Bernardo Bertolucci

Didier Verdurand | 1 novembre 2004
Didier Verdurand | 1 novembre 2004

L'un des derniers géants du cinéma italien a déclaré un jour : « La langue du cinéma, c'est le français. » On peut difficilement trouver plus belle déclaration d'amour, et c'est un privilège que de retrouver Bernardo Bertolucci dans notre capitale, où il a tourné pour la troisième fois (après Le Conformiste et Le Dernier Tango à Paris) de sa carrière. Bon nombre de grands réalisateurs se sont cassé les dents dans notre capitale, se noyant dans les clichés. Innocents – The Dreamers échappe naturellement à ces dangers. Le maestro peint avec sa caméra des sentiments innocents, comme son titre en VF l'indique, dans une atmosphère sulfureuse qui n'est pas au goût de tout le monde, créant le scandale à la dernière édition de la Mostra de Venise. Un air de déjà-vu pour ce metteur en scène qui a connu pire…

Ce n'est pas nouveau pour vous les problèmes avec la censure ! Vous avez fait quelques déclarations dures adressées à la Fox…
C'est un contentieux avec mon distributeur aux États-Unis, Fox Searchlight, la filière de la 20th Century Fox qui se charge des films d'auteur. Sans les coupures, mon film aurait été classé NC-17, l'équivalent du X sans qu'il soit porno pour autant. Or, les studios refusent de distribuer ces films car la publicité est interdite dans la presse et qu'ils sont voués à l'échec. J'ai dû couper pour obtenir un R, qui est une interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés. Je trouve qu'une innocence se dégageait de la version initiale, et lorsque j'ai revu la version coupée, je l'ai trouvée obsène ! (Rires)

Trente ans après Le Dernier Tango à Paris, la censure vous demande encore des comptes !
À l'époque, c'est en Italie que j'ai le plus souffert de la censure. J'avais été condamné à une semaine de prison, la pellicule du film avait été brûlée, et le pire c'est qu'on m'avait enlévé le droit de vote pour cinq ans. Pour Innocents – The Dreamers, l'interdiction est aux moins de 14 ans, ce que je trouve très juste. Les temps changent, heureusement ! C'est une triste constatation, mais aujourd'hui, aux États-Unis, la violence dans les films passe plus facilement que le sexe. Et on se retrouve avec des drames comme celui de l'université de Columbine, et les élèves aujourd'hui vont à l'école en passant à travers des détecteurs de métaux.

Est-il facile de travailler avec une comédienne qui n'a aucune expérience au cinéma ?
Quand je suis au stade de la lecture et que je pense à un personnage, le mystère me guide et je ne pense pas à un comédien en particulier, surtout avec les jeunes. Mais une fois que le comédien est choisi, je moule le personnage en fonction des charmes et des qualités de jeu du comédien. C'est l'inverse de ce que font la plupart des réalisateurs. Eva Green n'avait jamais joué devant une caméra, mais elle possédait une expérience théâtrale. J'ai travaillé avec sa véritable identité, avec bonheur. Cela facilite les choses pour tout le monde.

Vous répétez beaucoup ?
Non. Mes répétitions ne sont que techniques, car mes plans sont souvent complexes à réaliser. Elles profitent surtout au cadreur, pas aux acteurs.

Le rôle du père dans le film vous a-t-il fait penser au vôtre, qui était poète ?
Un peu, mais mon père était moins naïf ! J'estime énormément Robin Renucci, qui m'a impressionné par sa connaissance très profonde de la littérature italienne. Parce que les jumeaux dans le film ont un père écrivain, ils ont un bagage culturel énorme, et il y a une sorte de chantage qui s'installe entre eux, car ils ne réagissent pas comme des jeunes « normaux ». Cela apporte une dimension comique.

Vous songiez à un moment à tourner la suite de 1900 ?
J'ai réalisé que 1900 est né à cause du contexte historique de l'époque, au milieu des années soixante-dix, en Italie. Il y avait un véritable mouvement collectif passionnant, que je n'ai pas ressenti depuis la chute du mur de Berlin. La politique sans idéologie ne m'intéresse pas du tout. S'il y a une évolution positive dans ce domaine, alors je repenserais peut-être à la suite, pour qu'elle soit diffusée dans la nuit sur Arte !

Propos recueillis par Didier Verdurand en octobre 2003.
Photo de Côme Bardon.

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