Bernardo Bertolucci, un des derniers empereurs du cinéma, est mort

Simon Riaux | 26 novembre 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 26 novembre 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Bernardo Bertolucci est mort. Âgé de 77 ans, le réalisateur nous laisse en héritage une carrière et des œuvres aussi foisonnantes que complexes.

 

IL ÉTAIT UNE FOIS SUR PELLICULE

Débutant comme assistant de Pier Paolo Pasolini, avant d’œuvrer aux côtés de Sergio Leone (comme scénariste sur Il était une fois dans l'Ouest), Bernardo Bertolucci a laissé derrière lui une carrière qui semble justement beaucoup devoir à ces deux mentors. Porté tant par la chronique de passions sexuelles et politiques, libres et enfiévrées, que par des motifs aux ambitions colossales, le metteur en scène fut un des artistes les plus passionnants de sa génération.

 

photo, Dernier empereur (Le)Sur le tournage du Dernier Empereur

 

Disponible depuis quelques jours sous nos latitudes, l’édition collector de 1900 rend justice à une œuvre gigantesque, sans doute son chef d’œuvre, chez Wild Side, permet d’appréhender un peu le rapport du cinéaste au monde et à son médium. Il y peint une saga rupestre, suivant deux protagonistes au lendemain de la Première Guerre mondiale, de la montée à la chute du fascisme.

Durant 5 heures, c’est un mélange souvent vertigineux d’histoire, de fable, de quasi-peinture, mais aussi de retranscription d’un certain idéal humain et politique, qu’a capturé Bertolucci. Film maudit, reçu tièdement à sa sortie en 1976 et par définition quasi-impossible à exploiter, il est à nouveau disponible dans une version digne de ce nom, pour ne pas dire exceptionnelle.

 

photo, Bernardo BertolucciSur le tournage de 1900

 

THE LITTLE EMPEROR 

C’est via Le Dernier Empereur que viendra la reconnaissance internationale, avec pas moins de neuf Oscars dont meilleur film, réalisateur et scénario adapté. Et si ce récit biographique de l’existence tourmentée du dernier Empereur de Chine (un indice réside dans le titre) est sans doute celui d’une reconnaissance « respectable », il marquera aussi l’acmé d’une carrière qui ne retrouvera plus jamais ces sommets.

Et si Little Buddha ne mérite pas le désintérêt dans lequel il est aujourd’hui tenu, cet opus où officie brillamment un jeune Keanu Reeves n’a déjà plus la force des sagas mêlant génialement Histoire et intimité qui venaient de faire la gloire de Bernardo Bertolucci. La suite de sa carrière, si elle ne manquera jamais d’intérêt prendra progressivement la forme d’un repli thématique et conceptuelle.

 

photo, Dernier Tango à Paris (Le)Sur le tournage de Le Dernier Tango à Paris

 

ET TOUJOURS LE TANGO

Mais sa création la plus célébrée, commentée et (logiquement) attaquée demeurera sans doute Le Dernier Tango à Paris, déjà son sixième film, après le grandiose Le Conformiste. La valse funèbre entre Maria Schneider et Marlon Brando, respectivement un Américain désespéré après le suicide de son épouse et une jeune femme sur le point de réaliser un mariage bourgeois, est une des propositions de cinémas les plus vertigineuses, puissantes, désenchantées et poétiques de la seconde moitié du XXe siècle.

Mais le long-métrage n’est pas seulement connu pour le magnétisme de sa mise en scène ou de son interprétation. Lors du tournage d’une séquence qui marqua le public lors de sa sortie, Bernardo Bertolucci organisa avec son comédien, Marlon Brando, le viol de sa comédienne, Maria Schneider. L’agression survint lors de la séquence au cours de laquelle le personnage de Brando sodomise le personnage de Schneider contre son gré. La comédienne, ignorant tout de la scénographie et donc de la violence qui allait lui être imposée sous le regard de la caméra, qualifia l’évènement de viol.

 

photoBernardo Bertolucci

 

Une qualification que Bernardo Bertolucci finit par valider à demi-mot à l’agence de presse italienne Ansa :

« Maria Schneider m'accusait d'avoir volé sa jeunesse et aujourd'hui seulement je me demande si ce n'était pas en partie vrai."

Au-delà de la polémique, Bernardo Bertolucci fut également un metteur en scène éminemment masculin du désir et de la sexualité, dont la conception pourra apparaître datée à l’heure de #MeToo et de la réévaluation des rapports hommes/femmes. Une dimension de son œuvre qui on l’espère, contribuera à en faire un objet d’analyses, de débats et de réflexion, plutôt qu’un condensé de concepts « problématiques ».

