projet que j'ai réalisé il y a deux ans et qui est une mini série de 6 épisodes. Dès que je termine mes projets cinéma, je ferai le pilote d'une nouvelle série qui s'appelle Shark avec James Woods qui joue le rôle d'un avocat.

Quel est votre prochain projet de cinéma ?
Je ne sais pas ce que sera mon prochain film mais en ce moment, je prépare un documentaire, When the leeves broke, sur la catastrophe de l'ouragan Katrina.

Vous avez fait des clips pour certains artistes, vous pourriez en refaire ?
Oui, si un artiste ou un label me le demande et que ça me plaît, pourquoi pas. J'aimerais beaucoup refaire des clips.

 


Propos recueillis par Flavien Bellevue.
Autoportrait de Spike Lee.
Remerciements à Sylvie Forestier et Anne Crozat de l'agence Lumière.

 

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