 

photo, Bernardo BertolucciSur le tournage de 1900

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commentaires
Dirty Harry
28/11/2018 à 12:37

Ah ça y est Ecran Large revient aux vrais réalisateurs ? Les comics, les super-héros tout ça c'est enfin terminé ? Non je vous taquine je sais bien que la mort de Bertolucci n'est pas un prétexte pour enfin parler du 7e Art en mettant un petit peu la grosse industrie de coté quelques temps...
Sinon le père Bernardo était un filmeur de grande classe (ses mouvements de caméra seront repris par Mc Tiernan), le seul à me faire manger une fresque de cinq heures sur l'Italie, et dont le propos sur les paysans qui ont pu garder leurs traditions et repères grâce au communisme éclaire beaucoup sur notre époque où le progressisme est devenu l'arme idéologique du capitalisme (chaque "changement de la société" conduit inévitablement à un nouveau marché, lire Clouscard ou Michéa qui ont théorisé ce que Bertolucci avait ressenti). Le Dernier Empereur est le premier que j'ai vu de lui gamin et m'a totalement bouleversé. La scène de triolisme fut un des premiers émois sexuels difficile à oublier. Le dernier Tango ne m'a jamais fait vibrer même si c'est très bien filmé. RIP brillant co-scénariste de Leone !

Andarioch
27/11/2018 à 10:57

La scène du viol n'est pas un vrai viol (pas de pénétration). L'idée était de surprendre l'actrice pour capter sa surprise et son impuissance. Un peu comme Scott dans "l'accouchement" d'alien capte le peur de Veronica Carthright. Faut reconnaître que ce n'était pas très fin, voir assez macho. Les actrices sont censées pouvoir rendre ce sentiment sans avoir besoin de leur donner l'impression d'abuser d'elles.
Une tâche, donc, dans la carrière de ce grand réalisateur. Mais n'alimentons pas non plus les fantasmes les plus glauques.

???
27/11/2018 à 00:11

Le mec a quand même ravager la vie d'une jeune fille de 18 ans... ça me rappelle le sketch de Blanche quelque-chose.... Le boulanger violait des enfants, mais ça baguette était vraiment magnifique...

Matt
26/11/2018 à 18:49

Sacré réalisateur qui savait faire correspondre le fond et la forme avec une ingéniosité folle.
Son Dreamers avec Eva Green reste une de ses derniers œuvres les plus lumineuses doublé d'une belle déclaration d'amour au 7eme art (la scène du Louvre revisitée de Band à Part entre autre). Ciao Maestro

warriors
26/11/2018 à 16:33

un géant du cinéma

Constantine
26/11/2018 à 16:04

Sur le dernier Tango les relations sexuelles étaient simulées( contr à ce que la majorité des gens pensent) par contre l’actrice a effectivement reçu du beurre sur une certaine partie de son corp sans son consentement donc c’est bien une forme de viol.Le fait que c’est été médiatisé( par Bertolucci et les médias) et emplifié ( par la légende propagée par le grand public) n’a pas dû aider l
Actrice à s’en remettre effectivement....

Adam
26/11/2018 à 14:23

Bien avant de savoir comment Maria Schneider a vécu le tournage au cours d'une discussion avec un ami, j'avais détesté le dernier tango que j'ai maté pour ma culture ciné (et parce qu'il y avait Marlon Brando) que je trouvais trop long pour ce qu'il raconte et j'ai pas été sensible à la détresse du héros.
Mais en voyant en plus le vécu de l'actrice, j'ai envie de balancer des cailloux sur le réal...
Et c'est bien dommage car j'ai aimé le dernier empereur par contre qu'on compte pas sur moi pour 1900.

Starfox
26/11/2018 à 14:13

C'est sûr qu'à notre époque, ce genre de méthodes passe pour quelque chose d'assez violent. Mais à l'époque, franchement, c'était les 70s, ça passait crême... si j'ose dire.

Number6
26/11/2018 à 14:09

Pervers peut être, mais bon sang, qui peut te faire des films de 5h et que tu sois scotché devant sans bouger. Rien que pour cela, merci à lui pour ce chef d'œuvre qu'est 1900.
PS j'aime aussi me beurrer la biscotte.

Rorov94
26/11/2018 à 13:19

Une petite pensée pour toutes les marques de beurre en deuil:elle et vire,noisy,président...

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